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Violences sexuelles: pour en finir avec le porc et la pute!

Ecrire sur les violences sexuelles, c’est s’attaquer à un gros dossier. Je n’ai pas été violée, mais aux vues des statistiques, je devrais peut-être dire « pas encore ». Chaque jour, en effet, en France comme en Belgique, c’est plus d’une dizaine d’agressions qui sont perpétrés dans l’hypocrisie sociétale générale. Demain, ce pourrait être moi, ma fille, ma sœur ou mon amie.
  1. Si l’égalité des sexes est, dans nos contrées dites démocratiques, érigée en loi, force est de constater que dans les faits, elle est loin d’être acquise. Entre celles qui n’osent pas porter plainte, celles que les médias rendent coupables et celles, rares courageuses, dont l’affaire est classée sans suite, le vers est confortablement installé dans la pomme: les violences trouvent leurs justifications et le crime est entretenu. Mais, cela va plus loin qu'un moment de plaisir volé à devoir sanctionner. Le phénomène est endogène. Les racines du mal sont socio-culturelle. De victimes, les femmes en deviennent coupables et le viol, qu’il soit psychologique ou physique, est érigé au rang d’une Rape culture (culture du viol) dans laquelle nous baignons tous et à laquelle nous participons tous. 

    La société nous abuse avant l’homme

    Violences sexuelles justifiées, voire banalisées, aucune femme n’y échappe. Dans la rue, sur internet, sur petit comme sur grand écran, la culture du viol est omniprésente. Aussi sournoise qu’insidieuse parce qu’elle endort les consciences, c’’est celle-là même qui fait défiler sur les podiums des « bébés miss », celle qui colle, en effet de mode, des strings à des gamines de 12 ans, celle qui réduit la mini-jupe à un appel au sexe et celle qui, message subliminal par excellence, couche une femme sur un bolide pour en érotiser la vente. Mais, c’est aussi celle qui répond aux féministes outrées qu’un bonne baise les calmerait, et pire encore, c’est celle qui nous rabâche, dès la petite enfance, que les hommes ont des « besoins » et qu’ils sont obligés par « nature » de sauter sur une femme qui marche, réduisant cette dernière à une proie sexuelle devant « par essence » répondre à leurs pulsions primaires. Une représentation hypersexualisée de la femme qui contribue aujourd’hui à légitimer d’une façon inquiétante le viol, une normalisation qui accentue le message que le corps féminin peut être malmené et agressé en toute impunité parce que, de toute façon, « c’est comme ça et c’est de sa faute ».

    Exit le droit de cuissage

    En octobre 2017, l’affaire Harvey Weinstein provoque un tsunami dans le monde du cinéma et aura des effets dans bien d’autres milieux. Les langues se délient. Des femmes sortent de leur silence et s’expriment. Des actrices mettent leur notoriété au service de celles qui préfèrent se taire de peur de subir d’éventuelles représailles. À l’initiative de la journaliste française Sandra Muller, de nombreux témoignages déferlent sur Twitter. L’hashtag #BalanceTonPorc, suivi du #MeToo en réponse, symbolise la volonté de dénoncer le droit de cuissage dont les femmes sont victimes, toutes sphères confondues : au travail, dans la rue, dans les transports en commun et même entre « copains ». La pratique est révélatrice. Elle témoigne de la persistance, au XXIème siècle, d’une société de type machiste véhiculant des stéréotypes sexistes entretenus par les images que nous renvoient les médias.

    Cette Rape Culture kidnappe l’histoire des victimes, les culpabilise, leur supprime le droit à la parole et les empêche de faire leur outing. Une chaîne du silence en chape de plomb que les femmes qui en sont victimes ont du mal à briser. Rares sont ainsi celles qui osent affronter le jugement couperet d’une certaine opinion publique et ces secrets restés enfouis sont plus dangereux qu'un poison mortel.

    Les termes de la loi sont pourtant clairs : S’il y a absence de consentement sexuel, il y a viol . Et pourtant, véritable cancer social, l’agression sexuelle est le seul crime, dans l’inconscient collectif, où la victime est suspectée d'avoir encouragé ou d'avoir cherché à provoquer son agresseur. Les statistiques font pourtant froid dans le dos.

    En France, chaque année, plus de 75.000 viols sont dénoncés. En Belgique, on recense 8 à 10 viols par jour, avec une femme sur 10, à peine, qui ose porter plainte et 1 violeur sur 100 qui est effectivement condamné. Plus généralement, en Europe, 45% des femmes sont victimes de violences en tous genres, dont plus de 20% de violences conjugales. 

    Des destinations labellisées « sexe »

    Ultime effet pervers, pour contrer les récentes campagnes de sensibilisation, les hommes auxquels elles s’adressent se tournent vers les pays en voie de développement pour assouvir leurs pulsions primaires. La demande rencontre une offre alimentaire. La faiblesse d’une réglementation dissuasive et un niveau de vie qui se situe à moins de 1 dollar de moyenne par personne, dans certaines régions du monde, poussent, en effet, les familles les plus démunies à solutionner leur situation de précarité, en répondant aux demandes sexuelles de « prédateurs » occidentaux.

