L'incroyable forêt en friche de la sculptrice de cartons, Eva Jospin

Rien ne pourrait épuiser la matière féconde de l'installation d'Eva Jospin. En 26 panneaux, 30 mètres linéaires de forêts et de grottes, le spectateur retrouve l'entrepreneuse artiste qui sculpte avec acharnement ses cartons.

 Les pavés de la cour du Louvre n'ont qu'à bien se tenir 

  Dans la Cour Carrée du Louvre, une yourte aux murs de verre reflète l'ancienne demeure du roi de France à la Renaissance. Voici que de l’autre côté des miroirs, de l’intérieur, une installation comblée de minutie, éphémère mais dont la sérénité nous poursuit longtemps, très longtemps après notre sortie, prend place au cœur de Paris. Les plus curieux se rapprochent de cette tente-miroir qui ne laisse rien paraître, gardant le mystère entier. Un petit peu d'attente aiguise nos sens, notre instinct de découverte, notre curiosité d'enfant.

En entrant on se trouve plongé dans le noir et on voyage. Un voyage sans avion ni mal de mer, comme seule source la sensation et l'imagination, l'intelligence de l'art n’est pas l’intellect, elle est ailleurs. Le plasticien Xavier Bertola compare effectivement « une œuvre d'art à la formule (U = RI) qui signifie : la tension égale à la résistance par l'intensité. Une œuvre d'art pour moi, c'est la tension, la résistance et le public. L'intensité, c'est ce qu'on y met. Et quand cette équation est bonne, il y a des questions qui se posent. »

 

"Si ça ne plaît pas on arrache et on recommence. Tout peut être rattrapé, on est dans le repenti permanent. Ça libère."

On ne sait plus où on se trouve. Paris semble loin, le Louvre encore davantage, on les oublie entièrement. Ce sont des lianes, une forêt tropicale taillée à même du carton qui nous environne et nous comprend au premier sens du terme. On est englobé dans un nouvel agencement, devant le Panorama enivrant d’Eva Jospin et de ses nombreuses petites – et génialement douées – mains. Face à cette ivresse, des idées, des mots résonnent en nous ; ils chavirent, ils nous reviennent comme un souvenir pur : Papier mâché, boule de suif, fauve, lianes et ronces, ombres, calcaires et roc, eau ou récif, cascades et surtout, fougères.

 Puis prennent place les questions. On fait le tour mille fois du Panorama mais avec une sensation de parcourir une étendue plane, tout étourdi par une marche qui semble avoir commencé depuis plusieurs heures ; comment un tel tour de force s’opère-t-il ? Comment le temps peut-il se figer tout en nous permettant d’avancer dans l’œuvre d’art ? Spirituellement, on s’est déjà détaché de l’interaction avec l’artiste : on avance, on chemine à travers une multitude d’arbres, de conifères cachant des nuits entières, des aubes rafraichissantes, des animaux majestueux. Rétrospectivement, le titre du dernier film de Claire Simon nous replonge instinctivement dans l’univers d’Eva Jospin – Les Bois dont les rêves sont faits. Car dans le cœur de Paris, dans la loge du Carré du Louvre jusqu’au 28 août les rêves sont carré-ment faits, il y a des écorces de Cévennes et des séquoias californiens, des oiseaux d’Amazonie et des sioux silencieux, et ceci à tout jamais gravé dans notre répertoire de ressentis – l’âme ou le cœur, à vous de voir.

 

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