Trump est un businessman, raison pour laquelle c'est aussi un autocrate

Les grandes entreprises fonctionnent comme des dictatures, et les gouvernements ne peuvent externaliser les coûts, comme Trump l'a fait tout au long de sa carrière.

Il est difficile de trouver une logique derrière les actions de Donald Trump. Les premières semaines de sa présidence ont été marquées par le chaos et des conflits récurrents avec les médias et les tribunaux, notamment en ce qui concerne la mise en œuvre de son décret sur l'immigration. Le vocabulaire qu'il utilise, ainsi que ses conseillers, rappelle l'autoritarisme et la paranoïa affichés par Richard Nixon .

Pourquoi son administration est-elle dans une tel chaos alors qu'il était censé agir là où les politiciens traditionnels ne font que faire causette ? Il y a un moyen de comprendre les tendances autoritaires de Trump et ses menace vis-à-vis des tribunaux et des médias si l’on regarde d'où il vient et l'environnement dans lequel il est devenu une célébrité : une grande entreprise dans un marché extractif, qui fonctionne largement comme une dictature. Donald Trump a vendu sa candidature présidentielle avec l’idée que, comme homme d'affaires prospère, il serait capable de faire de meilleurs deals que les politiciens traditionnels. Il semblait également penser que la politique et les affaires fonctionnent avec des règles similaires. Il y a pourtant des différences majeures entre ces deux sphères, en particulier si l’on pense à l’industrie immobilière dans laquelle Trump a fait fortune. Tout d'abord, la politique fonctionne avec de nombreux contrôles institutionnels, ce qui rend difficile de gouverner de manière verticale, comme dans une grande entreprise. Deuxièmement, les gouvernements ne peuvent externaliser leurs coûts sur un acteur supérieur. Troisièmement, les gouvernements ne peuvent pas choisir un secteur d'activité et en abandonner d'autres.

Les entreprises sont des dictatures

Il y a sans doute beaucoup de différences dans la manière dont les entreprises sont gouvernées dans le monde, mais elles ne sont certainement jamais gouvernées comme des démocraties. Comme le montre clairement cet article , les grandes entreprises sont généralement gouvernées comme des dictatures plus ou moins « éclairées ». C'est particulièrement le cas des Etats-Unis, où la participation des employés aux décisions stratégiques des entreprises n’est pas du tout développée. C'est très différent en Allemagne, par exemple, où la loi oblige les entreprises à partir d'une certaine taille à impliquer les employés dans les décisions stratégiques. Aux États-Unis, en revanche, les chefs d'entreprise s'attendent à une ligne de commandement verticale claire, un peu comme à l’armée. Le PDG de Cisco, John Chambers, cité dans le New York Times, a déclaré par exemple que

Je suis une personne de commandement et de contrôle. J'aime être capable de dire « tourner à droite », et nous avons vraiment 67 000 personnes qui tournent à droite. 

Les choses sont très différentes au sein d’un système politique. Tout d'abord, les principes de responsabilité et de division du pouvoir sont des pierres angulaires du fonctionnement d’une démocratie, précisément pour empêcher la concentration du pouvoir entre les mains d'une seule personne, comme c'est le cas dans les entreprises. Ainsi, alors que Donald Trump peut licencier quiconque ne se conforme pas aux ordres du chef dans son entreprise, il ne peut pas le faire avec des représentants élus au Congrès, ou des juges formellement indépendants du pouvoir exécutif. Si l’on veut se représenter un système politique qui ressemble à la Trump Organisation, ce serait probablement une monarchie où la parenté est le principal mécanisme d'attribution du pouvoir. Trump a hérité de l'entreprise de son père, a nommé ses enfants à la tête de la société, et a nommé son gendre à un poste de conseiller à la Maison Blanche. Il n'est pas surprenant qu'il se sente maintenant frustré par un environnement qui est régi par des règles si différentes, et où son pouvoir est bien plus limité.

Les entreprises peuvent être renflouées, les gouvernements pas tellement

Il y a un excellent article dans le New York Times par Adam Davidson expliquant comment la vision économique de Donald Trump a été entièrement façonnée par son expérience comme magnat de l'immobilier à New York. L'immobilier à Manhattan est un excellent exemple de ce que Acemoglu et Robinson appeleraient un marché extractif. Gagner de l'argent dans cet environnement ne dépend pas vraiment de créer des produits plus innovants, meilleurs ou moins chers que la concurrence, mais d'obtenir des rentes héritées de sa famille ou extraites du gouvernement via des connections avec la politique. Comme l’écrit Davidson

