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Le casse-tête des imams radicaux en Europe

En France, de longues négociations ont abouti, à la mi-janvier, à la signature d’une « Charte des Principes de l’Islam » rappelant la nécessaire compatibilité de la foi musulmane aux valeurs de la République. Face à l’activité néfaste de certains imams, est-ce un exemple dont la Belgique pourrait s’inspirer ?
  1. Certains lieux de culte ont un lien direct avec le terrorisme. La « Charte des Principes de l’Islam » réaffirme l'égalité hommes-femmes, le rejet de l'instrumentalisation de l'islam à des fins politiques, comme le respect des règles fondamentales de l'islam. Mais est-ce suffisant ? En 2018, un rapport de l’OCAM (Organe de Coordination belge pour l'Analyse de la Menace terroriste) pointe du doigt la formation à un islam radical des imams et des professeurs de religion islamique. Une réalité qui dépasse les frontières du pays.

    « Prêcheurs de haine »

    Si l’expression « imams de la haine » est devenue populaire après la publication, en 2004, du livre « Prêcheurs de haine » de Kenneth Timmerman, elle regagne en popularité en 2018 avec un rapport de l'OCAM qui porte sur les manuels utilisés, pour les cours dispensés en arabe, aux étudiants de l'école islamique de la Grande Mosquée de Bruxelles. Dans ce lieu financé par l'Arabie saoudite, via la Ligue islamique mondiale, l'organe relève « le contenu problématique sur le plan du radicalisme, de la xénophobie et de l'antisémitisme » de ce matériel pédagogique servant à former les futurs imams. A côté d'écrits qualifiant les juifs de « peuple corrompu, maléfique et perfide », d'autres décrivent comment tuer les homosexuels par « la lapidation », « le feu » ou les projeter « du toit du bâtiment le plus haut du village ».

    Incitation à l’antisémitisme, à la xénophobie, à l’homophobie, à la violence, appelant même au meurtre de tous ceux qui ne correspondraient pas aux rites salafistes, ces livres religieux à orientation radicale sont largement répandus en Belgique et dans les pays voisins. Alors que la menace terroriste est toujours aussi vive, des tentatives sont entreprises pour placer sous contrôle l'activité de ces prédicateurs qui invitent ouvertement à la haine envers les « infidèles » et l'Occident. Tour d’horizon des pistes à l’Europe pour réprimer ces agissements.

    Arrêter et expulser

    Le 27 janvier 2021, Sammy Mahdi, le secrétaire d’État belge à l’Asile et à la Migration, ordonne à un imam turc de quitter le territoire, après la diffusion par celui-ci de déclarations homophobes sur les médias sociaux. « Ceux qui viennent répandre la haine dans notre société n’ont pas leur place ici », déclare-t-il dans un communiqué. Cette expulsion n’est pas la première du genre en Belgique. En octobre 2017, le premier imam de la Grande Mosquée de Bruxelles, Abdelhadi Sewif, d’origine égyptienne, est lui aussi invité à quitter le pays. Sa carte de séjour lui est retirée à la suite d’un rapport de la Sûreté de l’Etat daté du mois de décembre 2016. L’homme n’a pas de casier judiciaire, mais il est considéré comme un salafiste, très radicalisé, très conservateur et dangereux pour la société. Il aurait même refusé de réciter la prière pour les victimes non-musulmanes des attentats de Bruxelles. C’est alors le deuxième imam à se voir infligé une telle mesure, après l’imam de Dison (province de Liège), El Alami Amaouch (aussi appelé Shayh Alami). Une demi-solution toutefois, puisque beaucoup d’imams sont belges et donc non expulsables. La preuve en est : El Alami Amaouch se retrouvera un an plus tard à La Haye, aux Pays-Bas. Jouissant de la double nationalité marocaine et néerlandaise, il continue aujourd’hui à y prodiguer ses prêches, apparemment sans y être inquiété.

    Black-lister et interdire le financement

    En 2016, le gouvernement danois décide de dresser une « liste noire » des imams étrangers connus pour faire la propagande de la haine afin, soit de les interdire d’entrer sur le territoire, soit de les interdire de séjour s’ils s’y trouvent déjà. En mai 2017, cinq imams prêcheurs se retrouvent sur cette liste après avoir prôné le djihad armé à Copenhague. En 2015, l'Autriche interdit quant à elle le financement étranger des organisations islamiques et des mosquées autrichiennes et oblige les imams à utiliser le Coran dans sa traduction standardisée en allemand.

    Sensibiliser et dénoncer

    En France, le 24 avril 2018, dans une tribune, publiée dans le journal Le Monde et titrée « Nous, imams indignés, sommes prêts à nous mettre au service de notre pays », une trentaine d’imams dénoncent la prolifération de lectures et de pratiques subversives de l’islam. « (…) Indignés, nous le sommes en tant que Français touchés par ce terrorisme ignoble qui nous menace tous. Nous le sommes aussi en tant que musulmans, comme le reste de nos coreligionnaires, musulmans paisibles, qui souffrent de la confiscation de leur religion par des criminels. Notre indignation est aussi religieuse en tant qu’imams et théologiens qui voyons l’islam tomber dans les mains d’une jeunesse ignorante, perturbée et désœuvrée. Une jeunesse naïve, proie facile pour des idéologues qui exploitent son désarroi (…) » Ces imams s’engagent dans la foulée à participer, aux côtés des institutions françaises, à la prévention de la radicalisation. En Suisse, la volonté de collaboration va même plus loin. Depuis plusieurs années, Noureddine Ferjani, l'imam à la Grande Mosquée de Genève invite toutes les autorités musulmanes du pays à dénoncer les cas d’individus suspects de radicalisation dans leur rang.

    Prêcher dans la langue du pays d’accueil

    Aux Pays-Bas, les autorités ont adopté une approche toute différente. Pas d’arrestations, pas d’expulsions, pas d’interdiction ou de dénonciation. Le gouvernement hollandais a mis en place une structure de formation d'imams néerlandais. Dans la même logique, le Royaume-Uni refuse d'accorder un visa aux imams ne pouvant pas prouver qu'ils maîtrisent l'anglais pour pratiquer. Afin de pouvoir comprendre ce qu’ils disent, certains politiciens en Allemagne et en Italie veulent également imposer aux imams de prêcher, en toute transparence, dans la langue du pays d’accueil.

    Malgré ces bribes de solutions, force est de constater que le casse-tête des imams radicaux en Europe reste entier. Une chose est sûre, certains points de prière posent clairement problème en termes de sécurité. Comment réagir efficacement à la menace et encourager une autre vision de l’islam ? La question reste ouverte, d’autant plus que la répression de l'activité publique des imams « prêcheurs de haine » n’empêche pas les dérives d'imams plus « discrets » qui sévissent en ligne pour endoctriner notre jeunesse via les réseaux sociaux. Autre effet pervers, les fameux manuels d’apprentissage décriés sont aussi, au nom de la liberté d’expression, en vente libre en librairie et sur internet.

    Alessandra d'Angelo

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