La subtile mémoire des humains du rivage

Si le sauvetage de l'hôpital par ses patients même nous en laisse le loisir ... Manifesta 13 propose une exposition consacrée à une expérience cinématographique collective unique en France, menée pendant plus de 20 ans...

Photogramme cinémusical © Fiflam Photogramme cinémusical © Fiflam

Présentation sur le site de Dérives autour du cinéma

Présentation sur le site de Manifesta

Extrait d'un texte de 2001 :

 

(...) C’est l’ordinaire des "Ateliers Cinématographiques Film flamme", que ces gestes de rien devenus dans l’instant "impérieux", ce réseau d’échange qui dessine le Corps Commun que nous désirons. Des traces sur les quais désignées comme "La subtile mémoire des humains du rivage". Pas de ces scénarios qui, comme toutes les lignes droites mènent à Rome... Ou ce qui en tient lieu aujourd’hui.
Aux intentions, Nous substituons des empreintes.

(...)

Les "ABC" (Amis du Bon Cinéma) tonitruent aussi que ça ne peut pas être du Bon Cinéma ce que nous proposons (qui est fait par des "habitants" sans "préparation", sans formation, sans projets...). Car "il n’y a pas de Regard... Pas d’Auteur... Pas de travail". Ce qui est vrai sans doute. Mais nous aimons les mystères (et pas les évidences du rayon des idées acquises au supermarché des principes, comme : Cinéma = Regard = Travail = Point de Vue = Auteur. L’ordre est indifférent). Et il y a du mystère. Ou plus précisément ce que Rouch appelle "des objets inquiétants". Dans un article publié au début des années 80 dans "la nouvelle critique", Jean Rouch et Emile Breton évoquaient "Histoire de Wahari" de Vincent Blanchet et Jacques Monod, ce film, entièrement parlé en dialecte Piaroa, racontant leurs mythes fondateurs, et non sous-titré. Nous pouvons penser que peu de spectateurs sont à même de goûter aux subtilités du Piaroa...
Essayons par ailleurs d’imaginer le projet de produire aujourd’hui ce film, suspendu à la décision d’un responsable de "programmes audiovisuels" (toutes chaines confondues)... Nous prenons exactement la mesure des renoncements et désertions... Ou, comme écrit F. Deligny: "La perte du N de la boussole désuette". Le N de Nous.

Dans cet article donc, J. Rouch : "Ce qui me passionne, c’est bien cela : mettre en circulation des objets inquiétants. Des objets qui dureront longtemps: ils resteront comme non pas les témoignages, mais les témoins de quelque chose, et puis un jour, effectivement, des gens essaieront de comprendre".

Et Nous sommes ces "cinéastes-là"... Plus ou moins précisément... Disons, en mouvement du coté des lignes d’erre et des objets inquiétants... Loin du regard, dont nous refusons la confortable mise à distance, mais proche de cette position évoquée par Deligny: au point de vue, il substitue un "point de voir" ("Point de voir / percevoir du p’tit bonhomme en suspens dans l’usage du langage").
Nous parlons des "habitants" et "de point d’appréhension". Loin du "Je" encoquillé dans son "moi". Trop de réalisateurs font commerce du monde ramené à eux-mêmes. Soit par goût du lucre ou du prestige, soit pour trouver "chez les autres" ce qui les grandit eux-mêmes, justifie leur existence, conforte leur "image" ou leur prétendu engagement. Ils ne craignent jamais d’en rajouter pour assurer leur "couverture-morale" (comme il y a une "couverture-maladie"). Des films gavés de "social" et de "politique" et de "dévoilement", des films "humanitaires", ne sauvent en général que leurs auteurs... à leurs propres yeux !

Rouch ajoute encore :
"Il y a un mot que nous avons inventé avec Blanchet et Beauviala pour parler des caméras dont nous disposons maintenant : nous disons que ce sont des caméras de contact (...) elle est de moins en moins cet obstacle entre 2 personnes et devient un outil, un stimulant de contact". Et il rejette la caméra "masque devant le visage" et les films du type "candid caméra" ou"regard sur les choses" qui l’accompagnent...

Aujourd’hui, dans un ouvrage considérable qui peut constituer, par ailleurs, la première pierre d’une histoire du cinématographe qui s’écrira un jour, et sans doute le fondement d’une pensée critique accompagnant cette histoire, Marc-Henri Piault propose :
"Une anthropologie audiovisuelle, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, n’est en fait rien en soi de précisément déterminé et ne présage rien d’autre que la possibilité permanente d’interroger les conditions de sa mise en œuvre. Elle offre une occasion exemplaire de mettre en perspective une démarche dans ses procédures, ses circonstances et ses finalités et ne se résume donc pas à être un secteur spécifique ou spécialisé dans un champ plus ou moins englobant".
C’est, loin des chapelles "documentaristes", décrire "précisément" notre démarche, qui va de "La subtile mémoire des humains du rivage" au "Scopitone Numérique", sa forme mouvante de diffusion/échange.
Plus loin il cite Jean Epstein : "Toujours, découvrir, c’est apprendre que les objets ne sont pas ce qu’on croyait; connaitre davantage, c’est d’abord abandonner le plus clair et le plus certain de la connaissance". Cette citation pourrait servir d’exergue à certaine chaine "culturelle", si elle était autre chose que la chaine des maitres du savoir. Elle pourrait servir de référence aux documentaristes s’ils n’en étaient les valets intéressés, "agentes in rebus" disait Straub au "cercle de minuit" (il s’adressait à un apôtre du numérique, aujourd’hui recyclé... dans la préservation du film à l’UNESCO, traumatisé).

Donc il y a du mystère. Et du questionnement. Et de l’inconnu. Assez pour stimuler des artistes. Ce qui en chaque-un est artiste. Ce qui en chaque corps commun est artiste. Et chez les spectateurs aussi. Qui ne sont jamais décevants à cette aune là. Contrairement aux "médiateurs".

Encore une fois, Nous sommes ces "cinéastes-là", en mouvement entre aventure collective et personnelle.
Hier aussi, Patrick De Geetere (un de Nous), au montage de son dernier film, s’émerveillait de pouvoir travailler le virtuel en projection grand écran, dans la "Chaine Cinématographique Sensible" que nous mettons en œuvre (que le montage soit virtuel ou "traditionnel", nous utilisons cette même possibilité). C’est que, dans l’outil technique que Nous concevons (comme des silex frappés, rien de plus ! car la technique aussi est une création et construit les rapports que nous entretenons avec les sons et les images... Autant qu’elle les révèle) Nous sommes attachés à la salle noire et aux originaux films, seuls supports actuels de la mémoire du mouvement. Seuls supports qui autorisent le travail de mémoire, libre du temps.

(...)

Au moment où je termine cette lettre, un ferry vers la Tunisie vient de lancer son signal de quitter le port, là, de l’autre côté de la place de la Joliette où nous habitons. En cette ville de tribus démantibulées, en permanentes recompositions, en transit... En mal de Nous.

Marseille le 28/12/2001
JFNeplaz

 

Sur le site de Film flamme (programme des rencontres publiques)

Sur les Ateliers Cinéma et leur histoire :

Dans la collection cinéma hors capital(e), le livre consacré au film Flacky et camarades évoque l'histoire des Ateliers Cinéma grand public et la transmission du cinéma dans le cadre de l'éducation populaire (L'Atelier des corons, initié par Pierre Gurgand). Un ouvrage publié grâce à un partenariat avec les éditions Commune. Pour commander écrire à editionscommune@free.fr



cinéma hors capital(e) # 2 



flacky et camarades
le cinéma tiré du noir
de aaron sievers

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