Les tribulations d'un cheval en Chine

De la diplomatie du panda aux vols spéciaux pour les chevaux, petit hommage à un grand carnage.

 © Claire Dietrich © Claire Dietrich
Une rentrée, c’est toujours un peu compliqué.
Pour se ré-ancrer dans le réel rien de mieux qu’un réveil.
Ce matin, le café coule en filtre et les nouvelles résonnent en fond : je retrouve la douce mélodie du non-sens, signe que sans conteste les fêtes sont finies et que je suis de retour à Paris.
Alors que je m’apprête à mélanger confiture et résignation, un détail vient soudain rompre mon pain et réveiller en moi un amusement que je croyais éteint.

Macron était en Chine. Le président, j’entends, y est parti, pour parler entre autres, d’écologie.
Qu'après l’échec de la COP23 Manu parte en Chine pour discuter carbone et climat , il y avait déjà de quoi sourire.
Mais lorsque j’apprends qu’en guise de cadeau, notre président a ramené à son homologue chinois un cheval, je me suis dit qu’il y avait carrément là matière à poser sa tartine.
Un cheval ?
Quelques recherches plus tard me confirment qu’en effet, un hongre de la garde républicaine répondant au doux nom de Vésuve de Brekka a effectué le voyage en Chine, en vol privé qui plus est.
C’est peut-être le café qui n’a pas encore fait son effet, mais j’ai un peu de mal à comprendre comment délocaliser un animal domestiqué en lui affrétant un avion privé tout ça pour l’abandonner en quarantaine au pays du cirque aurait un quelconque impact positif sur le climat ou sur les négociations à venir le concernant.
Après avoir fait voyager Edouard Philippe en vol privé pour gagner deux heures, voilà qu’on organise des jets spéciaux pour chevaux. Sans avoir jamais eu la fibre très mathématique, je croyais pourtant que la réussite d’un bilan carbone se tenait dans l'obtention d'un chiffre le plus bas possible. Il faudra vérifier à l’occasion que dans les hautes sphères décidantes, tout le monde connaisse bien la différence entre le plus et le moins. J’dis ça, j’dis rien.
Mais comme il est encore tôt ce matin et que je ne voudrais surtout pas commencer cette année par une crise de mauvaise foi, je me dis qu’il y a sans doute une explication à tout cela. Ainsi déterminée, je plonge dans le sujet.

Macron en Chine donc, c’est l’histoire d’un voyage soigneusement préparé.
De la couleur des manteaux de Brigitte (bleu, blanc, rouge, tu l’as vu celle-là?) à la petite phrase susurrée en mandarin (10 heures d’avion, il y avait de quoi passer un peu de temps sur google translation) tout avait été bien pensé.
Tout et surtout ce fameux cadeau.
Vésuve de Brekka, donc, cheval de choix, symbole de l’excellence du jarret français, élevé en Normandie, mis au pas par la Garde républicaine, parcours modèle qui trouve son apothéose dans sa transformation en cadeau diplomatique, sensé exprimer de par la taille et la qualité de ses naseaux, le souffle amical que la France veut répandre sur l’empire du milieu.
 
Car la pratique du cadeau diplomatique, je le découvre, est bien plus symbolique et calculée que je ne le pensais.

J’apprends ainsi en lisant les propos de Jean-Louis Gourand, historien du cheval (si, si, ça existe) qu’offrir un cheval est signe de respect et d’allégeance - et que, dans le cas des relations franco-chinoises, c’est en plus une réponse sous forme de clin d’œil pas du tout subtil au dernier cadeau de la Chine : Huan Huan et Yuan Zi, un couple de pandas gracieusement prêté pour 10 ans, et qui pour la modique somme de 750 000 euros par an forniquent tranquillou au zoo de Beauval (non, non, ce n’est pas une blague).

L’acheminement de Vésuve de Brekka jusqu’en Chine vient ainsi prouver qu’au jeu du oeil pour oeil et dent pour dent, on est toujours aussi con.

