Dans ma tête, un rond point

« Dans l’été d’Algérie, j’apprends qu’une seule chose est plus pratique que la souffrance, et c’est la vie d’un homme heureux. » Albert Camus ; Noces

 

DANS MA TÊTE UN ROND POINT de Hassen Ferhani © Festival Entrevues Belfort Officiel

  Imaginez un peu moins de la moitié des Halles de Paris claquemurées : 24 hectares écumantes dans une chaleur africaine, des bovins à tuer toute la journée sans relâche digne de ce nom. Au premier abord, les abattoirs d'Alger ne seraient pas un lieu où l'on relâcherait quoi que ce soit. On pend plutôt, des pattes de bêtes qui ne sont pas encore seulement imaginables au seul état de viande et dans l'assiette. Les travailleurs gainent leurs muscles, raidissent la corde qui tient la vache en l’air. Mais de cela le réalisateur s'intéresse moins que de la concentration du travailleur à le faire, et tout son corps qui suit le mouvement extrêmement rapide et sans doute laborieux : la première scène du documentaire rend compte de ce coup d'envoi effectué par un jeune ouvrier : propulser une vache vers la mort. Pourtant on ne voit ni on n’entend l'animal, sans doute étourdi. Les premières minutes du film sont comme une bouffée d’air, l'impression d’un grand champ de possibilités : car le réalisateur prouve que des gestes absolument similaires peuvent toutefois être usités à des emplois entièrement inverses : tourner une corde qui mène à la mort ou tourner un film. Le réalisateur pose sa caméra face à ce corps qui se déchaîne, et s’il ne tourne ni un film, ni la poulie de la mort, peut-être danse-t-il tout simplement. Et la vitesse l’entraîne, le happe.

   Si cette scène d’ouverture est selon moi un voyage hors les murs de l’abattoir – tant l’adolescent nous entraîne dans son vague à l’âme - il n’en demeure pas moins que le décor est malgré tout posé : les murs sont sales et quelque peu ensanglantés, sentent la vieillesse d’entrepôts oubliés. Quant au jeune adolescent danseur dans une autre vie, son t-shirt porte le sang séché, marron. La caméra filme toute la concentration de l'Algérien et sa contraction des pectoraux qui lui permettent de tourner la manivelle - qu'on pourrait imaginer être une bobine de film. Ne fait-il pas son cinéma finalement ? Pendant ces heures harassantes de travail, n’a-t-il pas ses propres pensées pour lui-même ? Cette scène d'ouverture me donne le sentiment très grand que le travailleur développe des pentes entières de pensées en tournant la bobine à corde, qu'aucune mort n'évolue devant ses yeux mais bien au contraire que son âme explore, raisonne, claironne et "fait le tour du monde entier, du vide qui l'entoure et de la forme qu'il a."[i] Et Marc Aurèle de continuer " [l'âme raisonnable] se voit elle-même, s'analyse elle-même, se façonne elle-même à sa volonté. Le fruit qu'elle produit, elle-même le récolte. […] Elle atteint sa fin propre, à quelque moment que survienne le terme de sa vie. Il n'en ait pas de même d'une représentation théâtrale et d'autres choses semblables, [AL1]  l'action toute entière devient défectueuse, si elle est amputée d'un de ses éléments. Mais pour l'âme, en toute occasion et en quelque lieu qu'elle soit surprise, elle rend parfait et suffisant ce qu'elle s'est proposé, de sorte qu'elle peut dire " Je recueille le fruit de ce qui m'appartient. " Et c’est bien les pensées des « abatteurs » que l’on entendra tout le long du film. Entre leur 19 ème et leur 94 ème années, ils parlent : de musique, de football, de poésie, un peu de politique et surtout, d’amour.

