Portfolio

Bruxelles : capitale mondiale de l’espionnage

Fonctionnaires européens, diplomates, représentants permanents, journalistes et lobbyistes, avec plus de 100.000 postes occupés à l’international, Bruxelles recèle, avant New-York, Washington et Genève, la plus grande concentration d'espions au centimètre carré. Un constat qui lui confère le statut de plaque tournante de l’espionnage sur l’échiquier mondial.
  1. Carrefour d’intérêts stratégiques multiples depuis le début de la Guerre Froide (NDLR : période d'affrontement politique après la Deuxième Guerre Mondiale entre les États-Unis et ses alliés de l'Europe de l'Ouest et l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques de l'autre), la capitale de l’Europe s’est hissée au rang le plus prestigieux en termes d’échanges d’informations. Un nid placé sous haute sécurité où les services de renseignements russes, américains, chinois, mais aussi issus des 27 pays-membres de l’Union, y développent leur business en matière économique, technologique, de politique extérieure et de défense, avec un principe directeur : tout le monde tend l’oreille et surveille tout le monde. Et une seule boussole pour agir : l'intérêt supérieur de sa Nation. Leur nom n’est « personne » ou plutôt « n'importe qui ». Ils sont agents secrets.

    La diplomatie, couverture par excellence

    Sous couvert d’anonymat, D.K., un espion russe en poste dans la capitale, nous explique : « Il faut sortir du cliché classique. Au risque de briser le mythe, James Bond n’existe qu’au cinéma. L’espionnage de terrain est une réalité mineure. La collecte d’informations constitue l’essentiel du travail en matière de renseignement. Et cette mission est majoritairement réalisée par des agents doubles occupant des postes officiels. Autre lieu commun, lorsque l’on parle d’espionnage, les gens pensent tout de suite ‘sécurité informatique’. Or, le cyber espionnage ne constitue qu’une des facettes de nos missions. Il y a aussi l’espionnage industriel, très répandu dans le secteur pharmaceutique où chacun est à l’affût des secrets de fabrication du concurrent, l’espionnage cosmétique, et puis l’espionnage en matière énergétique qui est un volet de la plus haute importance. Le gaz, le pétrole ou les mines sont souvent situés dans des zones à gros risques terroristes ou d’instabilité politique. Maîtriser les entraves éventuelles à l’approvisionnement est donc essentiel. Et puis, il y a le nucléaire, bien sûr. En résumé, il n’existe pas un secteur où l’on n’espionne pas aujourd’hui, simplement parce que l’espionnage fait gagner du temps et ce gain est précieux lorsque des sommes colossales sont en jeu. Et puis, autre facette, depuis les attentats du 11 septembre 2001 et le développement du terrorisme islamiste, l’obtention de sources stratégiques pèse d’un poids encore plus déterminant pour la sécurité des États. Notez aussi que sémantiquement le mot ‘espion’ est ‘insultant’ dans le renseignement. Nous sommes des agents. Ce sont ceux qui travaillent pour l’ennemi qui sont des ‘espions’ (sourire) »

    La tactique des femmes « piège à miel »

