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Mémoires de la libération n°2

ils ont entre 7 et 20 ans lorsque le 6 aout 1944 les alliés arrivent en Bretagne depuis la Normandie. Voici la deuxième série de témoignages que je vais partager avec vous. J'ai enregistré ces interviews et je vous les transmets mot pour mot. Je vous présente Pierre, Ernest et Juliette qui vous raconte "leur" Libération.
  1. Mémoire de la libération N° 9 M Pierre Demalvilain.

    Je suis né le 6 juillet 1926. J’avais 13 ans à la déclaration de guerre en 1939 et 14 ans en 1940 c’est à cette époque alors que j’étais interne au collège de St Servan que j’ai été coopté pour rentrer dans les réseaux de renseignements de la résistance.

    À cette époque, seuls les Anglais faisaient face à l’Allemagne, qui occupait les îles Anglo-normandes. Ils bombardaient le port de St Malo, non pas avec de grandes escadrilles comme le firent plus tard les Américains, mais avec de toutes petites escadres qui faisaient des frappes chirurgicales .

    Un soir alors que les sirènes avaient retenti, au lieu de descendre avec mes camarades dans les abris du collège Charcot j’ai pris les clés permettant d’ouvrir toutes les portes et je suis monté au troisième étage d’où je pouvais voir le port et l’Intra-Muros. J’étais en train de regarder les bombes tombées et la riposte de la flac, spectacle très impressionnant, quand j’ai entendu la porte derrière moi s’ouvrir, j’ai filé le plus vite possible me cacher. La personne qui était entrée, « un grand» à pris ma place à la fenêtre et ce qui m’a tout de suite frappé c’est qu’il a commencé à prendre des notes dans un carnet. Très vite il s’est aperçu de ma présence, il m’a demandé ce que je faisais là au lieu d’être dans l’abri avec tout le monde? Je lui est répondu que comme lui j’étais venu voir le bombardement. Nous avons ensuite filé rejoindre le reste des élèves dans les caves. Quelque jours ont passé, quand il m’aborde sous le préau et qu’il m’interroge sur mes opinions par rapport à la défaite, les Allemands et si je veux faire quelque chose pour mon pays?

    Malgré mon âge il se décide à me présenter à un homme d’une quarantaine d’années que nous rencontrons à l’hôtel Montgomery de Pontorson où nous nous sommes rendus à vélo. L’homme était très étonné de me voir à mon âge, en culottes courtes qui plus est.

    Néanmoins, apprenant que j’avais bonne mémoire que j’étais bon en dessin et que j’étais éclaireur chez les scouts, il se décide à me donner des «petits boulots». Je n’apprendrais qu’à la libération que je faisais parti d’un réseau franco-polonais très important le réseau F2 Famille basé en Bretagne. Mon premier travail fut de relever tous les indicatifs sur les véhicules de l’occupant.

    Il faut savoir que les Allemands étaient très bien organisés, par exemple sur les véhicules de la Wermacht l’armée de terre il y avait écrit WH, ceux de l’armée de l’air WL, la marine W marine et ces lettres étaient suivies de blasons ou totems ce qui permettait de savoir quel type de troupes était stationné dans la région afin de déterminer les intentions des Allemands.

    Par la suite, j’ai également donné des renseignements sur les navires de guerre et marchands qui étaient dans le port. Puis en 1941, il m’a confié, ma première mission sérieuse. À cette époque, les Allemands avaient une escadrille basée à Pleurtuit qui avait pour objectif de bombarder l’Angleterre. Nous savions que les bombes n’étaient pas stockées sur l’aérodrome grâce à Robert Guesnard qui s’était engagé à notre demande dans l’organisation Todt et qui avait dressé les plans de l’aérodrome, mais nous ignorions où était le dépôt de munitions. Grâce aux sigles sur les camions nous avons découvert au bout d’un certain temps que celui-ci était dans le bois du Tronchet près de Lanhélin.

    Il fallait vérifier l’information je suis donc parti là-bas avec mon vélo. Dans la forêt je découvre un réseau de barbelés que je commence à suivre afin de trouver une entrée. Alors, que je marchais j’ai entendu un craquement et découvert que j’étais suivi par un parachutiste probablement depuis un bon moment. Je me suis alors adressé à lui en allemand langue que j’étudiais à l’école, et lui ai dit que je cherchais des champignons, au mois d’août! Il m’a alors dit de venir et je l’ai suivi jusque sous les filets de camouflage qui cachaient le dépôt; il y avait des camions et des baraquements en bois. Je marchais derrière lui lorsque des voix retentirent soudain, l’Allemand se retourne et me pousse avec mon vélo dans les fourrés et il file vers ses camarades cela discute un moment puis il revient vers moi et me dit allez «Rauss, fous le camp».

