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Mémoires de la libération N°3

ils ont entre 7 et 20 ans lorsque le 6 aout 1944 les alliés arrivent en Bretagne depuis la Normandie. Voici la troisième et dernière série de témoignages que je voulais partager avec vous. J'ai enregistré ces interviews et je vous les transmets mot pour mot. Je vous présente une autre Colette, Monsieur Guinemer et Georges, qui vous raconte «leur» Libération.
  1. Madame Colette Cornillaud.

    Je me souviens bien du jour du débarquement car le 6 Juin 1944 ma soeur se mariait à Dinard. Malgré la distance on entendait les bombardements en Normandie!

    Avant la libération il ne faut pas croire il y avait une vie culturelle très importante à St Malo. Nous allions beaucoup au théâtre et je faisais partie des Chanteuses d’Aaron où j’étais deuxième soprano.

    Nous chantions des opérettes qui étaient produites par Madame Moilse De Montségur qui était réfugiée à St Malo, nous avions des tournées, nous allions à Dinard à Dinan. Je dois dire que hormis le rationnement la vie était très agréable, j’en ai un peu honte parfois mais je n’ai pas souffert de la guerre! Nous ne mourions pas de faim grâce à mon père, qui était charron, il avait des clients dans les fermes du coin. J’allais chercher les denrées avec ma bicyclette à pneus pleins

    Début août, face aux bombes nous avions décidé de quitter le ville laissant notre maison endommagée derrière nous, pour dormir dans l’école de Courtoisville. Le bas c’était encore pire que chez nous il n’y avait plus un carreau aux fenêtres! Nous avons mis ma grand-mère qui était très âgée dans une charrette à bras et nous sommes partis. Nous sommes allés entre Château-Malo et St Méloir à la ferme Le long pré. Quand nous y sommes arrivés, ma grand-mère était tellement fatiguée que les gens de la ferme nous ont proposé de rester dormir. A ce moment-là, les Américains étaient déjà dans le bourg de St Méloir, ils ont fini par arriver à la ferme où ils se sont battus avec les Allemands qui étaient là. Ils les ont faits prisonniers et après les avoir alignés dans un champ, ils ont été fouillés. Toutes leurs affaires ont été confisquées dont les portefeuilles et l’argent. Un G.I qui les avait récoltés proposa alors l’argent à mon père qui ne voulut jamais accepter.

    « On me demandera comment je les ai gagnés.» fut sa réponse.

    Le général Patton était logé à côté, au château de la famille Khasabian. Dans la pièce d’eau du parc les soldats se baignaient, il y avait une infirmerie où on soignait les dents… Nous avons sympathisé avec les Américains et j’ai même été prise en photo dans une jeep entre deux G.Is.

    Ils sont restés là une dizaine de jours. Il y avait presque 150 civils répartis dans les fermes alentours à dormir dans la paille. Nous étions nourris pas les propriétaires du Long-pré que connaissait papa et puis nous avions toutes les rations américaines! Pendant cette période j’ai pris trois kilos!

    Il faut dire que les Américains était organisés d’une manière extraordinaire! Puis des beaux gars jeunes, bien bâtis, bien habillés, pas rigides comme les Allemands avec leurs vareuses et leurs grosses bottes. Ils étaient nos libérateurs!

    Ensuite nous somme retournés à St Malo dans un gros camion Dodge pour découvrir que le toit de notre maison n’avait plus de toit! Alors au final on aurait mieux fait de prendre l’argent du G.I!

    Avec les Chanteuses d’Aaron nous avons défilé dans des chars pour célébrer la libération! J’ai correspondu pendant un moment avec un soldat américain, tant qu’ils étaient dans la région cela à été facile mais après je ne sais pas où il est parti.

    La vie a repris sont cours les restrictions étaient pires après la guerre que pendant; le rationnement s’est poursuivi pendant au moins 5 ans! Les Malouins qui avaient perdu leur commerce exerçaient leur métier dans les grandes villas de Courtoisville là où ils avaient été évacués. Il y avait beaucoup de travail, des gens du sud-ouest sont venus pour reconstruire, des entrepreneurs , des architectes.