    Sur 1,5 milliards de touristes qui ont voyagé en 2019 (soit 45 arrivées par seconde), 13% d’entre eux choisissent leur destination en fonction de l’offre en matière sexuelle, certaines agences peu scrupuleuses se spécialisant même dans ces « prestations » touristiques. Les pays les plus fréquemment visés sont les Philippines et la Thaïlande, mais aussi la République Dominicaine, ainsi que certains pays d'Afrique du Nord et plus récemment Cuba. Certaines destinations « phare » sont par ailleurs étiquetées selon les « spécialités » pratiquées : Grand Baie, la partouzeuse (île Maurice), Marrakech, la perverse (Maroc), Cape Town, l’homosexuelle (Afrique du Sud), Banjul, la pédophile (Gambie), Hammamet, l’opulente (Tunisie), Riga, la débauche (Lettonie) ou encore Kribi, la libertine (Cameroun). Les pays industrialisés sont, quant à eux, également partiellement touchés. Ce sont généralement ceux où la prostitution y est légalisée, comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Allemagne, les Pays-Bas et les pays de l’Est de l’Europe.

    3 millions d’enfants abusés

    Si le commerce du sexe se hisse au 3ème rang des commerces illégaux les plus florissants, deux phénomènes nouveaux viennent aggraver ce palmarès peu glorieux : les voyageurs sexuels ne sont pas que des hommes « riches, d’âge mur et pédophiles ». Selon les chiffres officiels de l'ECPAT , une ONG qui milite pour la fin de la prostitution infantile, le touriste sexuel est majoritairement masculin : 7% ont moins de 30 ans, 18% ont entre 30 et 40 ans, 33% entre 40 et 50 ans, 24% entre 50 et 60 ans et 18% ont plus de 60 ans. En volant à l’autre bout de la planète, ce client de l’amour low cost s'imagine atterrir dans un espace où les êtres humains n'auraient pas les mêmes droits. Derrière les frontières et à l’abri des regards, il s’éclate sans craintes et profite de son séjour pour braver les interdits. Même si bon nombre de gouvernements se refusent à l'admettre, les enfants sont en première ligne sacrifiés pour satisfaire cette quête d’exotisme. Sur les 12,3 millions de personnes soumises au travail forcé dans le monde, 40% d’entre elles sont des mineurs victimes d’exploitation sexuelle. Ce sont donc plus de 3 millions d’enfants, de 13 à 15 ans, qui sont violentés chaque jour…

    Des poursuites pénales

    Certains pays, dont la France et la Belgique, ont adopté des lois d’extra-territorialité permettant de punir leurs ressortissants pour des abus sexuels commis sur mineurs, même si ceux-ci ont eu lieu à l'étranger. C’est ainsi par exemple, que 8 ans après des faits d’attentats à la pudeur sur de jeunes filles marocaines, Philippe Servaty, surnommé le « pornographe d’Agadir » a été condamné, en février 2013, par le tribunal correctionnel de Bruxelles, à 18 mois de prison avec sursis pour attentat à la pudeur. L’homme, qui a pratiqué le tourisme sexuel de 2001 à 2004, a par ailleurs été reconnu coupable de détention et de diffusion d'images à caractère pédopornographique. Le 17 mars 2016, Pieter Ceulen, un pédophile anversois, a lui aussi été cueilli par la police à son arrivée à l’aéroport de Zaventem. Ce sexagénaire a été condamné par le tribunal correctionnel d'Anvers, à 19 ans de réclusion criminelle pour abus sexuels sur des enfants au Cambodge et aux Philippines, ainsi que sur ses propres filles adoptives. 750 gigabytes de matériel pédopornographique avaient été collectés à son domicile, durant une perquisition. Un accord ordonnant son extradition immédiate, après son arrestation, a été conclu entre le Cambodge et le parquet général d’Anvers.

    Ce n’est pas « pour ton bien » !

    Force est de constater que la lutte contre les violences faites aux femmes, adultes ou mineurs, n’est pas que du ressort des pays pauvres. Ce fléau gangrène toutes les cultures et toutes les strates sociales. Chiffre noir : en Europe, 7 femmes meurent chaque jour de faits de violences, abus et coups. C’est la cause de mortalité la plus élevée pour les femmes entre 15 et 44 ans. Ne dites donc plus à vos filles ce qu’elles doivent porter « pour leur bien ». Dites à vos fils, dès leur plus jeune âge, de ne pas agresser. Les vrais hommes n’abusent pas. Et pour ceux qui transgressent, la honte doit changer de camp. Seul le violeur est coupable ! C’est lui le porc. Elles ne sont pas des putes !

    Alessandra d’Angelo

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