La Musica et La Musica Deuxième malmenées

Au Théâtre du Vieux-Colombier, le metteur en scène russe Anatoli Vassiliev s'empare à tord et à travers de la Musica et la Musica Deuxième de Marguerite Duras, une triste (et longue) épreuve.

 De Evreux à Paris

Ici même, sur les planches du studio de la Comédie Française, il est annoncé que les mots de Duras vont reprendre vie. Et quelle ne fut pas mon bonheur de m'y rendre ! Le défi est colossal : mettre en scène la Musica écrite par Marguerite Duras en 1965, suivi de sa réécriture vingt ans plus tard, la Musica Deuxième. Le Russe Anatoli Vassiliev s'empare de ce projet et appelle pour ce faire Thierry Hancisse qui incarnera « Lui » et Florence Viala « Elle ». Ensemble, ces deux – censés être jeunes mais passons - gens se rejoignent dans l’hôtel des Roches noires à Evreux(qu’ils habitèrent autrefois) pour acter leur divorce.

  Saluons le début de la mise en scène. Dès que la sonnette retentit, conviant les spectateurs à prendre place, la pièce débute. Avant même que la salle se taise, que les gens s'assoient sagement, un personnage entre. La lumière ne s'éteint pas, l'assistance reste sous le feu des éclairages soyeux du studio et la Musica a commencé. Cette atmosphère particulière permet d'élever le discours de Duras à l'universel : ce qui nous sera présenté sur scène nous regarde autant que les protagonistes. Les spectateurs, "eux", pris à parti dans la Musica Deuxième, font partis intégrants de l'histoire ; donc nul besoin de les plonger dans le noir, restons tous à découvert. Quelques-uns s'agitent encore et ce vague brouhaha entre l'auditoire et la scène de la Comédie Française - choyant ses classiques - fait se rejoindre l'histoire de Duras et chacun d'entre nous. Durant de brefs instants, la salle et les acteurs vivent personnellement leur vie sans que l'un soit à l'écoute de l'autre.

Une déflagration d'ironie peu souhaitable

  Mais voilà que la tournure que prend les choses commence à déranger. Ce je-ne-sais-quoi qui nuit profondément à l'écriture durassienne. Déjà, les coups de téléphone sont dérisoires : l’auditoire est plongé dans le noir et « l’homme derrière la fenêtre » ainsi que « la femme derrière la fenêtre » - comme l’indique Duras - apparaissent moins derrière une fenêtre que derrière une volière – qui doit certainement faire écho à la cage de pigeons vivants surplombant la scène… -, et entièrement nu[e]. Rien de pornographique mais simplement d’une gratuité incohérente. Cette incohérence se retrouve surtout lors de la deuxième partie. La Musica Deuxième est effectivement lue à travers le prisme du grotesque : Lui tire vers le beauf, quant à Elle, elle « déblatère » bien plus qu’elle ne vit ses paroles – pas de grand changement avec la Elle de la première partie, si ce n’est qu’à présent elle a renforcé sa séduction, une séduction tout à fait hors de propos, superfétatoire. Mais l’histoire de la Musica et plus encore celle de la Musica Deuxième est terrible, très loin de l’absurde. Duras fait un récit de terreur amoureuse. Il n’y a rien de comique.

  Et puis pour quelle raison ne pas écouter Duras quand celle-ci demande à ce que « La Musica dure cinquante minutes » et « La Musica Deuxième [dure]une heure quarante. »[i]? Ici même, la longueur des deux parties arrive elle-même à s’ankyloser en un magma de près de 200 minutes dépourvues et d’esthétisme et de raccords au texte. Alors que Duras est reine des atmosphères estivales, de la nuit d’été pourtant décrite par l’écrivain, Anatoli Vassiliev n’en fait rien transparaître. Ce-dernier va en outre trahir l’écrit de Duras puisque des baisers il décide d’en créer bien qu’ils sont proscrits par l’auteur. En effet, Marguerite Duras dit que « sans un baiser, [elle] les fer[a] parler des heures et des heures. Pour rien d’autre que pour parler. »[ii]

  Incohérence finalement lorsque Anatoli Vassiliev explique que son spectacle « consistera en un concerto pour deux instruments en trois parties. Mais bien entendu, on ne chantera pas. »[iii] Pourquoi diable fait-il chanter Thierry Hancisse à la fin de la Musica Deuxième ? Sa voix monte dans des tons proches de ceux du chanteur Arno, puis Elle aussi se met à le retrouver au piano esquissant ainsi un début de comédie musicale. On n’en demandait pas tant. Simplement une terrible nuit d’été – sans robe au rose et orange criards – et un peu plus d’honnêteté.


[i] Marguerite Duras, « Textes pour la presse » parus dans la Musica Deuxième, Gallimard, 1985

[ii] Idem

[iii] Interview publié dans le journal La Terrasse, Mars 2016 pages 30-31

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