CE PHENIX QUI RAPPROCHE ORIENT ET OCCIDENT, MYTHE ET HISTOIRE, SPORT ET POLITIQUE !

Une cérémonie fastueuse pour clôturer les jeux olympiques de 2016 et une endeuillée pour le tomber de rideaux sur la version paralympique. Oui c’est bien ça la vie !? Un mélange entre le sublime et l’horrible, le dramatique et le ludique. Le caractère commun entre les deux versions des Jeux de Rio réside dans la participation, pour la première fois, d’une équipe représentative des réfugiés.

Depuis dimanche 18 septembre, au Brésil comme ailleurs, l’actualité change, in fine, d’agenda. Cependant, une autre aventure ne fait que commencer. C’est l’histoire d’une héroïne en herbe et en devenir. Elle n’est ni Thésée, ni le Faucon des Quraych1, ni le phénix des Anciens. Toutefois, elle (ré)-incarne mystérieusement ces trois héros, ces trois mythes, ces trois mondes avec une vraie touche féministe ! Yusra Mardini a bouleversé le monde avant, durant et après les Jeux de Rio. L’histoire de la jeune damascène, âgée de 18 ans, a inspiré l’humanité tout entière. Son parcours, fruit d’un mariage inouï entre destin et coïncidence, entre mythe et histoire, entre sport et politique, nourrit le grand espoir chez plus de 65 millions de réfugiés dispersés à travers le monde.

Fuyant Damas et traversant la mer Egée, après un passage par le Liban et la Turquie, la nageuse syrienne espérait juste arriver aux côtes grecques saine et sauve. Elle espérait juste se mettre à l’abri du feu fatal et funeste qui ravage son pays. La Syrie où la guerre civile bat son plein. La Syrie où les civils sont pris en otages dans un duel inhumain et immoral entre Moscou et Washington, Téhéran et Riyad. Ils vivent désormais entre l’enclume de la dictature d’Assad et le marteau du fanatisme de Daech. Toujours sous un regard impuissant de l’ONU ! La Syrie où les frères ennemis se massacrent quotidiennement depuis plus de trois ans. Yusra n’aurait jamais pensé, même un instant, lors de son voyage périlleux, à la fuite légendaire en 750 du « Faucon des Quraych », appelé aussi l’Exilé : Abd al-Rahman 1er ? Pourtant, la violence de la guerre fratricide en Syrie pourrait bel et bien rappeler celle menée il y a plus de 12 siècles sur ce même territoire oriental entre Abbassides et Omeyades. D’autres cousins ennemis qui se disputaient le trône de l’empire arabo-musulman en plein essor à l’époque !

MYTHE & HISTOIRE

D’une violence comparable à celle des Mongols à Bagdad en 1258, les massacres orchestrés contre les Omeyades restent ancrés dans l’histoire des conflits musulmans comme l’une des pages les plus sombres. Même les femmes et les enfants ont été éliminés sauvagement. Bagdad arrache alors à Damas le leadership du monde musulman. Pourtant, un jeune homme omeyade de 18 ans (le même âge que Yusra) va survivre miraculeusement en fuyant Damas et en traversant l’Euphrate. Le petit-fils du dernier calife damascène a dû nager plusieurs heures, dans les eaux mésopotamiennes, avant d’échapper aux troupes abbassides. La jeune membre de l’équipe des réfugiés, a dû, quant à elle, nager trois heures dans les eaux froides d’Egée avant de toucher les rives de Lesbos. Elle nageait et tirait en même temps (avec sa sœur Sarah) le canot pneumatique tombé en panne en pleine mer. Aussi a-t-elle sauvé sa compagnie, composée d’environ 19 migrants, réunis ce moment-là au cœur d’Egée. 

Franchissant cette mer intérieure du bassin méditerranéen, Yusra prenait (inconsciemment ?) le sillage d’un autre héros légendaire. Selon la mythologie grecque, Thésée y avait conduit un voyage à la fois périlleux et prometteur. Débordé par son courage, ambition et sagesse, le jeune roi athénien décide de mettre un terme à la tragédie éternelle à laquelle sa cité fut condamnée. Suite à un verdict sans appel du roi Minos, la ville d’Athènes devait envoyer chaque année, à travers la mer Egée, dans un bateau à voile noire (symbole du deuil), un groupe de jeunes filles et de jeunes garçons. Destination ? La grande île de Crète. Une fois arrivé aux côtes crétoises, le groupe de « sacrifiés », dont le nombre flirte avec celui de l’équipage de Yusra, sera envoyé au Labyrinthe en pâturages pour le Monstre.