    Voilà comment s’est terminé ma première mission. Par la suite les membres de notre réseau furent arrêtés. Mais le docteur Andréis qui était notre responsable fut relâché et un autre réseau fut alors créé. Je fus en charge de réaliser une documentation sur toutes les fortifications blockhauss, réseaux de barbelés et les champs de mines entre Pontorson et St Quay-Portrieux mais je n’eu jamais le temps de réaliser cette tâche dans son entier, tellement le travail était important.

    Pour en venir à la libération, je me souviens, le 8 août j’ai vu depuis ma maison des parachutistes qui avaient sorti un voisin et son chien d’un abri pour les aider à pousser des pièces d’artilleries , afin que celles-ci ne soient pas prises par les alliés qui arrivaient. Le chien aboyait furieusement contre les Allemands qui lui tiraient dessus pour l’effrayer.

    Puis les Américains sont arrivés. J’habitais à la Pie à l’angle des rues de la Nation et Chèvremont les G.Is y installèrent une mitrailleuse . Je me suis alors présenté aux soldats afin de leurs donner le plan en ma possession, celui-ci faisait deux mètres de long, je les accompagnais rue Ville-Pépin au P.C du Colonel Gamble. J’ai donc été introduit auprès de cet officier qui me regarda avec le plus grand étonnement et qui ne crut absolument pas mon histoire et me mis en garde à vue jusqu’au lendemain. Bien que fort surpris d’une telle décision je demandais la permission d’écrire à ma mère qui m’avais vu partir mon plan sous le bras alors que les combats étaient nombreux à St Malo.

    Le lendemain j’ai été relâché, j’imagine que vérifications avaient été faites. Je suis donc reparti à la maison, dans une jeep, pleine de rations K. Le jour suivant j’aidais comme je pouvais les Américains dans leur progression vers la Cité D’Aleth. Je savais que les Bochs avaient des snippers cachés dans les immeubles autour de la place de la Roulais, comme je connaissais bien le quartier je tachais d’expliquer aux Gis comment procéder pour entrer dans les bâtiments afin de prendre les tireurs à revers, mais rien à faire personne ne m’écouta et un char Sherman fut appelé à la rescousse. Quand celui-ci est arrivé les snippers avaient filé, car un char cela fait un bruit effarant ce qui n’empêcha pas les soldats d’endommager sérieusement les bâtiments à coup de canon.

    Plus tard dans la journée un ami vint me trouver ; avec un groupe de patriotes ils avaient récupéré des armes pour faire le coup de feu contre les Allemands, mais les Gis les avaient arrêtés et les leur avait confisqués. Il souhaitait donc que j’intervienne auprès des Américains pour reprendre ces armes. L’équipement repris j’intégrais le groupe de F.F.I du capitaine Busquet.

    Nous étions rue du Chapitre dans une maison abandonnée quand un obus tiré probablement depuis la Cité explosa sur la bâtisse, le plafond s’est effondré sur nos têtes occasionnant plus de peur que de mal, mais l’un de mes compagnons reçut un éclat d’obus.

    Jusqu’à la libération j’ai participé aux combats aidant ici et là les F.F.I, portant des messages sous les tirs de canons, je ne vous raconterais pas les trouilles que j’ai pu avoir, mais pour qui n’a pas vécu la guerre et les combats il est bien difficile de s’imaginer ce que l’on peut ressentir sous le feu de l’ennemi, sous les bombes.

    Aujourd’hui, je passe beaucoup de mon temps dans les lycées à raconter mon expérience de la Seconde Guerre mondiale à des adolescents qui ont l’âge que j’avais quand le conflit a éclaté et je suis heureux du grand intérêt qu’ils portent à cette période de l’histoire, sachant qu’ils n’ont pas à vivre eux-même une période si sombre et difficile.

  2. Monsieur Ernest Cobat. Résistant et ancien combattant d’Indochine et d’Algérie.

    Le 6 août 1944 je travaillais avec un concasseur au Château Richeux je faisais de la farine, soudain mon patron arrive et me dit

    "Y’a les allemands qui arrivent, ils te cherchent".

    Mon patron accueillit les soldats tout sourire et leur avait payé le coup, de l’alcool à 90°! Les pauvres types complètement saouls s’étaient endormis dans le foin et j’en ai profité pour filer.

