Ce que Duras n'a jamais réussi à finir

Ces lignes pour ne surtout pas oublier que Marguerite Duras était loin d'être une simple "Beckett en jupe". Désaxée, elle ne l'était certainement pas à l'absurde.

   Il aurait dû s'intituler Le Cachet d'aspirine dit-elle. Cet aveu change notre posture: imaginer une Théodora enfiévrée, alitée, épuisée. On poursuit la lecture, absolument. C'est Duras, elle nous parle, cherche «à s'y mett[re]», est sûre qu'elle nous «agace», et ça ne lui «déplaît pas». C'est Duras à l'heure de quelques confidences, et c'est précieux. Le lecteur s'étonnera des incises «[illisible]», des mots et point d’interrogation entre parenthèses ajoutés par P.O.L.; Théodora semble revenir de loin. Aux phrases perdues, le lecteur de combler le silence. Sceptiques s’abstenir.

   Mais l'écriture de Duras reste béante à nous déposer des larmes sur les joues. Ici pas d’océan mais des montagnes, des massifs et c'est l'été. Bien sûr un hôtel, il est plein. Les clients forment une communauté d’isolés, comment sont-ils arrivés si haut? Ils évoluent dans un huis-clos rondement mené par une Duras rendant possible l’escapade – qu’on voudrait oublier.

   Théodora et T., ce couple lié par un projet sacré. Leur désir pourrait être coulé en plomb et ce serait une machine de guerre invincible. Et Marie. Surtout, la beauté de Marie. Puis la beauté de «Théodora qui pense à Marie.» Il y a Mme Mort aussi à l'hôtel Beauséjour - des noms ô combien balzaciens - une vieille et grasse dame; mais désirée. Proche du fantastique, le roman suit ses personnages du réfectoire-où-l'on-s'évanouie au salon où le rire de Théodora claque, des chambres à l'interrogatoire de police, des chaises longues ensoleillées au cirque.

   Théodora touche : son corps assis au piano, ses danses obscènes, ses disparitions-réapparitions un bouquet de colchiques dans les mains, le culte loué par T. pour Théodora, elle qui parle de son amour comme de plantes vivaces, elle pleure d'avoir asphyxié ses propres fleurs.

 

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