    Alors que les techniques les plus pointues de mises sur écoutes sont aujourd'hui révélées par les lanceurs d'alerte, chaque pays conserve ses bonnes vieilles méthodes pour s’informer. Si les chinois préfèrent envoyer à Bruxelles un bataillon de correspondants qui rôdent dans les salles de presse, les russes privilégient le renseignement « physique » et n’hésitent pas à utiliser des « Mata Hari » des temps modernes (NDLR : De son vrai nom Margaretha Geertruida, Mata Hari est une danseuse et courtisane néerlandaise fusillée pour espionnage pendant la Première Guerre mondiale) pour séduire le plus grand nombre de sources possible. Pour D.K., « il est certain que les femmes sont imbattables en termes d’intuition, de perspicacité et de stratégie. Elles ont un sixième sens terrible. Pour rappel, c’est d’ailleurs une femme, analyste à la CIA, qui a permis de retrouver Ben Laden. Mais, les femmes sont aussi le faible de l’homme. Et lorsqu’elles utilisent, en plus de leurs compétences, leurs charmes, cela en fait de redoutables informatrices, d’où la technique dite du ‘honey trap’ (NDLR : technique du piège à miel). Cette méthode consiste en une manipulation par la séduction pour soutirer des confidences, pouvant aller jusqu’au chantage, dans l’hypothèse d’une affaire de mœurs montée à l’appui de photos ou d’enregistrements vidéo. » Une pratique qui ne date pas d’hier et qui fût longtemps éprouvée à l’Est par le KGB qui entraînait spécialement des collaboratrices au profil sulfureux à cet effet. Plus près de nous dans le temps, Anna Vassilievna Champan, surnommée « beauté aux cheveux de flamme », défraya la chronique du renseignement en 2008. Cette jeune femme d’affaire russe, agent illégal et crack en informatique, fût accusée d'avoir infiltré des cercles décisionnaires américains et d’avoir alimenté le service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie en informations. Elle fût condamnée le 27 juin 2010 et renvoyée au pays dans le cadre d’un échange de prisonniers entre les Etats-Unis et la Russie. Agitatrice affirmée, elle posera la même année pour la marque de lingerie « Agent Provocateur », dans les pages de l'édition russe de la revue masculine « Maxim ».

    « Licence to kill » ?

    « Si la manipulation est notre fonds de commerce, personnellement, même si cela peut paraître incongru, je respecte des principes déontologies dans mes infiltrations pour assurer les ordres de missions qui me sont confiés et je ne dépasserai jamais ces limites, mais ce sont les miennes (sourire) », nous précise D.K. « Tout d’abord, je ne vais pas me mettre hors-la-loi pour atteindre ma cible et la faire parler. Je ne vais pas non plus payer pour obtenir des informations confidentielles, je ne vais pas les voler et il ne me viendra pas à l’esprit de placer des micros au parlement européen pour écouter des personnes influentes à leur insu. J’ai aussi des balises éthiques. On ne me l’a pas proposé à ce jour, mais je ne pourrais pas travailler pour un Etat non démocratique comme la Corée du Nord ou plus près de nous, la Turquie, où cela devient franchement limite. Quant à la suppression éventuelle de certaines personnes, je suis bien loin du ‘Licence To Kill’, Aston Martin et Martini Dry (nouveau sourire). Je laisse cela à 007 (NDLR : Dans le matricule de James Bond, le premier zéro signifie ‘j’ai la permission de tuer’, le second signifie ‘j’ai déjà tué’) »

    L’Europe possède son propre centre de renseignement

    S’il y a d’un côté les agents doubles recrutés par les services de renseignement, il y a de l’autre, les officiels du renseignement. Ces derniers sont des fonctionnaires, civils ou militaires, qui travaillent pour des services comme la Sûreté de l’Etat, en Belgique, ou la DGSE, en France.

    Au niveau européen, le IntCen (Intelligence Center) est un des rares outils de renseignement à l’Europe. Sa mission est de donner aux différents responsables européens en charge des questions de sécurité une analyse de la situation dans une zone géographique donnée ou sur un problème existant ou émergent. Il n’y a pas d’agents à proprement parlé sur le terrain. Il s’agit plutôt d’un travail de veille, mais très utile pour donner une alerte précoce aux dirigeants à propos de ce qui se passe dans le monde. Une évaluation des menaces pesant dans un pays donné pour les personnes déployées par l’Union Européenne est également régulièrement effectuée. C’est ainsi que depuis 2014, une priorité absolue a été donnée à ce qui se passe en Irak et en Syrie.

    En 2013, Edward Snowden, cet informaticien ancien employé de la CIA et de la NSA, faisait trembler les hautes sphères de la sécurité internationale en rendant publics, dans le Guardian et le Washington Post, les détails de plusieurs programmes secrets de surveillance de masse américains et britanniques. C’est alors l’indignation et il sera sévèrement condamné pour ces faits. A l’évidence, la réalité contemporaine du renseignement mondial, comme outil de pression sur le pouvoir, rend aujourd’hui l’aspect scandaleux de ses révélations somme toute plus relatif …

    Alessandra d’Angelo

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.