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Crise sanitaire et libertés individuelles: entre deux maux, choisir le moindre !

Depuis le début de la pandémie mondiale, les gouvernements européens imposent des mesures, plus ou moins coercitives, pour pister les malades du coronavirus et leurs potentiels contacts. Mais entre « tracing » préventif et « tracking » de contrôle, la différence sous-jacente est de taille !
  1. Si le « tracing », soit l’idée de suivre une piste d’origine, aux fins de comptabilisation (comme le propose par exemple l’application stopcovid) est fondée sur la liberté de chacun à participer à l’expérience. Le « tracking » relève d’une réalité toute autre. C’est l'aptitude à retrouver l'historique, les habitudes de vie et la localisation d'une personne au moyen d'identifications enregistrées auxquelles les citoyens ne peuvent se soustraire. Et là, des choses terrifiantes sont en train de se jouer. Sous couvert du sésame capable de nous sortir d’un confinement anxiogène tout en nous promettant des jours meilleurs, le « tracking » est un outil de contrôle hallucinant.

    Alors que l’efficacité sanitaire du numérique sur la pandémie demeure très discutable, le risque d’atteinte durable à nos libertés individuelles est par contre très sérieux. Appuyée par l’énorme puissance technologique, financière et idéologique des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) qui comptent parmi les grands bénéficiaires économiques de la crise sanitaire mondiale, la tentation des classes dirigeantes de passer d’un état de droit à un régime de surveillance généralisée de la population est bien réel et nous concerne toutes et tous, pendant et après l’épidémie.

    De l'eau au moulin de l'autoritarisme

    La crise bancaire et financière de la fin de l'été 2008 emporte la conviction selon laquelle la Chine a le vent en poupe et que l'Occident est inexorablement sur le déclin. Les arguments en faveur de l'autoritarisme, à l’exemple de l’Asie, sont alors invoqués avec une audace accrue en Europe. La crise du coronavirus de 2020 pourrait provoquer un bon bien plus puissant dans la même direction.

    Accès aux données téléphoniques des citoyens, généralisation de la reconnaissance faciale, drones intrusifs pour une surveillance par les airs, peines de prison pour violation du couvre-feu, collecte des données clients par les restaurateurs, sans aucune base légale, ce sont en temps normal des mesures qu’on jugerait dignes d’un régime autoritaire répressif. Aujourd’hui, pour ralentir la propagation du coronavirus, elles sont adoptées par les démocraties. Pire, la notion de consentement éclairé de la population est sujette à caution. Il ne faut pas sous-estimer ici le poids des attentes et des craintes de la collectivité au point de se transformer en pression morale. On peut facilement imaginer aussi, dans ce contexte, un développement de la délation.

    Or, quand des initiatives appellent à la mise en place d’applications de « tracing » humain présentées comme acceptables par des Etats de droits dits démocratiques, il y a de quoi être consterné. Comment imaginer qu’au nom de la protection des peuples, nos dirigeants entérinent un tel blanchiment totalitaire ?

    Etat d’exception et normalité

    Les épidémies, par leur appel à un état d’exception, par l’imposition sans concessions de mesures extrêmes, sont l'occasion d'une reconfiguration à grande échelle des technologies de pouvoir. Le philosophe Michel Foucault, connu pour ses théories générales concernant les relations complexes entre pouvoir et connaissance, a identifié le passage de la gestion de la lèpre à la gestion de la peste comme le processus par lequel des techniques disciplinaires de spatialisation du pouvoir ont été déployées. Si la lèpre a été traitée avec des mesures strictement nécro politiques qui excluaient le lépreux, le condamnant à la vie en dehors de la communauté, la réaction à l'épidémie de peste a inventé l'« inclusion exclusive », soit la stricte segmentation de la ville et le confinement de chaque individu à domicile.

    Les épidémies montrent ainsi clairement que l’état d’exception peut devenir la condition normale. Les conséquences éthiques et politiques qui découlent des mesures sécuritaires mises en œuvre afin de juguler la pandémie sont extrêmement graves. Le risque d’accoutumance aux mesures de contrôle est énorme. Rappelons que plusieurs des mesures prises sous l’état d’urgence décrété à la suite des attentats terroristes qui ont frappé l’Europe entre 2012 et 2016 ont été par la suite intégrées dans notre droit commun.

    Contrôle cybernétique et biosurveillance

    Face à la pandémie à devoir endiguer si des mesures de « tracking » sont imposées, libertés individuelles et vie privée sont clairement sur la sellette un peu partout dans nos démocraties européennes. Cette gestion politique du Covid-19 par la biosurveillance augmente la tolérance des citoyens au contrôle cybernétique de l’État. Si nous voulons résister à la soumission, nous devons muter, comme le virus. Ils nous faut sortir de la prison molle de notre absence de réflexion et nous poser cette question : avons-nous vraiment besoin d’un « bracelet électronique » virtuel pour gérer une situation de crise ?

    Il n’y a pas si longtemps, cette situation nous aurait paru absurde, et le fait même de l’imaginer, scandaleux, digne du pire cauchemar orwellien. Aujourd’hui, des milliards d’individus sont assignés à domicile et privés de la plus élémentaire des libertés, celle de se déplacer. Nous sommes, en outre, pris dans la toile d’une situation de monopole sur le marché des données de santé publique et de sécurité sociale.

    Notre santé est primordiale, nos libertés ne le sont pas moins ! La politique est certainement moins ambitieuse, mais les gestes barrières, la distanciation sociale, le port du masque dans l’espace public et les tests à grande échelle ne devraient-ils pas s’autosuffire ? Une chose est sûre : Big Brother ne nous sauvera pas du chaos. Notre Etat de droit brûle sous les yeux hagards de notre léthargie. Il est des engrenages où ils ne faut pas mettre le doigt.

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