Pourquoi l'Allemagne tient-elle tant à la doctrine d'austérité?

Il apparaît aujourd’hui de plus en plus clair que la doctrine de l’austérité imposée à la Grèce et au Portugal par le FMI, la BCE et l’Union Européenne sous le leadership de l’Allemagne est un échec.

Il apparaît aujourd’hui de plus en plus clair que la doctrine de l’austérité imposée à la Grèce et au Portugal par le FMI, la BCE et l’Union Européenne sous le leadership de l’Allemagne est un échec.

La perspective d’un défaut de la Grèce semble de plus en plus proche malgré des coupes budgétaires d’une ampleur jamais vue, et le Portugal, qui a été un bon élève quant à la mise en place des recettes de la Troika, n’a pas réduit sa dette précisément parce que les coupes budgétaires ont eu un effet de contraction sur son économie. Et pourtant, l’Allemagne, en tant que bailleur principal dans le cadre des plans de sauvetage, exige aujourd’hui des sacrifices encore plus importants alors que ces pays sont promis à une décennie ou plus de stagnation. Comment expliquer l’émergence et le maintien de cette doctrine malgré son manque de résultats?

L’idée principale de la doctrine d’austérité est de réduire la dette publique pour restaurer la « confiance » des investisseurs et des ménages, et réduire le coût du travail dans des pays qui ont perdu en compétitivité depuis leur entrée dans l’euro. A peu de choses près, la voie de la dévaluation interne est celle qui a permis à l’Allemagne elle-même de restaurer sa compétitivité dans les années 2000, si bien que l’on peut comprendre la conviction des dirigeants allemands quant au bien-fondé de cette stratégie. La rigueur budgétaire a été un leitmotiv de la politique économique allemande à droite comme à gauche depuis les années 1950, et les syndicats allemands se sont engagés depuis le milieu des années 1990 dans une politique de modération salariale délibérée que peu de pays en Europe sont parvenus à suivre. Le coût unitaire de la main d’œuvre en Allemagne est resté presque constant depuis 2000, alors qu’il a augmenté chez tous ses concurrents. Ces politiques ont dopé la compétitivité des exportations allemandes, mais aussi affecté les pays de la périphérie, où l’euro a maintenu les taux d’intérêts trop bas. L’argent trop bon marché a renforcé l’endettement public et privé et au déséquilibre de la balance commercial au profit des importations, notamment allemandes.

Si l’on peut comprendre la conviction de l’Allemagne quant aux recettes qui ont fait son propre succès, on peut sérieusement douter de leur efficacité dans des pays comme le Portugal, où la faible qualification de la main d’œuvre et l’endettement privé sont les principaux problèmes. La réduction des dépenses publiques ne fait rien pour l’endettement des ménages (les marchés sont convaincus que l’endettement privé deviendra tôt ou tard public si l’Etat doit à nouveau sauver des banques), et les coupes budgétaires vont affecter lourdement l’éducation et la recherche dans un pays où la productivité du travail a stagné depuis 2000. Si l'on a un esprit machiavélique, on peut également penser que la crise dans les pays du Sud a des aspects positifs pour l'Allemagne, non seulement car la faiblesse de l'euro dope ses exportations, mais les risques associés à la dette des pays du Sud de l'Europe lui permet d'emprunter à des taux extremement bas: les investisseurs préférent prêter à l'Allemagne à un taux zéro plutot qu'a des pays qui risquent de ne jamais rembourser leur dette.

Il y a aussi des raisons plus directement liés à la politique interne derrière l’agenda d’austérité qui est promu par l’Allemagne pour les pays du Sud de l’Europe. Avant et pendant la crise de l’Euro, la coalition gouvernementale a été considérablement affaiblie sur le plan interne  par le délitement de son partenaire de coalition, le FDP, et une série de défaites électorales dans les Länder importants, notamment en Rhénanie du Nord-Westphalie, à Hambourg et au Bade-Wurtemberg. Dans ce contexte de faiblesse interne, accorder une aide aux pays pauvres de la zone euro sans demander de lourds sacrifices en contrepartie serait difficile à justifier auprès des électeurs pour qui les coûts de la réunification sont encore bien présents. Il s’avère aujourd´hui que la position de fermeté adoptée par le gouvernement allemand dans la crise de l’euro est fortement soutenue par l´électorat. Des sondages récents indiquent qu’Angela Merkel n’a jamais été aussi populaire depuis sa réélection en 2009. Les chiffres du chômage sont au plus bas et une large majorité des électeurs approuvent son action durant la crise, même si les sacrifices demandés à la Grèce ou au Portugal sont voués à l’échec. Ceci explique pourquoi l’Allemagne reste ferme sur ses positions alors que le FMI, qui sont traditionnellement les apôtres de la discipline budgétaire mais ne sont pas soumis à de telles contraintes politiques, sont devenus beaucoup plus circonspects quant à l’austérité comme seule solution à la crise.

Malgré tout, l’austérité forcée pourrait avoir un effet boomerang même pour l’Allemagne. Si elle lui a permis de gagner en compétitivité, la contraction des économies européennes qu’elle engendre aura tôt ou tard un effet sur les exportations et l’emploi allemand, d’autant plus que les marchés émergents comme la Chine sont aussi en phase de ralentissement. A Berlin, on espère sans doute que le boomerang reviendra après les élections de l’année prochaine.

 

Paru dans le Temps, 28 février 2012.

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