    L’ambiance était incroyable Tous les soirs nous allions à Rochebonne dans un bar qui s’appelait La Soute on y retrouvaient des amis et nous dansions. La vie pouvait continuer.

  2. M Georges Desquesses: Je suis né en 1927 par conséquent j’avais 12 ans lorsque la guerre à éclaté. Mes parents tenaient une graineterie rue Ville-Pépin au-dessus de laquelle nous logions.

    En 1940 les gens avaient très peur de l’arrivée des Allemands. On disait partout qu’ils pillaient, tuaient, égorgeaient, massacraient tout le monde quant ils arrivaient quelque part… La 5e colonne avait fait sont travail de sape et tout le monde était terrorisé, mais les premiers soldats que j’ai vus se sont arrêtés devant la boutique en side-car et tout s’est bien passé.

    J’ai vécu la guerre comme un gamin, nous faisions des tours de cons avec mes frères. En 1943 ma soeur devait se marier et pour aller à la noce c’est bien connu, il faut danser, alors avec mes frères ainés André et Jean, nous prenions des cours de danse à l’entrée du Boulevard Douville. Nous marchions vers le boulevard quant au niveau de l’épicerie Dreux nous tombons sur trois marins Allemands qui descendaient la rue.

    André commence à se moquer d’eux et à rigoler, mais eux ne rigolaient pas! Nous avions à faire à des peaux de vache, ils ont sorti leurs baïonnettes et nous avons redescendu la rue si vite que nous avons dû battre tous les records de vitesse de l’époque, les trois marins lancés à notre poursuite. Comme il n’y avait qu’une clé pour la porte celle-ci avait été laissée entre-ouverte, nous nous sommes engouffrés là-dedans et avons refermé la porte sur nous, les Allemands sur nos talons; bloqués à l’extérieur, ils ont commencé, à faire un raffut du diable et à percer la porte à coups de baïonnettes. Bref des tour de cons de mômes.

    C’était peut-être un peu par vengeance, car en 42, mes deux frères avaient été arrêtés sur dénonciation par des femmes qui fricotaient avec les boches. Elles habitaient dans les mansardes au-dessus de la boulangerie à l’angle des rues Godard et Ville-Pépin. La rumeur publique disait qu’elles se foutaient à poil devant les fenêtres pour aguicher les soldats en poste sur le sémaphore de Bel-Air! Selon elles, mes frères faisaient des graffitis sur les murs, des croix de Lorraine des « trucs » pour les Anglais…enfin rien de précis.

    Hormis les graines nous vendions aussi du charbon que mon frère André livrait avec notre charrette, les boches l’ont attrapé alors qu’il revenait de la tournée; ils l’ont arrêté et jeté dans une Traction puis ils sont venus à la boutique ou je travaillais. J’ai vu André au fond de la voiture, les boches sont rentrés et ils ont embarqué mon frère Jean. On a été huit jours sans entendre parler d’eux ! Puis grâce à notre belle soeur qui était fleuriste et qui avait ses entrées un peu partout nous avons su qu’ils étaient à la prison de L’Espérance, au secret chacun dans sa cellule.

    Nous étions très connus à St Servan et nous avions bonne réputation ce qui n’était pas le cas de ces femmes, suite à la dénonciation, les Cancalaises leur jetaient des maquereaux les jours de marché, en leurs criant dessus dans le patois de Cancale. C’étaient des sacrées garces faut dire ce qui est!

    Un jour la mère et les deux filles sont venues à la maison pour essayer de faire taire les cancans. A ce moment là nous n’avions pas de nouvelles de mes ainés. La mère prétendait que ses filles apprenaient l’Allemand et qu’elles n’étaient pour rien dans la dénonciation de mes frères. Mais elle souhaitait que ma mère fasse taire les rumeurs. Ma maman lui à répondu qu’elle n’était pas « la rumeur publique », mais que si grâce à leurs professeurs d’Allemands elle pouvait avoir des nouvelles de ses fils elle en serait fort heureuse.