Après avoir trouvé un refuge à Berlin, la nageuse syrienne va pouvoir réaliser son rêve d’enfance en participant en tant qu’athlète olympique aux Jeux de Rio 2016 pour la première fois dans sa vie. A Rio, elle choisit de brandir le drapeau olympique, réservé à l’équipe des réfugiés, laissant de côté celui de son pays natal qu’elle a eu déjà l’occasion de représenter au cours de certaines compétitions régionales et internationales. De même, notre jeune émir omeyade arrive à rejoindre l’Andalousie, seule région qui échappe encore au pouvoir de Bagdad, en cachette dans l’été de 756 (Yusra a rejoint aussi l’Europe dans l’été), après un long itinéraire jonché d’épreuves. En Espagne musulmane, il fondera un émirat prestigieux. Ainsi Abd al-Rahman 1er réalise-t-il son rêve en ressuscitant la gloire omeyade en Occident après son éclipse en Orient. Durant trois décennies, il gouverne l’émirat de Cordoue et redonne l’espoir, la prospérité et l’unité aux andalous qui ont vécu avant sa venue plusieurs années de famines et de luttes internes incessantes. Certains historiens lui attribuaient le titre du « Juste ». Dans certaine mesure, il a réussi cet exploit historique grâce à sa double appartenance vu qu’il est issu d’une union mixte entre sa mère berbère et son père arabe.

SPORT & POLITIQUE

Quant au jeune roi athénien, issu lui aussi d’une union mixte entre un dieu et une princesse, il mène à bon port l’embarcation des « sacrifiés ». Au terme d’une lutte épuisante, il vainc et tue le Minotaure dans son Labyrinthe. Athènes (re)-devient libre, retrouve sa joie de vivre, célèbre l’enchantement de sa jeunesse tout en jouissant d’un nouveau mode de gouvernance : la démocratie. Cette victoire épique qui met symboliquement en dialectique Courage/Espoir/Jeunesse/Futur/Lumière/Amourd’unepart,etFatalité/Désespérance/Impuissance/Passé/Obscurité/Haine d’autre part, demeure un mythe plus que jamais d’actualité. En 2015, une grande création musicale du compositeur britannique, Jonathan Dove, puisera dans cet héritage hellénistique en mobilisant plus de 300 choristes (enfants, adolescents et adultes ; amateurs et professionnels), d’origines composites, pour jouer le spectacle The Monster in the Maze2(Le Monstre du Labyrinthe) à Berlin, à Londres, puis à Marseille, et récemment en juin 2016, non loin des camps de réfugiés de Calais et de Grande-Synthe, précisément sur la scène de l’Opéra de Lille.

Dove et ses amis évoquent le grand cimetière méditerranéen et s’efforcent de faire renaître le « rêve européen ». A Rio, le drapeau de cette Europe, minée par ses clivages internes (Brexit), atteinte d’une amnésie dissociative, selon l’écrivain Daniel Rondeau (Tentation de la forteresse), cette Europe a vu son drapeau levé (pour la première fois) par une escrimeuse italienne au podium des victorieux. Un autre geste symbolique qui pourrait faire écho aux propos du compatriote d’Elisa Di Francisca, l’auteur du Nom de la rose, Umberto Eco : « nous devons nous rappeler que seule la culture, au-delà de la guerre, constitue notre identité ». Avec un ton relativement optimiste, Eco a expliqué dans cette interview, publiée en janvier 2012 dans Le Monde3, le rôle majeur de la culture dans la construction de l’identité européenne. Le grand sémiologue disparu en février 2016, va laisser derrière lui une Europe aveuglée par le sécuritaire et l’économique. Une Europe où le culturel et l’humain peinent à unir les gens. A ce propos, l’ancien escrimeur et l’actuel président du Comité international olympique, l’allemand Thomas Bach souligne l’objectif (humaniste) de la constitution de l’équipe des réfugiés : « Alors qu’ils n’ont aucune équipe nationale à laquelle appartenir, ni aucun drapeau derrière lequel défiler, ni aucun hymne national, ces athlètes seront les bienvenus aux Jeux… ». D’ailleurs, c’est la quête de cet humanisme, la passion pour un monde pacifié et pacifiste, l’inspiration par les valeurs olympiques de la Grèce antique qui ont animé l’action du fondateur de l’Olympisme moderne, le français Pierre Coubertin. Une action qui fera la matrice de son discours visionnaire prononcé à la Sorbonne, le 25 novembre 1892, juste deux ans avant le rétablissement des Jeux olympiques.

