Homeland Irak année 0

La caméra d'Abbas Fahdel suit sa famille dans la turbulence de la maudite invasion américaine de 2003 en Irak, invasion qui accoucha de son monstre Daech en 2014. Dans Homeland Irak année 0, le spectateur entre en immersion auprès des Irakiens: plus que les écouter, il les frôle. Le cinéma renoue ici avec sa magie d'antan quand les premières caméras s'appelaient encore des "lanternes magiques".

   Il s’est dit beaucoup de belles choses sur le documentaire éprouvant d’Abbas Fahdel. Et après avoir partagé la vie de sa magnifique famille avant et pendant l’occupation américaine de 2003 durant près de six heures, peu de spectateur en ressorte indemne. Souvent – de bon droit - qualifié de film-fleuve, Homeland Irak année zéro est simplement l’épure du chef d’œuvre. Mais un chagrin nous tire et se noue au fur et à mesure, un chagrin d’autant plus rude (et j’emploierai même le terme rude au sens d’injuriant de par sa fatalité) qu’il témoigne d’instants de vie passés depuis de très longues années – treize ans. Nous n’arrivons que bien après, nous autres spectateurs avec nos yeux innocents, indolents d’incompréhension. Aujourd’hui l’Irak n’est presque plus, Daech occupe la majorité de son territoire, l’économie est ravagée par des politiques muettes et néanmoins le premier ministre actuel table sur une éventuelle perdition de l’Etat islamique d’ici la fin de l’année 2016.[i] En attendant, la société irakienne tente de reconstituer ses forces et son devenir et de surtout s’extraire du cercle religieux qui régit tout ou partie de la vie quotidienne. En exergue le club des Irak Bikers qui réunit tous les vendredis à Bagdad aussi bien des chrétiens que des musulmans et n’a qu’une règle : ne jamais parler de politique.[ii]

L'Irak lyrique

  Treize ans disais-je que les faits se sont déroulés mais roulent aujourd’hui devant nous, à l’écran. Et c’est un petit homme d’à peine treize ans, pétillant d’intelligence, qu’Abbas Fahdel suit. Alors l'écouter et sentir en nous sourdre sa beauté claire. Beau pour sa façon de mouvoir son corps de fin d'enfance et des prémisses d'adolescence, son corps qui se forme dans une Irak brûlante, mortelle. Les nuits bouillantes sans électricité, les bruits des bombardements américains sur le toit-terrasse, le voici couché sur l'herbe, un mince tapis de lin soutient son corps-désir. On le réveille à 7 heures, la lumière est déjà énorme et dépasse partout dans tout le jardin de mieux en mieux entretenu depuis la guerre lancée contre « l’empire du Mal » par G.W. Bush.

   Abasourdie je suis depuis que sa mort m'est parvenue, ce « futur antérieur »[iii] qui me trompe, je calcule et décompte qu’il est plus âgé que moi actuellement, enfin, aurait été plus âgé que moi. Haider est beau avec son pantalon en bleu de travail, ses yeux noirs et sa voix saturée de sourires, quand il parle ça dégringole dans un rire, et c'est heureux. En parlant ses lèvres gigotent peu, surtout elles grimacent, et sa voix tonne, résonne, détonne. Il attend la guerre mais ne sait rien de la mort, il manie la pompe du puits, il soutient son port de tête altier. Il n'est otage de personne, il continue à aller à Hit, ses t-shirts limés au torse et hauts en couleur, ses sourcils et grains de beauté. Il manie le rire malgré les bombes, il souhaite galvaniser les foules avec sa voix de maître. Il s'impose dans l'attroupement d'adultes qui parlent fort politique dans un coin du souk à Bagdad, cette ville force de mixité. Il impose sa droiture, ses mains enfants mais son visage mûr. Il fait résonner ses mots et son menton baissé il hurle ses neveux assassinés par Saddam, reposant dans un charnier. Il défie tous ceux qui lui opposent la gloire de Saddam, ô Saddam. Et ça non, il refuse que les Américains le prennent en photos, de quel droit s’approprierait-il son image. Non, on ne le lui fait pas à lui. C'est comme les provisions, l'huile qu'on sert à sa famille n'est pas de qualité, imbuvable, elle sent le poisson, il sait lui, il le dit ouvertement, ces bidons d'huile tout le monde les revendent, tout le peuple irakien se transfère cette huile mauvaise que personne ne veut, on espère se faire de l'argent en la revendant le double, cette huile-là est mauvaise il dit, et aucun adulte n'a rien à répondre.

