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Nous sommes triés

Discrimination et ségrégation en France, le déni des blancs et des classes moyennes face au racisme et à la violence policière.
  1.  

    Nous sommes triés.

    J’ai grandi dans le 93 à Clichy-sous-Bois, l'une des villes les plus pauvres de France, dans une famille d’enseignants aux origines mêlées, parfois exotiques mais suffisamment insoupçonnables pour échapper à la discrimination au faciès, protégé de la misère, aimé, choyé… et en prime entrainé, formaté, pour la réussite scolaire et sociale.

    Nous étions ensemble, à l’école, dés l’âge de 2 ans, français et étrangers, bien souvent à la fois français et noirs des Antilles, noirs d’Afrique, arabes, turques, parfois blancs yougoslaves, asiatiques vietnamiens, laotiens, blancs portugais, italiens, comoriens… environ 0% « français de souche », 0% habits et chaussures de marque, 100% coupes de cheveux DIY, des noirs et des arabes brillants élèves, des blonds aux yeux bleus qui ne parlaient pas un mot de français.... et pas vraiment conscients de ce qui nous attendait.

    Puis j’ai déménagé dans le 77 à la frontière de mon 93 natal, pour ma rentrée en classe de 6ème. Un grand collège, un millier d'élèves environ. Nous étions encore plus divers, mais clairement moins ensemble, avec une proportion nouvelle d'ados issus des classes sociales moyennes supérieures, complètement absentes de mon milieu d'origine.

    J’étais alors le « blanc intello », politisé, le « coco » qui trainait à la fois avec les gamins des classes moyennes supérieures (ceux qui avaient des Super Nintendo et des Nike qui leur faisaient 2 mois), et les gosses des cités du coin.

    Peut-être parce que j’avais toujours besoin de me faire accepter par « les autres », que je refusais avec un malaise diffus les barrières soudainement dressées entre nous, que je ne me sentais pas complètement « pareil » que la plupart de mes amis blancs, ou tout simplement parce je m’étais fait parmi ces « racailles » (oui, oui, c’est comme ça qu’on appelle - au mieux - un gosse noir ou maghrébin des quartiers populaires dans les zones pavillonnaires blanches) quelques potes avec qui m'amuser et partager des passions communes, dont certains deviendront des amis parmi les plus précieux et fidèles.

    Au fur et à mesure de ma scolarité, en avançant vers le bac et au-delà, j’ai vécu le tri. Les noirs, les arabes ont été écartés, petit à petit. Sélection sociale, scolaire, économique, sur fond de ghetto ethnique et de discrimination raciale. Alors qu’ils constituaient la majorité des mes camarades en maternelle, ils ont disparu de mon champ de vision à mesure que je me suis avancé sur le chemin tracé pour moi, faisant fructifier sans grand effort le capital culturel et économique dont j’avais hérité.

    Aujourd’hui, artiste, bobo, parisianisé, je constate qu’ils sont en quantité infinitésimale dans mon entourage amical et professionnel.

    Où sont-ils, les amis racisés de mon enfance, ces gamins de Clichy-sous-Bois aux chaussures trop grandes récupérées du grand frère, à qui il manquait souvent une règle, une trousse, un mot des parents pour autoriser la sortie scolaire, à qui l’on promettait la liberté, l’égalité, la fraternité? Il suffit de regarder un peu les statistiques. Un grand nombre d’entre eux sont probablement en prison, au chômage, morts, en Syrie, à la rue, dans la drogue (la vraie)… dans la délinquance ou le crime, ou en situation de survie, enfermés en semi-esclavage dans des tâches qui les abîment physiquement et mentalement. Quelques un(e)s seront bien sûr passé(e)s au travers du tamis grâce à un entourage familial, matériel et affectif un peu moins fragile que les autres, parfois un coup de chance, la bonne rencontre au bon moment, le bon prof, les bons potes, le bon employeur, le bon partenaire, ou des capacités personnelles extraordinaires, et toujours au prix d’efforts que je n’ai jamais eu à fournir.

    Il ne s’agit pas de faire du misérabilisme, ils s’agit de regarder la vérité en face. Ceux qui pensent que j’exagère ne connaissent pas le sujet, mais nous avons le choix.

    Écouter, apprendre, ou continuer à fermer les yeux, à relativiser, nuancer, mettre en perspective, en pensant qu’il suffit de dire que «les races n’existent pas, on est tous humains» pour être totalement innocent.

    Sous nos yeux, nous sommes triés, encore et toujours, avec une violence inouïe, silencieusement, administrativement, ou moins discrètement à coups de pare-chocs, rangers et matraques, et la dernière maille du tamis sert à sélectionner ceux qui seront les plus aptes à ignorer, accepter, reproduire, entretenir, et diriger le système.

    Il est évident que nous ne sommes pas coupables des choix et barbaries de nos prédécesseurs. En revanche, le choix du déni et du silence face à la pérennité et la violence bien réelle d’un système raciste et criminel est de notre unique responsabilité.

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