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Affaire Stéphane Pauwels : Vous êtes vêtus d'indécence, déshabillez-vous !

Ce lundi 14 septembre 2020, l'animateur comparaît, aux côtés de vingt-sept personnes devant le tribunal correctionnel de Charleroi, pour répondre notamment du chef d’inculpation d’association de malfaiteurs. En France, Stéphane Pauwels est chroniqueur foot sur RTL et TV5 Monde. En Belgique, il évolue sur les ondes d’une radio généraliste bruxelloise, AraBel. Retour sur une descente aux enfers.
  1. 16 février 2020 – Nous nous retrouvons au lounge bar de l’Hôtel Barsey, à Bruxelles. Cinq-cents trente-sept jours se sont écoulé depuis ce 28 août 2018 où sa vie s’est arrêtée net. Stéphane Pauwels est interpellé dans le cadre d'une participation présumée à un home-jacking, commis à Lasne, en mars 2017. Une trentaine de personnes sont impliquées dans le cadre d’une instruction concernant vingt-six agressions violentes commises à domicile, entre 2015 et 2017, dans le Brabant wallon et le Hainaut. L’homme est inculpé pour complicité de vol avec violence. Libéré sous conditions, suspendu d’antenne, il est depuis dans un « no man’s land ». Il attend d’être délivré par un verdict.

    Certains l’ont depuis lâché, beaucoup même. Dos tournés, sur ses épaules pèse le poids médiatique, comme celui de l’opinion publique. Celui qui se voit attribuer en 2010 le Moustique d'or du « meilleur impertinent », devant Yann Barthès et Stéphane Guillon, ne fait pas l’unanimité dans le paysage audiovisuel. L’opportunité est trop belle pour les larrons en foire. Ils font main basse sur leur larcin. Tels des picadors, ils saisissent l’occasion pour lui porter le coup de grâce. Le sang du buzz coule à flots. Les jeux du cirque sont faits. « J’accuse », remporte le grand prix du jury.

    La présomption d'innocence est un droit

    Lorsque la Justice est confrontée à une affaire exceptionnelle, être clivant avec simplisme est propice à règlement de comptes. C’est oublier que la présomption d’innocence est un principe général du droit, qui implique qu’une personne poursuivie, mais qui n’est pas encore définitivement condamnée, est censée être innocente tant que la preuve de sa culpabilité n’a pas été établie de manière irréfutable. Si au nom de la liberté de la presse, si au nom du droit et du devoir d’informer, les journalistes n’ont pas l'obligation légale de respecter cette présomption, ils doivent à tout le moins s'abstenir de faire passer pour coupable une personne prévenue dans l’attente de son procès. L’intérêt général ne peut, a fortiori, se confondre avec la curiosité déplacée du public qui ne dispose pas d’un droit absolu à tout savoir.

    Le secret de l'instruction garantit un procès équitable

    Au non-respect de la présomption d’innocence s’ajoute aussi un secret qui s’affiche utopie. De nombreuses affaires sont émaillées par la parution, dans les médias, d'éléments relevant du secret de l'instruction. Difficile de pointer les acteurs lâchement silencieux de ces fuites. Le journaliste sans scrupules qui les exploite est au mieux couvert par le secret des sources, quand il ne les invente pas.

    A la recherche du sensationnalisme, oppressée par une audience à préserver génératrice de chiffres, une presse exsangue de ses fondamentaux, que sont la prudence et la vérification des faits, semble prête à tout pour diffuser une information « relative », celle des apparences. « Présumé coupable », son histoire fera la Une de tous les médias pendant trois ans. Quelques jours seulement après sa privation de liberté, un organe de presse titre « Assassin », condamnant, sans autre forme procès, Bernard Wesphael, pour le meurtre de son épouse, Véronique Pirotton. La vérité judiciaire sera pourtant toute autre. Le 6 octobre 2016, l’ancien député wallon est acquitté. Dès le lendemain, l’homme, désormais libre, passe de la première page à la cinquième dans les moteurs de recherche. Google actualités offre déjà, sur un plateau viral, de nouvelles proies en partage aux voyeurs.