    Plus tard avec mon père, nous croisons au pied d’un grand châtaignier un ami Monsieur François B qui avec quelques vaches s’en allait au champs. Nous commençons à discuter de choses et d’autres quand soudain les bombes commencent à pleuvoir autour de nous, un véritable déluge peut-être 350 ou 400 obus.

    Nous plongeons immédiatement de part et d’autres du chemin dans les fossés pour nous abriter. François qui s’est réfugié de l’autre coté du chemin est atteint par un éclat d’obus à l’artère fémorale, le sang jaillit immédiatement.

    Je dis à mon père: «Il faut l’aider, j’y vais»

    «Non non ne passe pas tu vas te faire tuer malheureux!»

    «Si j’y vais pas il va mourir, puis si je me fais tuer comme ça il y en aura deux pour l’enterrement c’est mieux!»

    Et je me précipite de l’autre coté du chemin je sors mon mouchoir à carreaux pour lui faire un garrot mais il était trop court je crie à mon père de me lancer son mouchoir je les noue l’un à l’autre et j’arrête l’hémorragie. Mais nous ne pouvions pas rester là, autour de nous les éclats d’obus fusaient de tous côtés. Les branchages du châtaignier étaient hachés menu, un obus tombe sur un tas de betteraves qui est stocké là tout près et nous sommes couverts de jus.

    Mon père, devant la gravité de la situation et voyant bien que je n’abandonnerai pas François sous les bombes a fini par me rejoindre, alors nous attrapons mon ami par les pieds et sous les bras et nous rejoignions l’abri anti-aérien qui avait été bricolé par les gens du coin situé non loin de là.

    Nous retrouvons 10 personnes à l’intérieur dont Marie et Manuel G, mon copain Manuel était complètement bourré il faisait des aller-retours au tonneau qui était là et il râlait à propos de ces crétins là qui nous bombardaient et nous empêchaient de picoler tranquillement!

    Quand les bombardements ont cessé nous sommes repartis avec François B et Manuel nous sommes descendus vers un petit étang non loin de là où nous sommes tombés nez à nez avec une cinquantaine d’Allemands qui se planquaient là. Je me souviens je me suis dit qu’ils allaient nous flinguer mais à dire vrai ils avaient aussi peur que nous et ils nous ont laissé passer et nous avons pu remettre François aux Américains, puis il a été évacué vers la Normandie pour y être soigné à la pénicilline, ce qui permit de le sauver.

    Nous étions sur le chemin du retour quand un Allemand s’est jeté sur moi avec la ferme intention de m’embrocher, heureusement mon père et Manuel réussirent à le désarmer. Arrivés près de l’étang la moitié des soldats avaient disparu quand ils nous ont vu ils ont levé les bras en l’air et se sont rendus à nous. Nous avons récupéré les fusils que nous avons remis aux Canadiens et aux Américains.

    Plus tard dans la journée je m’en retournais seul au château Richeux quand j’ai été pris pour cible une mitrailleuse tenue par des soldats italiens. Je ne demandais pas mon reste et je filais me mettre à l’abri quant à l’autre bout du chemin je vois arriver des Mongols qui eux aussi se mettent à me tirer dessus, mais leurs tirs étaient mal ajustés et je réussis à filer à travers champs. Ces soldat mongols, je l’appris par la suite arrivaient de Cancale et ils cherchaient à manger ils se sont donc dirigés vers l’une des fermes alentour chez les X. Là ils ont exigé de la nourriture mais la fille a refusé alors ils l’ont abattue à coup de mitraillette puis ils ont tué le père en lui mettant une grenade dans le cou.

    Par la suite je me suis engagé dans l’armée comme beaucoup à l’époque, j’ai fait l’Indochine et l’Algérie où j’ai perdu ma jambe.

  3. Juliette Paranthoen

    A partir du 6 août nous sommes rentrés dans les caves, le clocher venait d’être abattu on pouvait encore voir les morceaux incandescents tombés dans la cathédrale. Avec mes parents nous sommes descendus dans la cave sous le magasin de Ceremi, l’actuel magasin P...., rue Sainte Barbe. Monsieur Yves Burgot de la défense passive était présent avec sa famille ainsi que tous les voisins du quartier. Plus tard, Mr Burgot est venu nous prévenir que les Allemands arrêtaient tous les hommes présents dans St Malo. Heureusement pour nous il avait préalablement retiré de la porte la pancarte indiquant l’abri. Ils sont quand même rentrés dans la boutique et le bruit de leurs bottes a résonné là-haut au plafond. Toutes les mamans de la cave avaient alors mis des mouchoirs sur la bouche des enfants et plus personne ne disait mot!

