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Cyber-terrorisme et réseaux sociaux: « virtual Licence to kill » en solo

Ce vendredi 16 octobre, un radicalisé, agissant au nom d’Allah, a décapité un enseignant français, Samuel Paty (47 ans), professeur de collège, parce qu'il avait montré à ses élèves et commenté des caricatures de Mahomet lors d’un cours sur la liberté d’expression. Analyse d’un phénomène dérapant amplifié par le virtuel.
  1. Le terroriste qui a tué Samuel Paty avait diffusé fin août sur son comte Twitter @Tchetchene_270 - fermé depuis - un photomontage mettant en scène…  une tête décapitée sur le bitume d’une chaussée à proximité d’un trottoir. Une fatwa numérique sordide assortie de ce commentaire: « De Abdullah, le serviteur d’Allah, à Marcon [sic], le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaisser Muhammad (...)». Son compte avait fait l’objet de plusieurs signalements aux forces de l’ordre ces derniers mois.

    La submersion des informations produites par la numérisation et la connexion des réseaux digitaux impacte aujourd'hui fortement sur la capacité de discernement et le sens critique des jeunes internautes. L’émergence des « fake news » a également une incidence directe sur la prolifération des pensées extrêmes et l’embrigadement radical de certains adolescents fragilisés, tentés par des personnalités charismatiques aux discours simplistes ou conspirationnistes. Sur l’ensemble des signalements actuellement parvenus aux autorités, 25% concernent des mineurs et 35% des jeunes femmes. Retour sur les origines d’une dérive contemporaine que le politique comme le judiciaire peinent à cadrer.

    Flash-back

    Février 2018 - Inédit dans l'histoire des tueries de masse aux Etats-Unis, le mouvement #neveragain bouscule l'Amérique. Les élèves rescapés de la fusillade du lycée de Parkland lancent une vaste campagne pour tenter de faire évoluer les lois américaines sur la possession d'armes à feu. Le tireur, Nikolas Crus, âgé de dix-neuf ans, s’est procuré un AR-15 en vente libre dans un des supermarchés du géant de la distribution Walmart. Le 5 mars 2018, le sénat de Floride vote, à la majorité, de nouvelles restrictions et monte l’âge légal à vingt-et-un an. La loi « Marjory Stoneman Douglas High School », du nom du lycée où a eu lieu le massacre, interdit aussi les « bump stocks », un dispositif qui permet de transformer des armes semi-automatiques en armes automatiques.

    Au pays de l’oncle Sam, les détenteurs d’armes à feu tuent six fois plus qu’au Canada, quinze fois plus qu’en Allemagne et près de cinquante fois plus qu’en France. La Belgique n’est pas en reste. Le rapport de « Small Arms Survey » révèle qu’elle arrive à la quatrième place des pays développés en ce qui concerne les homicides par armes à feu. La France suit de près.

     La suprématie d’un « deepweb » non maîtrisable

    Acquérir et détenir une arme à feu en Belgique fait l’objet d’un cadre sévère. Il faut être majeur, avoir un certificat de bonnes vie et mœurs favorable et justifier d’un motif légitime. En 2012, en réponse à la tuerie de la place Saint-Lambert, à Liège, le gouvernement décide de soumettre aussi à autorisation préalable la vente d’armes à feu historiques, folkloriques et décoratives. Depuis 2013, seuls les titulaires d’un permis de chasse en cours de validité et les titulaires d’une licence de tireur sportif en cours de validité ont le droit d’acquérir une arme.

     Dérives du web, franchir la porte d’un armurier n’est plus indispensable. S’approvisionner en kalachnikovs du côté des Balkans est dépassé. Net pas très net, acheter une arme sur le web est un jeu d’enfant pour les braqueurs version 2.0. Nul besoin d’être expert en informatique pour consulter des sites qui proposent toutes sortes de commerces extra-légaux.

     En avril 2018, le Bureau américain de l'alcool, du tabac, des armes à feu et des explosifs (ATF) a mené plusieurs opérations d’achats de « contrôle » sur le « Darknet ». Ces agents sont parvenus à acquérir des Uzi automatiques interdits à la vente aux civils aux États-Unis, ainsi que des carabines AR5. Selon le centre d'analyse américain RAND, si 60% des armes vendues sur le darknet proviennent des États-Unis, le plus important marché des armes à feu sur le « Deepweb » est européen. Les revenus en émanant sont cinq fois supérieurs à ceux du marché américain.

     Un marché noir « underground »

     Armes, stupéfiants, faux papiers, cartes bancaires volées, manuels de fabrication d’explosifs en téléchargement, le « Darknet » véhicule plus de six-cents téraoctets de données. La difficulté d’appréhension est de taille. Ce marché noir underground possède ses propres codes et ses propres modes d’accès. A l’inverse du « Clear web », il n’est pas indexé dans les moteurs de recherche et utilise des protocoles spécifiques intégrant des fonctions qui garantissent l’anonymat. Dans cette case sombre, les casses virtuels se multiplient.