    Il était une fois la rumeur… 

    Contagion sociale, intervient aussi le « prêt-à-penser ». Il était une fois la rumeur. Information officieuse, de source inconnue, mais « certifié » conforme, ce fameux bruit qui court ! « Il paraît que », l'ombre plane avec démesure sur la mesure. Amalgames hissés aux rangs de vérité par ceux qui pensent qu'il n'y a pas de fumée sans feu, véhiculée comme une trainée de poudre, la rumeur est boulimique. Elle s'alimente de tout. Elle détrône la vertu et s'abreuve de vices. A sa cotation en bourse, pas d'effondrement de son cours. Acheter de la rumeur et vendez des nouvelles. Le retour sur investissement est garanti lorsque le bruit court et la redite suscite le brouillard. Elle est la fumée d'un bruit obstiné, baromètre de l'influence. Mise au pilori sans assistance, la rumeur est assassine. Elle fait office de validation.

    En mars 2019, après une longue période de silence imposée, Stéphane Pauwels se confie pour la première fois depuis son inculpation, dans un entretien télévisuel accordé au magazine d’investigation Questions à la une, « Portait croisé de deux ténors du barreau : Jean-Philippe Mayence et Sven Mary » : « J’essaie de sourire parce qu’il y a de nouveaux éléments qui confirment que je n’ai rien fait, mais ma vie est en ‘stand-by’. Il ne faut pas sombrer, il faut rester digne, mais on pense parfois au pire. J’ai ramassé cher quand même », indique-t-il face caméra, aux côtés de son avocat, Maître Sven Mary.

    Cancéreuse, même si éradiquée par un jugement de cour en point final, demeure en phase terminale, les ravage de la rumeur et la persistance de ses effets nauséabonds. La couverture médiatique d’une histoire judiciaire impacte aussi en dommage collatéral sur les proches. Je pense, tout particulièrement, ici à la fille de Stéphane. Une pensée qui me renvoie à Saphia, la fille de Bernard Wesphael. A peine sortie de son adolescence au moment des faits reprochés à son père, elle écrira : « ce drame est entré dans le domaine public. Il n’était plus à nous. Il était à tout le monde. Nous étions comme dépossédés de notre vie, nous la subissions (…) Silencieuse, je me résignais à souffrir l’opprobre jetée sur l’homme que j’aimais le plus au monde et de l’innocence duquel j’étais persuadée »

    Sens critique et discernement

    Point de convergence entre la rumeur et un journalisme racoleur ? Au pays des boiteux, d’aucuns pensent qu’ils marchent droit. Il leur manque pourtant une béquille, le sens critique. Pour avoir du sens critique, soit cette absence irréversible de conclusions hâtives, il faut être empreint de sagesse. C’est à cette condition seulement que naît le discernement, cette capacité de pensées plurielles qui mènent au doute.

    Le doute est une interrogation, ce pressentiment d'une réalité différente. Il s’oppose à la certitude, notion de ce qui est sûr et qui n’est pas discutable. Le doute ne désespère pas de la vérité, il l’enrichit. Informations validées, opinions pondérées, il retient le jugement tant que font défaut les raisons objectives de trancher. La science cherche le mouvement perpétuel. Le bien le plus précieux d’un journaliste consciencieux, ce sont ses doutes, car ils le gardent en mouvement. Une presse libre, contre-pouvoir, est une presse qui s’habille de réserve et de décence, qui cherche à éclairer d’un prisme en lecture et qui s’abstient lorsqu’elle doute. « Il faut toujours se méfier de sa première impression, c’est toujours la bonne, surtout lorsqu’elle est mauvaise », disait Oscar Wilde.

    La presse travaille dans la journée, la Justice dans la durée. Le travail de la Justice a besoin de temps pour faire son œuvre. Dont acte ! Quand le rideau tombe enfin et que les lumières s’éteignent, une salle vide de tout public « médiavore » s’offre aux acteurs principaux. Circulez, il n’y a plus rien à voir ! Ou plutôt, si, il y a déjà à voir autre chose, ailleurs….

    Mais après une pièce de boulevard jouée sans filtres protecteurs, le plus difficile attend encore les têtes d’affiches mises à l’épreuve d'une actualité consumériste: retrouver un second souffle salvateur, en dehors des gradins de l’humiliation publique… 

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