    Nous n’avons jamais su si elles étaient intervenues d’une façon ou d’une autre, mais mes frères ont été libérés au bout de deux semaines. Il y avait depuis des bombardements depuis 1942 et un jour l’un des avions qui bombardait le port a laissé tomber une bombe sur une maison rue Dreux, la bombe était resté coincée sous les ailes du chasseur et elle a fini par ce décrocher au dessus de St Servan. A cette époque les anglais venaient ponctuellement lâcher quelques bombes sur les navires stationnés dans les bassins. C’étaient de petites escadrilles, pas encore les grandes formations qui bombardèrent la France plus tard quand les Américains participèrent à la guerre.

    Mes parents avaient décidé de quitter St Malo, ils avaient vendu leur fond de commerce en mai 1944 puis nous avions déménagé à Tressé où pendant mes tournées de ravitaillement à la campagne j’avais trouvé une gentille maison. Mais je travaillais toujours à St Servan dans une charcuterie.

    Jean mon ainé travaillait comme boulanger à Fougère, en juillet, la ville était très bombardée. Avec son patron ils allaient dormir à la campagne, car c’était plus prudent. Jean est parti chercher des cigarettes à St Sauveur et il n’est jamais revenu il avait été écrasé par un camion Allemand.

    Nous ne devions l’apprendre que huit jours plus tard. Ma mère était très éprouvée et j’ai du laisser mon travail à la charcuterie pour rester auprès d’elle. Quand j’ai su fin août que la ville était libérée, je suis retourné à St Malo. Dés Chateauneuf j’ai vu les premiers bâtiments détruits, je me disais « Qu’est-ce cela va être plus loin! »

    Je n’ai pas reconnu la rue Ville-Pépin! Elle avait brulé depuis l’actuelle cordonnerie en face de la fontaine jusqu’à la rue du Pilote Hédouin. Tout le paté de maisons avait brulé ainsi que les maisons de l’autre côté de la rue. Mon patron qui était resté avec toute sa famille et des voisins cachés dans le laboratoire de la charcuterie étaient toujours là, ils avaient vécu enfermés dans le sous-sol tous les bombardements et les combats dans les rues alentours.

    La belle mère de ma soeur qui était réfugiée à Tressé avec nous, sachant que j’allais à St Malo m’avait demandé de passer chez elle à son domicile qui était situé derrière la caserne de Rocabey. Là-bas tout n’était que ruine autour de la caserne où les combats au corps à corps avaient fait rage. Dans les rues c’était le chaos, débris de maisons, douilles de balles et d’obus. Je suis monté chez elle et j’ai trouvé des armes des uniformes des grenades et toute sorte d’équipements de soldats allemands. Ils avaient volé les vêtements de son mari pour fuir plus facilement la zone des combats. Notre maison avait juste pris deux ou trois obus, mais elle était toujours debout nous sommes revenus y habiter à St Malo en 1946.

  3. Monsieur Guinemer. Habitant St Malo sous l’occupation.

    Le 12 Mai 1944 j’étais au collège l’institution à Intra-Muros, il y eut une alerte. Alors que je rentrais chez moi dans la grande-rue, je croisais deux brancardiers qui remontaient vers la clinique du Docteur Thibaubmerry.

    L’un deux me dit: «C’est tombé chez Guinemer!»

    Je peux dire que cela m’a fait un sacré choc. Quand je suis arrivé dans la poussière de la grand-rue j’ai trouvé mon père debout à la porte de notre magasin de peinture et de papier peint, il était couvert de poussière et sur sa blouse blanche il y avait un peu de sang mais c’était tout, il était seulement tombé dans la cave sous le souffle de la bombe. Celle-ci qui était tombée devant la maison avait tout soufflé et tout était cassé dans le magasin ainsi que dans notre logement. Il est certain que si j’avais été dans ma chambre à ce moment là je ne serais plus de ce monde.

    En prévision des bombardement nous avions un petit appartement à Hédé où mes parents décidèrent qu’il était temps d’aller se réfugier, nous y partîmes donc en vélo. Si nous n’étions pas partis Dieu seul sait ce qui nous serait arrivé.

