The Neon Demon - critique

Les vases communicants de la Beauté : entre intérieur et extérieur tantôt vides, tantôt pleins.

  The Neon demon s'ouvre sur une scène composée de deux plans. La spécificité de cette entrée en matière n'est pas seulement la lanteure des plans, mais leur langoureuse intensité. Et cette posture du spectateur résonne pareillement dans les sublimes séquences de The Assassin de Hou Hsiao-Hsien - naturellement différentes mais plaçant le spectateur dans le même shéma : la contemplation-méditation. C'est d'emblée une invitation à entrer dans une posture contemplative de la Beauté pure et enfantile, celle du corps entier d'une très jeune adolescente et celle d'un visage d'un jeune adulte, d'une mannequin illuminée au néon et de son photographe platonique. La première (de beauté) est ancrée dans une pose de cadavre, quant à l'autre, son air sévère et crispé nous intime l'ordre de ne pas même penser à prendre à la légère les scènes qui suivront.

Ce qui suivra sera d'une violence intérieure inouïe. Car ce qui se joue devant nous, c'est une tragédie antique où la Beauté d'une femme est sans cesse remise en question mais fatalement endomageable. C'est également un conte fantastique d'une grande contemporanéité car il faut "avoir les nerfs de son époque" (Paula Moderhson-Becker) pour supporter la réalité de cette expérimentation : l'histoire d'une jeune pubère venant de l'Etat de Géorgie et glissant sur le rêve du mannequinat à Los Angeles pour atteindre peut-être les rues de New-York.

Dans ce film, du danois Nicolas Winding Refn, ce sont des entrelacs sur la beauté que le spectateur éprouve. "Beauty isn't everything. It is the only thing." dit à un moment un des photographes de renom. Et si la jeune héroïne, Jesse, arrive à L.A. avec sa "naïveté de biche effarouchée", elle va, dès lors, y demeurer avec brio. Brio car Jesse vole la vedette - et donc toute leur image intra-personnelle aussi, à ses consoeurs mannequins; et si sa virginité est réelle, son narcissisme la supplante et s'ouvrira à tous les personnages du film - bien même après la fin de sa vie et bien même jusqu'à l'absurde.

Rien ne semble laisser au hasard, et le réalisateur Winding Refn semble plus nous faire éprouver ce que Jesse ressent plutôt que nous dresser le portrait du monde du mannequinat. Ici il n'est question que de chair et de l'être dans le paraître ou même par le biais du paraître. L'on se croque ici ou là, jamais lassé par la chair, car cela est affirmé dès le début : que cela soit dans la nourriture ou dans le sexe, la mode est liée directement à la peau nutritive et sexuelle. Et pourtant, si tout ceci est posé dès les premières conversations afin de convertir Jesse au monde de la mode, aucune scène de repas ni d'acte sexuel - entre vivants - n'aura lieu. Tout sourd d'un cheminement bien plus complexe.

Ce qu'il est important d'éprouver c'est la violence des sentiments. Car les sentiments sont aigus et des symboles de symétrie ne s'éloignent jamais vraiment des images filmées. A plusieurs reprises des images géométriques sont intercalées : triangles juxtaposés, hexagones en couleurs à l'esthétisme pur et sanglant. A cela d'ajouter la musique de Cliff Martinez qui travaille la matière visuelle et l'on peut aisément, en tant que spectateur, réagir instinctivement à partir de la musique plâtrant les séquences, à des choses mal "aimables" comme l'aime à dire Nicolas Winding Refn qui ne s'intéresse "vraiment qu'à la réaction" de ses spectateurs. La symétrie se dévoile également via des plus petits symboles - le numéro de chambre 212 pas si impromptu que cela, les corps des models, les miroirs dans les salles de make-up ou les salles de concours de démarche...

 

Epris et presque malade de cette beauté - la très mature actrice Elle Fanning - dont le corps devient une ivresse et bientôt un sâcrement, le spectateur se régénère l'esprit en confrontant les épisodes marquants du film : les échos que s'échangent les fauves tout au long du film - jaguar rodant dans la fameuse chambre d'un motel au look de No country for old men, panthère et loup empaillés qui se relaient en arrière plan; l'oeil exsangue de la lune pleine; les roses tendres et les rosiers absurdes, le blanc épur dans lequel se plonge Jesse avant d'être littéralement recouverte, saturée d'or puis shooter... Mais il y a aussi la très elliptique scène de la piscine : pourtant infiniment vide, certains se jettent à l'eau; ou encore l'intensité des lieux primitifs - désert de sel et front de mer - que l'on retrouve sous un soleil presque moisi dans un Los Angeles qui a perdu sa plus narcissique et dangereuse étoile.

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