Des lanternes magiques, mais endeuillées

   Prononcer son prénom, Haider, projeter ma nuque en arrière et la première étoile qui s'offre à mon regard portera le nom d'Haider. Pleurer en prononçant ces syllabes, entendre des cris de frayeur dans la salle de cinéma lorsque les dernières images paraissent, sordidement. Se souvenir de Haider qui mange comme la joie. Son corps qui attend, qui se prépare à la guerre et à la chronique du cauchemar qui va suivre, peu à peu, comme un brasier qui bientôt lui sautera à la gueule, par un côté, par des choses perdues qu’on appelle des « balles perdues ». Il mange beaucoup, je pense sirop de dattes sur des galettes de pain et omelette, il mâche en grand et gigote, il a faim, l'Irak c'est lui tout entier. Le petit-déjeuner sur la balancelle suspendue dans le jardin, il raconte face caméra les premiers bombardements, il parle tout en se balançant sans cesse, cela procure une sensation de malaise, la misère des faits qu’il énumère et le tournis qu’il provoque à force de faire bouger la balancelle et donc la caméra. La réalité est intenable, on détourne un temps le regard, on ne veut pas de cette réalité-là, on voudrait le voir conter autre chose, d’autres histoires. Ses mouvements partout, la chaleur qu'il tente d'apaiser ; volant l'éventail de son père quand l'électricité saute et que les pierres de la maison laissent fondre la chaleur viscérale d'une journée d'été. Sa révolte c'est aller à la campagne, la guerre pour ne plus aller à l'école, Aller à la campagne, à Hit – à l’heure actuelle toujours aux mains de Daech. La quiétude des bords du Tigre, il inspire, respire, sur la barque à moteur il se laisse glisser sur l'eau pierreuse, douce comme sa peau d'enfant qui grandit viscéralement, et la guerre qui se profile lui fait voir tout différemment. Il essaie de trouver le souffle un peu, bataille d'eau bouillante avec sa sœur et sa nièce-bébé : en silence, seuls ses gestes et des fragments de rire il fait perdurer les sourires de sa famille et s'autorise de grandir un peu trop vite, son corps sent bien en lui que quelque chose le rattrape, ça s'appelle la guerre, l'occupation américaine, des provisions à aller récupérer à ses risques et périls.

  Les rives du Tigre ont pu le voir déambuler entre les palmiers, balançant des fusées roses et rouges, il participe à l'effort, lancer quelque chose enfin, puisqu'on lui balance des bombes sans retardement depuis deux semaines au-dessus de la tête. Il redouble d'énergie, aime la campagne et embête ses cousins qui occupent leurs mains dans le sable, il se fiche de leur Tour Eiffel, il se moque et vit pour vingt. Faire gicler l'eau du Tigre, rentrer dans le fleuve au soleil couchant, en remontant au plus haut son caleçon, s'avancer, à pas prudents, dans un silence de sioux.

  La magie opérée par la caméra d’Abbas Fahdel c’est de nous restituer non seulement la réalité – tragique - des faits, mais aussi et surtout d’attraper le réel, ce point névralgique commun à tous les hommes et qui semble si souvent leur échapper ces derniers temps ; ce réel si ténu face aux guerres qui adviennent. Dans Homeland Irak année zéro, le réel se contracte grâce à la sensibilité d’Haider. Il nous guide dans son chez soi le dos bien droit, les mains fatiguées à trop manier le nouveau puits mais le sourire toujours large. Haider affleure la sensibilité pure qui relie toute l’humanité et qui résonne dès lors dans le cœur de chacun de nous.

https://www.facebook.com/abbas.fahdel.92?fref=ts

 


[i] Cf Courrier International http://www.courrierinternational.com/dessin/irak-bagdad-annonce-la-fin-de-daech-en-2016

 

[ii] Cf Arte journal du 17 mars 2016 http://info.arte.tv/fr/iraq-bikers-club

 

[iii] Cf Les Cahiers du cinéma numéro 719 février 2016 http://www.cahiersducinema.com/Fevrier-2016-no719.html

 

 

 

 

 

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