    Quelques jours plus tard l’immeuble au-dessus a brûlé et des gens sont arrivés, nous avons du céder la place. Nous sommes partis au château. Nous avons traversé la place Chateaubriant, le café de Paris brulait ! Les balles nous sifflaient aux oreilles! Ils n’ont pas arrêté pour nous laisser passer.

    Là bas nous étions très nombreux je ne saurais dire combien de personnes. Nous étions au sous-sol du premier bâtiment à gauche en entrant dans la cour. Nous sommes restés encore quelques temps.

    Puis est arrivé un jeune des F.F.I qui avait été blessé. Les gens se sont précipités pour le déshabiller car sa chemise était ensanglantée il fallait cacher le garçon, on a jeté la chemise dans le seau de service. Les Allemands au-dessus de nous sont arrivés bride abattue, les armes à la main, des fusils, des pistolets mais ils ne l’ont pas trouvé et il a pu repartir plus tard. Nous avons eu un peu peur…j’aime mieux vous dire que que l’on entendait pas beaucoup de bruit dans l’abri!

    Quelques jours ont passées, dehors les bombes tombaient toujours, nous étions encore dans la cave du château quant un copain de papa arrive et crie:

    «Housson ta maison brûle!!» ce à quoi il répondit: «Cela ne fait rien on est tous les trois!!»

    Plus tard les Allemands nous ont demandé de partir au Fort National, mon père qui avait 72 ans a décidé de rejoindre mon parrain qui était directeur de l’Hôtel-Dieu, prés du Bastion de la Hollande.

    Toute la rue Porcon flambait! Mais arrivés à l’hôpital il n’y avait plus de place et nous avons atterris dans une cave sur deux niveaux, rue de Toulouse. Les bombardements continuaient, on sentait le sol qui tremblait. Pour le ravitaillement il n’y avait pas grand chose, nous mangions des biscuits cela venait via la défense passive. Il y a même eu des gens qui sont allés faucher des bouteilles de vin dans les caves du Café de la Bourse! Nous étions pas loin d’une centaine car les caves étaient très grandes mais il n’y avait pas d’éclairage juste la lumière qui passait par les soupiraux, on ne pouvait rien faire juste attendre.

    Au départ quand nous sommes descendus dans les caves nous pensions que nous allions remonter le lendemain, parce que les bombardements qui avaient eu lieu depuis le début de la guerre étaient très courts, nous ne nous attendions pas à ce que cela dure une semaine! Chacun dormait comme il pouvait, je me souviens je dormais entre les jambes de Ferdinand L. patron du Café de L’Ouest.

    Le 13 août nous avons été évacué définitivement. Nous avons rejoint une colonne de blessés de l’Hôtel Dieu ainsi que les autres civils d’Intra-Muros. Ordre avait été donné de passer porte St Louis. Nous avons suivi les rails du T.I.V en passant par le quai Duguay-Trouin et jusqu’au casino tous en file indienne. Les gens criaient tout au long de la route: «Attention y a des mines! Ne marchez pas dessus» Les prisonniers du fort national nous ont rejoint, il y avait eu 14 gars de tués!

    Nous sommes allés jusqu’à Paramé, nous avons alors atterris aux Chênes j’ai récupéré une couverture sur un cheval prés d’un soldat allemand mort. Dans les jours qui ont suivis nous avons couché dans la paille puis dans un hôtel ou encore chez des amis. Au bout de quelques temps nous avons eu un deux pièces à l’hôtel Alba, où nous sommes restés deux ans. On allait manger dans une cantine pour les sinistrés à l’école de Courtoisville.

    Je me souviens quand le bombardement de l'île de Cézembre a commencé nous étions déjà à l’hôtel, naturellement nous allions regarder. Les déflagrations étaient si violentes que le souffle soulevait ma robe d’été. Quand l’île est tombée il y avait des femmes avec les allemands bloquées sur l’île. Elles ont été débarquées et toutes tondues puis on les a forcé à défiler en ville. Mon père s’est installé dans une petite cabane dans le jardin de l’hôtel, pour continuer son travail de cordonnier; son échoppe avait brulée, il n’avait pas d’autre endroit où travailler.

    Pour ma part j’ai repris mon travail chez le notaire Vercouter 1 mois après la libération de la ville. Mais nous n’avions plus rien, ni papiers, ni meubles, plus de photos, plus un seul souvenir.

    L’ambiance était festive mais pour tous ceux qui, comme nous avaient tout perdu, c’était différent.

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