     « Phishing » et renifleurs

     En mai 2017, Wannacry attaque les services de santé britanniques, des usines du constructeur automobile français Renault, les chemins de fer allemands et le gouvernement espagnol. Ces braquages virtuels auraient rapporté près de cent-vingt millions d’euros aux maîtres chanteurs. Bad Rabbit, NoptPetya, les logiciels de rançon paralysent des centaines de milliers d'ordinateurs dans le monde. Alléchés par la flambée du bitcoin, les cybercriminels injectent sur la toile une panoplie de virus qui siphonnent une partie des gains réalisés grâce aux cryptomonnaies. Spams, malwares, les logiciels malveillants prestent aussi comme « hackeurs à gages » pour paralyser des rivaux commerciaux ou politiques. Facebook, Twitter, YouTube, MySpace, les pirates du Net s’adaptent à chaque réseau communautaire. Ils pratiquent le « phishing » et installent des « renifleurs ».

     Des policiers 3.0 à la traque

     La croissance galopante du crime en ligne est à l’égal de la sophistication rapide des outils virtuels. Afin de lutter contre les trafics en tout genre, le policier 3.0 fait son apparition. Applications de Chat, fichiers Dropbox, face à la volatilité des éléments de preuve numériques effaçables d’une pression de touche, la loi BOM adapte les méthodes particulières de recherche et d’investigation. Du petit magouilleur au terroriste en herbe, les enquêteurs peuvent, à présent, traquer les criminels sur le web sous de faux profils.

     Des hackers repentis en mode « reverse engineering »

     Criminalité « cyber New Age », les autorités s’associent aussi les compétences de hackers repentis, les « white Hat ». Pirates informatiques et anciens malfrats, ces braconniers du web sondent la partie immergée de l’iceberg pour y débusquer tout indice potentiel d’illégalité. « Reverse engineering », ils effectuent aussi des tests d'intrusion et explorent la méthodologie des cybercriminels, afin d’améliorer les solutions de sécurité du monde légal, notamment en matière de terrorisme. C’est grâce à ces méthodes, que le FBI a réussi, le 2 octobre 2013, à faire fermer par la justice américaine une première version du site « Skill Road ». EBay occulte, la plateforme proposait de l’héroïne, de la cocaïne et des drogues de synthèse. « Super qualité pour votre défonce », est le type d'annonce que l'on pouvait y trouver.

     Des actions menées en solitaire

     Vente d’armes, trafic de drogues, trafic d'êtres humains, blanchiment de l'argent, contrefaçon de marques textiles et de médicaments, avec la révolution des hautes technologies de communications, le crime et la radicalisation ont muté. Il se sont mondialisés. Les réseaux sont connectés, horizontaux, mobiles, déstructurés. Il n'y a plus de hiérarchie. Il n'y a plus de centralisation mafieuse. Plus de pyramides sous un boss. Plus d’exécutants spécialisés. Les trafiquants, comme les radicalisés sont des spécialistes de la logistique, des touchent à tout multi-compétents. Plus de fidélités. Les alliances sont rapides, temporaires et traversent les frontières. « Trous noirs », elles ouvrent de nouveaux champs d'action pour les cybercriminels. Un internaute isolé peut conduire des actions subversives d'une très grande complexité, sans aucune contrainte ni de lieu ni de temps.

    Une liberté d’expression en danger

    Comment est-ce possible? La faute à qui? Aux parents? À l’école? Aux mosquées? A internet ? Et pourtant, le phénomène ne tombe pas du ciel. Mais l’analyse, éclairée des dérives générées par les réseaux sociaux, en est forcément complexe et les frontières poreuses. Le terme «djihadisme» est tellement chargé de référence à l’islam qu’il finit par en occulter les paramètres non-théologiques à l’œuvre dans l’action violente.

    Au-delà des causes multifactorielles qui s'invitent à la table, le meurtre de Samuel Paty nous rappelle que l’éducation aux droits de l’homme fait partie intégrante du droit à l’éducation dans un Etat de droit dit démocratique. Cette éducation doit inclure des valeurs telles que la non-discrimination, l’égalité, l'équité, la justice, la non-violence, la tolérance et le respect de la dignité humaine. Une éducation de qualité implique aussi que la connaissance de ces droits soit transmise à travers l’ensemble du système éducatif et dans tous les environnements de l’apprentissage dont l'école fait de manière incontournable partie.

    L’histoire n’est pas dieux et diables, paradis et enfer, bien et mal, vices et vertus. L’histoire est d’autant moins une Bible ou un Coran, que ce n’est pas une voie unique ou une morne plaine. Il faut continuer à faire le nécessaire pour que le monde enseignant puisse enseigner paisiblement le Big Bang, Darwin, la reproduction sexuée, l'Histoire des religions, la philosophie des Lumières, le civisme et la démocratie, aux filles comme aux garçons, de toutes origines et de toutes confessions.

    « Une culture de la non-violence et de la paix favorise le respect de la vie et de la dignité de chaque être humain sans préjugé ni discrimination d’aucune sorte. L’éducation a un rôle à jouer dans l’édification d’une culture de la non-violence, particulièrement en enseignant aux enfants la pratique de la non-violence et de la paix, ce qui contribuera à la réalisation des buts et principes énoncés dans la Charte des Nations Unies »

    Extraits de la Résolution 53/243 sur une culture de la paix adoptée par l'Assemblée Générale des Nations Unies le 13 septembre 1999.

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