Portfolio

One, two, three… viva l’agonie

Imaginez un hôpital où on vous soigne avec la mort. Ce scénario de film d’horreur est la réalité de beaucoup trop d’Algériens. Chaque jour, des malades passent du statut de « patient » à celui de « cadavre » dans une routine mortelle. L’hôpital Ben-badis de Constantine, en Algérie, fait partie des bourreaux du pays.
  1. A vos marques, prêts... mourrez !

    Le 19 Juillet 2019, l’Algérie fêtait en grande pompe sa victoire de la CAN. Une foule de jugement dernier se dispersait alors dans le monde entier pour célébrer les Fennecs à grands coups de klaxons et de drapeaux verts et blancs. Force est de constater que toute occasion est bonne pour scander le fameux « 1,2,3, viva l’Algérie ». Cette si belle énergie, pourtant, ne semble pas habiter l’hôpital Ben-badis de Constantine. Les deux étoiles qui ornent les maillots de l’équipe d’Algérie brillent dans les yeux des supporters mais pas dans ceux des patients qui eux ne supportent rien d’autre que la misère de l'agonie. Aucun slogan ne filtre de sous les portes des chambres. On entend seulement des bruits de machines ou des murmures ; souvent des chahadas* chuchotées à la hâte et dans un dernier souffle. Des pleurs de familles endeuillées viennent déranger les journées si chargées d’infirmières et infirmiers occupé(e)s à administrer des maladies ou à tuer, selon leurs emplois du temps. Et surtout, selon leurs moyens. « On est en manque de médicaments », se justifient certains. « On fait avec ce qu’on a ». La population s’amenuise donc, coincée dans le paradoxe d'un pays riche aux pauvres moyens

    *profession de foi

  2. Le décès en dessert

    Le menu est varié, au CHU de Ben-Badis à Constantine. Mal aux yeux ? Vous allez certainement finir aveugle. Douleur aux jambes ? Il faut vous amputer. Vous êtes enceinte ? Tâchez de ne pas gêner la patiente qui accouche dans le même lit que vous. Telles sont les quelques situations auxquelles un patient peut être confronté dans l’un des hôpitaux les plus réputé d’Algérie. « J’ai eu des douleurs aux intestins. On m’a diagnostiqué une insuffisance rénale, puis un problème de foie, puis un tas de choses de plus en plus graves », confie O., adolescent Constantinois perdu et dépité. « Je suis allé me soigner en Tunisie. Eux m’ont dit que j’avais un simple ulcère. Je me porte très bien aujourd’hui ». A son côté, sa grand-mère A.B explique que son pied gonflé lui a presque valu une amputation alors qu’à l’étranger, des médicaments et un suivi ont réglé son souci et lui ont permis de garder son pied. Un drame viendra par la suite endeuiller toute cette famille Constantinoise. Le fléau de la (non) médecine Algérienne faute de moyens coutera cette fois la vie à une jeune maman de trois enfants. Admise d’abord en clinique privée du côté de Djebel Ouahch pour une opération bénigne de la vésicule, N.K attrape un virus causé par la non-stérilisation du matériel. On la transfert à Ben-badis où on lui administre une dose d’Albumine. Ou plutôt une contrefaçon d’Albumine, selon la famille de la victime. Le médicament modifié provient de l’Inde et est toxique. L’hôpital le sait. « On est obligé de terminer le stock avant de commander autre chose », explique un infirmier. Le germe ne fait que se propager dans le corps de la victime et lui cause un arrêt cardiaque. N.K décède en 2013 des suites de ces infections causées par des outils sales, de faux médicaments et un environnement à l’hygiène désastreuse. Elle ne sera ni la première, ni la dernière d’une liste scandaleusement longue. Car la vérité la voici : on offre la mort aux patients et le deuil aux familles. Le plus grave, c'est que cela a un coût dans le privé. Payer ou ne pas payer ses soins ; le résultat est quasiment le même.

  3. Une pièce de l’hôpital Ben-badis, Constantine Algérie aout 2019

  4. Une pièce de l’hôpital Ben-badis, Constantine Algérie aout 2019

  5. Musée des horreurs : visite guidée

    Dans les couloirs de la bâtisse où l’insalubrité règne en maîtresse, il n’est pas rare de croiser des chats sauvages. Au service maternité, « un nouveau-né a même été mordu au visage il y a six ans », se souvient W., qui accouchait la même année. En effet, pas de surveillance dans ce service. La nuit, n’importe qui peut se rendre à la nursery et s’emparer d’un bébé comme on va au marché choisir ses fruits. Improbable mais tristement vrai. Des brancards rouillés attendent leurs prochaines victimes. On pourrait attraper la gale simplement en utilisant les toilettes. Quant aux chambres des patients, elles n’ont rien à envier aux cellules de prisons. Petites, elles accueillent beaucoup trop de malades pour une seule pièce. Les fenêtres, elles, donnent sur les montagnes…de déchets. Les murs décrépis font échos aux mines des malades. La morgue n’est pas toujours disponible, on invite donc les familles à récupérer leurs morts le plus vite possible avant que les corps ne « gonflent ». La nourriture des patients bronze tranquillement sous un soleil de plomb en attendant que quequ'un daigne la distribuer. La liste des horreurs est encore longue…