 En essayant d'expliquer l'idée de rent-seeking, j'ai toujours utilisé un exemple aux États-Unis - un secteur dans lequel le marchés ne fonctionne pas, où les profits excédentaires sont détenus par quelques-uns. Cet exemple, c’est l’immobilier à Manhattan. Vingt-trois miles carrés, Manhattan contient environ 854 000 logements. Mais il y a beaucoup plus de gens qui veulent posséder une propriété là-bas (...) Le développement immobilier de Manhattan est à peu près aussi distant de ce que l’on peut imaginer être, aux États-Unis, l‘idée de transactions mutuelles bénéfiques. Ce n'est pas un marché caractérisé par la concurrence et par le dynamisme ; l'immobilier de Manhattan ressemble beaucoup plus à une économie rentière du Moyen-Orient. Il s'agit d'un système héréditaire. Nous parlons de familles, pas d'entrepreneurs. Une poignée de familles ont dominé le développement immobilier de la ville depuis des décennies: les Speyer, Tishman, Durst, Fisher, Malkin, Milstein, Resnick, LeFrak, Rose, Zeckendorf.

L'une des caractéristiques déterminantes de la carrière professionnelle de Donald Trump a été sa capacité d’obtenir des rentes de la part des politiciens pour ses entreprises, et sa capacité à externaliser ses coûts sur les entités publiques. Cela a commencé avec un allégement fiscal de 40 ans accordé par la ville de New York pour la rénovation de son premier hôtel, qui à ce jour a coûté 360 millions de dollars aux contribuables. Les activités immobilièrs ou autres de Trump ont jusqu'à présent bénéficié de 885 millions de dollars en allégements fiscaux, subventions et autres subsides pour des appartements de luxe, des hôtels et des immeubles de bureaux à New York. Du peu que nous savons de ses déclarations d'impôt, grâce aux subtilités des règles fiscales américaines, il a pu utiliser une perte de 900 millions de dollars dans les années 1990 et éviter de payer des impôts pendant au moins 18 ans. Trump a été remarquablement capable d'extraire des faveurs politiques pour son propre profit, et d'externaliser les risques et ses coûts soit sur l'Etat, soit sur ses créanciers.

Il est très difficile de faire quelque chose de semblable au gouvernement parce qu'il n'y a pas d'entité supérieure à laquelle les coûts peuvent être externalisés. Trump a essayé de reproduire cette logique en disant que le Mexique paierait pour le mur qu'il construirait à la frontière, une demande que le Mexique a clairement refusé. Fondamentalement, Trump a évolué jusqu’à maintenant dans un environnement où quelqu'un d'autre peut payer la facture pour ses erreurs. Au gouvernement, outre les cas de pays en développement dans le cadre de programmes d'ajustement structurel ou de pays de la zone euro en détresse budgétaire, les gouvernements doivent généralement payer la facture eux-mêmes.

Les gouvernements s'occupent des domaines dont personne ne veut s'occuper

La carrière dans les affaires de Donald Trump a été marquée par l'expansion constante dans de nouveaux marchés pour collecter de nouveaux bénéfices, et l'abandon de marchés moins prometteurs. Du Queens à Manhattan, puis aux casinos d’Atlantic City, à l'Université Trump. En affaires, vous pouvez fermer des usines pour les déplacer là où la production est moins chère, et déclarer faillite. La principale différence dans le gouvernement est qu'il doit faire les choses que les entreprises ne veulent pas faire, ou ne peuvent pas faire. Barack Obama l'a très bien expliqué dans un discours en octobre 2016:

 Une partie du travail du gouvernement traite des problèmes que personne d'autre ne veut traiter. Donc, parfois, je parle à des PDG, ils viennent et ils commencent à me parler de leadership, et voici comment nous faisons les choses. Et je dis, eh bien, si tout ce que je faisais était créer un widget ou produire une application, et je n'avais pas à m'inquiéter de savoir si les pauvres pouvaient se permettre le widget, ou je n'avais pas à m'inquiéter si l'application avait des conséquences inattendues - mettant de côté mon portefeuille de la Syrie et du Yémen - alors je pense que ces suggestions seraient formidables. Ce n'est pas pour dire qu'il n'y a pas d'énormes gains d'efficacité et d'amélioration qui doivent être faites dans le gouvernement. (Le gouvernement) n'est pas intrinsèquement faussé; C'est juste que le gouvernement doit prendre soin, par exemple, des anciens combattants qui rentrent à la maison. Ce n'est pas dans votre bilan, c'est dans notre bilan collectif, parce que nous avons le devoir sacré de prendre soin de ces anciens combattants.

Durant ses premières semaines, Trump semble penser que le gouvernement fédéral peut être exploité avec le même style autoritaire que la Trump organisation, sans tenir compte des contrôles institutionnels - qui n'existent pas vraiment dans le monde des entreprises - et que les coûts de ses décisions peuvent être prises en charge par un autre acteur, notamment d'autres pays. Trump pense peut-être qu'il peut faire avec le Mexique ou la Chine ce qu'il a fait avec les entités publiques tout au long de sa carrière. Cela ne semble pas être si facile. 

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