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#BalanceTonPorc : de la parole libérée à l’ap'Proximation

Les mouvements de libération de la parole féminine #BalanceTonPorc et #MeToo célèbrent leurs trois ans d’existence. Des millions de témoignages de harcèlement ont depuis été recensés sur les réseaux sociaux. Mais l’indignation se suffit-elle à elle-même pour être efficace ?
  1. Comportements libidineux, grossiers et machistes, lancé dans la foulée de l'affaire Weinstein, le mot-clé est rapidement devenu le moyen d’expression privilégié pour des milliers de femmes victimes d’une agression sexuelle. Si la parole publique tend à libéré, la catharsis en ligne a également donné lieu à diverses contre-réactions. Le discours remplace-t-il la chape de l’omerta ou s’installe-t-il à sa périphérie ? Subjectivisation émotionnelle, la mobilisation virtuelle ne sort-elle pas une cause juste et des actes à proscrire de leur cadre juridique et sociétal ? Ne vaut-il pas mieux éduquer pour prévenir les écarts de langage, comme les gestes et les comportements déplacés ? Comment finalement régler son compas ?

    Un hashtag et puis quoi ?

    Présenté comme novateur, le procédé du #coupdegueule est en réalité déjà usé, précédé, en 2013, par le Tumbl « Projet Crocodiles ». Harcèlement de rue, insultes dans les transports en commun, viols, l’auteur de ces dessins, Thomas Mathieu, met son crayon au service d’agressions vécues par les femmes, en remplaçant les protagonistes masculins « drague-misères » par des reptiles, prédateurs à sang froid. Autres Tumbl qui dénoncent le sexisme ordinaire et la violence sexuelle : « Paye ta robe » ou « Chair collaboratrice ». Ces plateformes de microblogage anti-sexisme sont inspirées du précurseur « Paye Ta Shnek ». Créé en 2012 par la graphiste Anaïs Bourdet, il fait suite au visionnage d'un documentaire sur le harcèlement réalisé, en caméra cachée dans les rues de Bruxelles, par une jeune étudiante, Sophie Peeters. Et pourtant, « J'ai peur que cette stratégie ayant pour but de faire bouger les choses ne fonctionne pas », écrit cette internaute. Un avis partagé par Anne-Sophie Letac, agrégée d'histoire et professeur de géopolitique à Paris : « Ni l'indignation des actrices de Hollywood, ni un hashtag vulgaire, même si populaire, ne feront reculer les violences à l'égard des femmes dans des rapports de forces réels au travail et dans la vie de tous les jours ».

    #Metoo et dérives

    Pour Claire Blandin, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris-XIII, « raconter son agression, avec des détails parfois très intimes, suppose une acculturation aux réseaux sociaux ». Moment de mobilisation effervescente, si le phénomène est typiquement générationnel, avec la vague de dénonciations numériques dans la foulée des #metoo, il existe un risque de dérives certain offert sur un plateau par l’anonymat. « Ah que j'aime les courageuses dénonciations de celles qui avancent masqués. Quelle bravoure, quelle témérité, de venir ainsi livrer un récit, en prenant la précaution de ne pas donner le nom de son agresseur afin de rester discret, tout en le décrivant suffisamment par ailleurs », peut-on lire en commentaire d’un énième #balancetonporc partagé.

    Le tweet engage moins qu’une plainte, mais il n’est pas sans risque, rappelle maître Sandrine Carneroli, avocate spécialisée en droit des médias et des nouvelles technologies : « les propos diffusés sur les réseaux sociaux sont des propos publics. La liberté d’expression s’applique, mais elle n’est pas absolue. Il y a des limites et si les allusions permettent d’identifier la personne mise en cause, on peut tomber dans la diffamation, la calomnie et l’injure si l’on n’arrive pas à prouver les faits que l’on prétend avoir subi. »

    De l’ap'Proximation à la délation

    En septembre 2019, Sandra Muller, l’initiatrice de « Balance ton porc » est condamnée pour diffamation par le tribunal correctionnel de Paris. Il l'oblige  à verser 15.000 euros de dommages et intérêts (et 5.000 euros de frais de justice) à celui qu'elle continue de considérer comme son harceleur.

    Mettre des mots sur les maux est une condition d’existence, de dignité et de respect de la femme. Il faut parler, en abondance, très certainement ! Mais pour éviter que l’approximation ne se résume à de la diffamation, il faut aussi parler efficace. L’humiliation publique, si elle soulage partiellement, est inopérante d’un point de vue juridique. Les réseaux sociaux ne sont pas un tribunal. La délation a ses limites juridiques, comme elle a ses limites éthiques. On ne peut pas demander aux citoyens d’être des justiciers de substitution, sous peine d’instaurer un climat où tout ce qui n’est pas considéré comme socialement admissible risque d’être dénoncé. Porter plainte et dénoncer par les voies légales les hommes qui se comportent comme des porcs demeure la seule manière efficace d’obtenir réparation pour leur inconduite sexuelle.

    Quant à vous messieurs les goujats, vous finirez par vous mettre une chose dans votre petite tête lubrique : ce n’est pas parce qu’une femme porte, à bon droit, une jolie robe posée sur une belle paire de jambes ou qu’elle arbore un beau décolleté qu’elle vous dit oui ! Le combat continue…

    Alessandra d’Angelo

     

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