  6. Un brancard rouillé attend sa prochaine victime, hôpital Ben-badis Algérie, aout 2019

  7. La nourriture des patients au service réanimation est posée à l’air libre devant l’hôpital Ben-badis, Constantine, Août 2019

  8. Alors qu’un peu de pluie recouvre le pays le 25 août dernier, l’hôpital Ben-badis doit faire face à une inondation monstrueuse. Armées de frottoirs, les familles de patients se plient en quatre pour évacuer l’eau et tenter de sauver leurs proches. « On a porté son lit à bout de bras pour que l’eau ne l’atteigne pas et ne touche pas les machines respiratoires », témoigne une femme dont le père mourrait d’un AVC le jour-même.

    « Quand il est parti, on était presque soulagés. Mieux vaut qu’il soit mort que torturé ici », confie K., une autre fille du patient décédé d’un AVC.

    https://www.facebook.com/1481190678759409/posts/2411583002386834/

  9. Autorisation de se soigner à l’étranger : accordée !

    Encore méconnue par ses ayants droit, la loi franco-algérienne du 27 décembre 1968 offre la possibilité aux résidents algériens atteints de maladies très graves de se soigner en France pour une durée d’un an. Ce certificat de résidence porte l’appellation « vie privée et familiale ». Deux conditions doivent être remplies pour l’obtenir ; l’existence d’une résidence habituelle en France dans laquelle le malade peut loger et un état de santé grave ou qui pourrait avoir de lourdes conséquences. Cette carte n’est délivrée que si le malade ne peut pas se soigner en Algérie par manque de médicaments ou de suivi. Cet accord peut sauver des vies. Encore faut-il le connaître.

  10. Timides protestations

    On craint encore les représailles musclées dans ce pays où la loi du plus riche est toujours la meilleure. Tous les vendredis depuis six mois, des manifestations ont lieu un peu partout sur le territoire et en particulier à Alger. Une avancée conséquente quand on sait que des rassemblements de ce genre étaient proscrits. La démission, en avril dernier de Bouteflika qui lorgnait un cinquième mandat, a été une première bouffée d’oxygène. Les Algériens prônent aujourd’hui la mort du régime militaire. « A bas les généraux ! » scande-t-on. Des cris tombés dans les oreilles de sourds. Sur les réseaux sociaux aussi, on appelle à un changement radical alors que les nouvelles élections peinent à se mettre en place comme les citoyens le veulent. Le président par intérim, Abdelkader Bensalah, aurait dû voir son mandat s’arrêter début juillet dernier. Pendant que le haut commandant de l’armée prépare la tenue d’un scrutin présidentiel pour la fin d’année 2019, le peuple s’épuise. Et s’éteint. Entre ceux qui décèdent prématurément à cause de l’Enfer des hôpitaux algériens et ceux qui se complaisent dans leur déni, le pays a besoin d’une claque. « On est plus nombreux que quelques politiciens, on devrait pouvoir renverser le pouvoir en place » déplore un Algérien. Ce renversement, le peuple sait qu’il peut l’obtenir si la peur cessait de tétaniser les citoyens mais surtout, s'ils étaient écoutés et mieux soutenus. « C’est aussi à nous, les immigrés, de protester. On a quitté ce pays en ruines sociales pour se reconstruire à l’étranger mais eux sont là-bas. On doit les aider ! » affirme une anonyme, immigrée en France depuis plus de vingt ans.

    Et après ?

    Des pages sur des réseaux sociaux et quelques articles émergent de temps en temps pour alerter sur la situation médicale dramatique du pays. En juin dernier, le directeur de l’hôpital Ben-badis, Kamel Benyssad, est arrêté après une enquête de plusieurs mois. Déféré devant le parquet, il est accusé de détournements de fonds publics, d’octroiement de privilèges pour lui et son entourage ainsi que d'un mauvais exercice de sa fonction. Des dizaines de dossiers pointant des erreurs médicales continuent de pousser. Quelques-uns seulement seront étudiés par la justice. Handicaps lourds, infections, mort, résultent de ces « erreurs médicales », un terme presque protecteur pour cacher les dérives de cette usine à décès.

    1,2,3… réveillons les esprits !

  11. Des sanitaires de l'hôpital Ben-badis, Constantine, Algérie 2019

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.