    C’est depuis Hédé que nous apprîmes le débarquement du 6 juin, l’avancée des alliés vers St Malo et la libération de la ville. Le Mercredi 2 août les alliés arrivent dans la région à Pleine-Fougères, Baguer Pican, Lanhélin, et St Pierre de Plesguen les habitants ivres de joie voient passer les colonnes de véhicules blindés.

    Au mois d’août quand St Malo fut libéré nous décidâmes d’aller en ville pour voir. Quand j’arrivais avenue Louis Martin j’eu un très grand choc en reconnaissant la silhouette de la cité d’où le clocher avait disparu. Arrivés dans la grand-rue nous prîmes conscience de l’étendu des dégâts, la grand-rue n’était plus que bâtiments éventrés et amas de pierres. Ici et là la fumée montait encore des ruines.

    À la fin des combats, près de 700 bâtiments ont été détruits . Le port est inutilisable puisque l’occupant a fait sauter les quais, les écluses et le môle. La reconstruction de Saint-Malo commencera dès le lendemain de sa libération par le déblaiement des décombres de la ville intra muros.

    Plusieurs projets sont évoqués pour le futur de la ville close, laisser la ville en l’état afin d’en faire un monument aux villes martyres, reconstruire le plus vite possible des immeubles modernes comme au Havre ou Brest. Mais c’est bien sûr la reconstruction à l’identique qui fut choisi ; néanmoins la ville est transformée par rapport à l’avant guerre.

    Comme il a été décidé de reloger le même nombre de personnes les nouveaux immeubles seront plus hauts, afin d’améliorer l’éclairage dans les logements des courettes ont été supprimées, les voies de communications sont élargies, certaines rues sont supprimées. La plupart des services publiques sont déplacés.

    La mairie est désormais dans le château, la caserne et l’hôpital de l’hôtel Dieu ( la clinique du Docteur Thibaumery) sont déplacés hors les murs.

    La reconstruction s’achèvera en 1972 par le clocher de la cathédrale Saint-Vincent. Nous avons été relogés Boulevard Chateaubriand dans une villa où mon père devait repartir de zéro. Comme il était peintre en lettre je me souviens que sur le portail, il avait écrit sur une pancarte Entreprise Guinemer peinture et décoration provisoirement ici»

    Il avait confiance en l’avenir. M Pierre Bessec le chausseur bien connu à St Malo et qui lui aussi avait perdu son magasin d’intra-muros logeait non loin de là il fut son premier client.

    Depuis le boulevard Chateaubriand nous entendions les quadrimoteurs arriver et nous allions alors sur la digue voir les bombardements sur Cézembre. Le 31 août de 9h 30 à 18 heures les bombardements aériens se succèdent les uns après les autres. Vers 13 heures 200 bombardiers arrivent de l’est puis filent sur le cap Fréhèl où ils font demi-tour pour revenir sur l’île afin de la noyer sous les bombes, le vacarme est assourdissant même depuis la plage, le sol tremble.

    Cependant un tiers des bombes manque leur cible et tombe à la mer faisant jaillir d’immenses gerbes d’eau. Cézembre disparait entièrement sous une gigantesque colonne de fumée. Alors que les derniers avions se sont délestés de leur chargement l’un d’eux à quitté le groupe et s’est dirigé vers la digue où nous nous tenions en compagnie de nombreux Malouins. Il semblait en difficulté et sous nos yeux il s’est écrasé en flammes à quelques centaines de mètres de la plage. L’eau a brulé pendant un moment puis nous avons vu un avion de reconnaissance venir faire des tour au-dessus du lieu du crash.

    Le 2 septembre Cézembre est tombé à son tour. La vie reprit sont cours avec la reconstruction de la ville nous ne manquions pas de travail. Des le 20 août l’architecte Raymond Cornon entrait dans la ville alors que les alliés bombardaient toujours Cézembre il ordonna le déblaiement et la conservation des pierres les plus intéressantes. Le 31 décembre un premier plan sortait sous sa signature. Il devait consacrer 22 ans de sa vie à la reconstitution de la cité corsaire.

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