La Nuit debout tel un essai : avec beauté du geste et volonté de comprendre

Ce mouvement, Nuit debout, peut se lire aussi comme un besoin d'insomnie afin de s’extirper des actions d'une gauche avortée, celles d’un gouvernement hanté par un fort libéralisme et en voie de dispersion: le ministre de l'économie s'en va faire son petit bonhomme de chemin En March[ant]! Pendant ce temps des insomniaques évaluent et mesurent la bonne échelle propice à une humanité fructueuse...

 "Il y a une autre fin du monde possible"

   Ce qui se passe dans le paysage français ce n’est ni une privatisation de la place de la République - selon les dires de la maire Anne Hidalgo - de la capitale ni un espoir romantique et romancé qui s’essoufflerait dans deux ou trois jours (une radio et une télévision sont même nouvellement créées et proposent des lives depuis la place de la République). C’est une réponse née d’une triangulation qui persiste et devient à la limite du supportable : une économie accaparée par une droitisation du gouvernement dit de Gauche ; une indécence sans nom de l’Europe face au flux migratoire actuel ; et enfin une envie de révolte douce. Les deux premiers sont insupportables de par leur incohérence : le peuple français a élu un homme pour un programme qu’il flingue et épingle petit à petit, comme si de rien n’était. Ainsi, l’envie de révolte douce ne se tarit pas, elle devient même intenable et veut éclore aujourd’hui, ce printemps. Si le gouvernement est impuissant, une partie du peuple ne veut pas le devenir et ainsi se prémunir de le devenir, de voir à perte de vue du déjà-vu : cet incommensurable avenir politique bouché, bloqué. Alors quelques-uns se rassemblent place de la République – et maintenant dans bien d’autres places de l’hexagone et au-delà, les territoires d’Outre-mer compris – pour simplement reprendre la parole, celle qu’ils avaient donnée en mai 2012 et que la hollandie a littéralement mise de côté.

  Ce désir de douce révolte peut essuyer assez facilement les critiques brandies par les rêveurs aveugles de leur propre capacité de révolutions, ceux qui ne veulent même plus débattre sur ces Nuits. Certains scandaient mardi soir « On ne veut pas de CRS mais des paillettes » car nous étions pris en étau sur le Boulevard Saint-Germain – s’il vous plaît - par des barrières de flicailles très bien armées, aussi immobiles que des tombes ou bien narquois et fumeurs, une petite cigarette face aux barricades pour se donner du courage car le devoir est de passer la nuit debout. La nuit debout. Une chose sans revendication proclame Frédéric Lordon. Effectivement, l’objectif est moins de manifester plusieurs jours, par à-coups, que de faire l’expérience de la démocratie. C’est simplement rester un peu plus que de coutume sur une place ayant pour nom République et appréhender une atmosphère qui s’éveille.

L'attente c'est tout simplement le sérieux de l'intention

  Alain Bashung aurait certainement été de la partie. Car à République, l’ambiance est aussi celle d’un festival. C’est pourquoi l’atmosphère est importante : on écoute de la musique, on apprend (ou réapprend) peut-être des notions de sociologie, on mange pour le prix qu’on décide, on ne lève pas beaucoup de slogans mais on s’assoit plutôt pour jouer aux cartes : nous sommes loin d’avoir finis de rabattre notre jeu. Il est question de tenir les nuits à venir et même si le temps est capricieux. Ces Nuits inspirent forcément force de débats médiatiques. Malgré des efforts considérables, certains ne comprennent toujours pas pourquoi ces « enfants » pensent qu’ils se sont faits avoir. Et oui, Madame de Menthon par exemple, « n’arrive pas à croire qu’un jeune qui a la vie devant lui, dans un des pays les plus beaux du monde ait peur de la précarité » Elle reste scandalisée, à vingt-deux heures au micro de France culture. D’ailleurs, elle n’aime pas le mot de précarité car il ne veut rien dire : ce sont ces « enfants » qui sont « eux même dans ce désir de changement, ils ont très bien compris leur époque » puisque tous les deux ans ils veulent changer d’entreprise. On aurait eu envie de faire la sourde oreille, mais trop tard.

  Ce qui se crée de la Capitale Paris à la place du Capitol à Toulouse, c'est la figure du temps pris dans un élan vital de la conscience. Cela se rapproche de l'attente, c'est-à-dire ce qui relie notre corps à la vie. Il y a trois états d'espace selon le philosophe Vladimir Jankelevitch, L'Aventure, l'Ennui et le Sérieux : l'aventure est le futur, lié à l'espérance et à l'avenir, l'ennui est la dépréciation du présent et sa dérive pathologique vers le passé, quant au sérieux, c'est la tentation de prolonger quelque chose qui est déjà advenu dans le présent. L'attente en réalité se rapproche plus d'un sérieux que d'une aventure, car c'est essayer de prolonger le présent dans le futur - ce n'est pas une rupture radicale avec ce qui précède. L'attente n'est pas une vertu de la rupture concernant à l'aventure. C'est du nouveau mais dans la continuité. Théoriquement il vaut mieux faire la révolution (donc partir à l'aventure) plutôt que de l'attendre car ce ne serait pas une aventure totale : il vaut mieux partir pour une aventure que l'attendre. Soit on fait la révolution soit on ne la fait pas, mais on ne l'attend pas. La révolution est forcément un phénomène social, global, il faut nécessairement quelque chose auquelle on ne s'attend pas.

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