  Et c’est ce que l’on peut ressentir en les écoutant, c’est une sensation que leur âme "plonge dans l'infini de la durée, embrasse la régénération périodique du monde, et la considère." Ils parlent du fond d’eux-mêmes, se cherchent toujours, dorment peu. Mais la fatigue est bien plus psychique que physique, tous le disent. Chacun travaille, fait le sale boulot mais en profite pour se laisser aller à penser pour soi-même. Et soudainement, sans crier gare des paroles extrêmement sensibles sortent. Comme ce moment où Hassen Ferhani surprend une conversation entre deux amis et collègues. Un se lave, l’autre est allongé dans le soleil à l’écouter, à essayer de comprendre ce que veut dire son ami quand il dit « Dans ma tête c’est un rond-point. » Et cette métaphore il a beau l’entendre à répétition dans la bouche de son copain, il ne voit pas. Il essaie de lui parler de chemins, des « quat’chemins » mais rien n’y fait, son histoire de rond-point le désespère joyeusement et le fait doucement rigoler. Puis X parle de son suicide. Et ce contraste saisissant entre la jeunesse, l’entrain, le rire doux entre les bouffées de cigarette contre le camion, et cette histoire de suicide est effrayant. Voilà, il y a trois choix dans la vie d’un jeune homme en Algérie nous explique-t-on : partir via la mer Méditerranée, travailler « comme un mort-vivant » ou se suicider.    

 

   C'est un huis-clos, un monde de sexe masculin stricto sensus - on n'aperçoit qu'une seule femme durant une journée porte ouverte à l’occasion d’une fête commerciale et très brièvement - et pourtant la question de la femme est omniprésente : sur les lèvres, contre les cigarettes, dans le son des téléphones portables ou bien éclairant les veilleurs de nuit via des séries télé. Les vaches sont un peu ankylosées, on les voit buter sur leurs pattes dans une petite cour. Mais les travailleurs ne le sont jamais, étourdis. Les pieds sur terre ils gardent. Et durant leur garde, leur veille de nuit, ils nous murmurent leur peur. Le jour, ils nous content leur histoire et des poèmes, nous sourient beaucoup. Et parfois, si l’ennui est trop pesant, le recours au sport est salvateur : faire des pompes quand bon leur semble, ce ludisme fait rire mais c’est un rien grinçant car de là sourd un mal-être profond et hélas que de fois rappeler. Enfermés dans ce huis-clos, les ouvriers vivent très chichement dans les abattoirs. Par ici un lit, par là un matelas, près des traînées de sang qu’on lave au tuyau chaque soir.

   De là où ils sont, les Algériens ne pensent à la mer uniquement comme un moyen de fuir cette misère-là. Les caches misères, à Alger, ne semblent pas convaincants pour rester un jour de plus. Où se trouve donc l’Alger d’Albert Camus ? Dans Noces[ii], ce-dernier nous explique qu’ « A Alger, on ne dit pas « prendre un bain » mais « se taper un bain » […] qu’on se baigne dans le port et qu’on va se reposer sur des bouées. Quand on passe près d’une bouée où se trouve déjà une jolie fille, on crie aux camarades « Je te dis que c’est une mouette. » Ce sont là des joies saines. Il faut bien croire qu’elles constituent l’idéal de ces jeunes gens puisque la plupart continuent cette vie pendant l’hiver et, tous les jours à midi, se mettent nus au soleil pour un déjeuner frugal. […] Mais c’est qu’ils sont bien « bien au soleil ». […] Toute la matinée s’est passée en plongeant, en floraison de rires parmi des gerbes d’eau. » Où donc sont passées ces fièvres d’été à Alger ?

  Ce qu’il en reste de ces jours d’été, c’est certainement les couleurs : rien ni personne ne peut toucher à celles saturées de rouge – présentes dans quasiment tous les plans du documentaire que ce soit le sang, la peinture ou les cigarettes incandescentes – ainsi que la couleur des peaux : dorées elles finissent « à une couleur tabac qui est à la limite extrême de l’effort de transformation dont le corps est capable. » Et derrière la caméra d’Hassen Ferhani, les corps sont capables de beaucoup dans les abattoirs d’Alger, mais le pire serait qu’ils substituent leur propre peau à la chair des bovins.

 

 


[i]Pensées pour moi-même de Marc Aurèle est publié en 1964 aux éditions Garnier-Flammarion

[ii] Noces d’Albert Camus est publié en 1959 aux éditions Gallimard

 


 [AL1]

 

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