Mais revenons à nos bestiaux : Macron et Xi Jinping, et au bilan de leurs négociations.
Qu’on puisse quand même dire à notre canasson, si oui ou non, ça valait le coup de passer autant de temps dans un avion.
Et bien, justement, que l’étalon se réjouisse : il ne sera pas le seul steak à faire le voyage. Macron annonce la réouverture du marché de la viande bovine en Chine. Bingo et fin de l’embargo : la vache n’est plus folle (elle).
Et comme il faut bien justifier ces futures importations made in France, Macron apporte publiquement son soutien au grand projet de ceinture terrestre sensé relier l’Asie et la Russie par la terre et l’Afrique et l’Europe par la mer. Histoire que quand ça ira bien mal, les générations futures puissent tous se la serrer ensemble (la ceinture) à défaut d'avoir encore de quoi se la coller (la mine).  
Mais pour l’heure, le temps est encore à la fête et à la démesure : plus grandes seront les routes, plus larges seront les échanges. Au jeu de l’import-export donc, la France promet de rendre les pandas, mais propose en échange 184 Airbus.
C’est sur qu’avec tout ce traffic, notre planète risque peut-être d’être plus great, mais certainement pas plus green, on remarquera d’ailleurs que Macron n’a pas poussé son mandarin jusque là. Négociateur, oui, cynique non. La décence, Manu, te remercie mais la planète, elle, te dit merde.
Car 1 cheval et 2 pandas contre 184 avions, ça en dit long sur le pourcentage qu’ont pris réellement les questions écologiques dans les négociations entre les deux pays.
Ah si pardon, je suis mauvaise langue : un accord a tout de même été signé pour la construction d’une usine de traitement pour les combustibles nucléaires usagés.
Comme quoi, si on n’est toujours pas décidés sur comment être plus propres, au moins on s’est mis d’accord sur le choix de la poubelle.

C’est sur que pour organiser un pareil cirque, on était pas à un cheval près.
Si toutefois, comme moi, vous vous demandez, si ce sont les finances publiques qui ont payées pour le voyage de l’équidé, n’ayez crainte, je me suis renseignée, c’est Alain Resplandy-Bernard, PDG du PMU qui a casqué (non, non ce n’est toujours pas une blague).

Si la vie est un jeu et la politique un tiercé, et j’ai peur que d’un continent comme de l’autre, on se soit bien planté de jockey.

En attendant, Vésuve de Brekka a désormais une page Wikipédia.
Au delà des descriptifs et des détails racontant les glorieuses étapes de sa domestication (a reçu sa puce électronique en 2009, a été castré en 2012), dans son petit encart de présentation on trouve une case occupation. A l’intérieur, il est écrit : cadeau diplomatique. Et je ne saurais dire pourquoi, de toutes les absurdités condensées dans cette histoire, c’est celle-là qui me fait broyer le plus de noir.

Alors, histoire de ne pas commencer ma matinée et mon année avec des yeux mouillés, je décide pour une fois de rompre avec mes habitudes pour jouer avec les traditions.
Puisqu'on est en janvier, laissez-moi à mon tour commencer mon année par quelques souhaits adressés à un équidé qui sans doute, n’avait rien demandé.
Cher Vésuve de Brekka,
Pour 2018, je te souhaite la fuite.
Que tu profite de ta quarantaine pour t’échapper dans les plaines.
Oublies-y ta particule et le protocole. De ton nom, ne conserve que le volcan. Qu’il te donne de l’élan pour faire éruption loin de tout ce cirque. Va-t-en cheval. Donne un grand coup de sabot dans les barrières et fais sauter les conventions. Laisse-les tourner à vide dans leur grand manège. N’ai pas peur, tu ne leur manqueras pas. Des cadeaux, ils en ont d’autres que toi.
Va-t-en-cheval, tant qu’il est encore temps.
Tu verras, c’est plus facile que tu le crois. Il suffit d’oublier qu’on a appris à marcher au pas.

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