A Rio, Yusra Mardini n’est pas montée sur le podium pour recevoir une médaille olympique. Elle a encore du temps pour le faire. Par contre, la jeune réfugiée a récolté d’autres types de médailles dont la valeur symbolique et morale dépasse toute estimation matérielle. Yusra a récolté l’admiration du monde inspiré par son parcours héroïque, les encouragements des millions de réfugiés et l’amour des syriens surtout. Les syriens qui l’ont aimée lorsqu’elle racontait leur drame sur les antennes, les ondes, les colonnes et les réseaux des grands média internationaux sans parti pris, hormis celui de la dignité humaine. Les syriens qui se sont aimés (sans le savoir peut-être) en l’aimant et en admirant son courage durant la compétition sportive la plus médiatisée au monde. La jeune athlète n’oublie jamais leur calvaire, ni celui des réfugiés du monde.

Sur son compte Twitter, son leitmotiv est, sans équivoque, celui de l’espoir. « Après chaque tempête, il y aura la paix certainement », a rappelé la jeune star à ses milliers de fans. Pour comprendre sa combativité, il faut peut-être revisiter un autre mythe aussi prolifique que les origines de Yusra Mardini. Illustré par une créature mystique, ce mythe a été approprié par les anciennes civilisations du bassin méditerranéen. Différemment ? Bien sûr, mais toujours avec un message magnifique et immortel ! Ce pouvoir magique de se renaître de ses cendres que le phénix des Anciens évoque en défiant toutes les logiques et les lois du dépérissement et du fatalisme ! Beau, fort et lumineux, le phénix trouve sa place chez les romains, les grecs, les égyptiens, les perses, les chinois, mais aussi et surtout chez les ancêtres de la nageuse syrienne : les phéniciens. Le Levant et la Phénicie désignaient auparavant la même chose. Presque le même espace géographique, humain et civilisationnel. Les phéniciens ont laissé une trace indélébile dans l’histoire de l’humanité grâce à leur contribution primordiale au développement de la navigation, du commerce maritime et leur invention de l’alphabet (sémitique) qui sera un vecteur décisif dans la transmission des savoirs.

MYTHES & FEMMES

 De même, la phénicienne Yusra semble laisser une trace non négligeable dans les esprits et les cœurs des millions d’enfants sans patrie, ni hymne, ni drapeau (selon l’Unicef, 48 millions d’enfants migrants ou déplacés de force dans le monde en 2016). Ces enfants entassés sous les tentes « provisoires » du HCR. Des enfants dont une partie a suivi la fête olympique sur les grands écrans mis à leur disposition dans les camps. Des camps qui perdurent malheureusement en poussant comme des champignons depuis le Kenya jusqu’à la Turquie, de l’Inde jusqu’à la Palestine. Ces « enfants illégitimes » ont passé enfin des moments de rêve et de joie en supportant Yusra et les autres membres de l’équipe de réfugiés. Ils cherchent eux aussi un phénix lumineux, fort et beau. Ils cherchent un phénix capable d’éclairer et consoler leurs âmes brisées et assombries par la misère, la guerre et l’abandon. Ils attendent un phénix à l’image de Yusra pour faire, depuis les grandes tribunes internationales, le recadrage nécessaire des représentations. Une « rupture épistémologique » qui rompt avec le monde des adultes, le monde des intérêts égoïstes, le monde des hypocrisies. Une rupture qui renoue, en revanche, avec le rêve, l’innocence, la poésie de la vie et les belles utopies de l’humanité. Certains diront que je délire vu le caractère éphémère de ces grands évènements médiatiques et sportifs ! Je laisse la réponse à un ex-délégué permanent de la France auprès de l’Unesco : « qui hier aurait imaginé voir Rostropovitch jouant du Bach sur les ruines du mur de Berlin ? »

Le phénomène Yusra Mardini est en marche ! Avec ce phénomène sportif, médiatique, et (a)-politique, les mythes ont retrouvé leur éclat d’antan grâce à une douce touche féministe qui est historiquement à la base de toutes les grandes révolutions humaines. A cet égard, je ne peux pas m’empêcher de conclure par cette phrase mystérieuse du grand philosophe et mystique universaliste, Ibn Arabi (né à Murcie en 1165, décédé à Damas en 1241), lorsqu’il affirme que « tout objet qui échappe à la féminisation demeure indigne de confiance !».

 

Mohamed-Abdellahi ABBE

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1/ C’est la tribu arabe du prophète de l’islam, Mahomet (570-632)

2/ https://www.theguardian.com/music/2015/jul/03/jonathan-dove-lso-rattle-community-opera-monstrous-fun

3/ http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/01/25/umberto-eco-la-culture-notre-seule-identite_1634298_3214.html

 

 

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