Des lasers pour brouiller les caméras de la police

Les manifestations nouvelle génération finiront-elles en combats au laser ? Des vidéos montrent des manifestants hongkongais pointant des lasers sur des policiers. Redoutant de voir apparaître sur l'île le même système de surveillance généralisée qu’en Chine continentale, ils tentent d’éblouir les policiers et de brouiller leurs caméras.

HONG KONG / CHINE - 02/08/2019

À Hong Kong, les manifestants dégainent des lasers pour brouiller les caméras

 Samedi 28 juillet, des centaines de milliers de Hongkongais ont manifesté dans le quartier d’affaires de Sheung Wan contre le gouvernement. À la nuit tombée, des affrontements ont éclaté entre manifestants et forces de l’ordre, qui se sont échangés projectiles et cartouches de gaz lacrymogène. Des manifestants ont également pointé des rayons lasers bleus et verts en direction de la police, irradiant les nuages de gaz, une pratique "sortie des films de science-fiction" selon certains internautes.

 

 

Alejandro Alvarez@aletweetsnews

 

 

These lasers Hong Kong protesters are pointing at riot police through billowing tear gas, it's like something out of a sci-fi movie. #AntiELAB

 

Vidéo intégrée

 "Les manifestants veulent empêcher les policiers de photographier leur visage et de les identifier"

Ines K., designeuse hongkongaise de 26 ans, participe régulièrement aux manifestations.Ces derniers temps, on voit régulièrement des manifestants utiliser ces lasers, surtout le soir. Ils les pointent vers des policiers pour montrer aux autres où ils se déploient et signaler qu’ils se préparent à lancer une charge ou à photographier des manifestants par exemple. L’idée, c’est aussi, bien sûr, de les embêter.

Photo de pointeurs laser verts utilisés lors d'une manifestation non-autorisée dans le district de Yuen Long, le 27 juillet, partagée sur Twitter.
 

Certains manifestants essaient aussi de brouiller les capteurs des caméras policières, pour les empêcher de photographier les visages des manifestants et donc de les identifier. 

"Des manifestants ont repéré quelqu'un en train de prendre des photos depuis le Bureau de liaison [l'antenne de l'administration chinoise à Hong Kong, NDLR], ils ont donc visé la caméra avec des pointeurs laser", rapporte ce compte Twitter de manifestants hongkongais le 21 juillet. 
 

J’ai l’impression que cette pratique se généralise à mesure que le mouvement grandit. Davantage de manifestants en apportent et masquent leurs visages. Je vois aussi de plus en plus de messages à ce sujet dans les forums en ligne.

Dans ce visuel partagé dans un groupe de discussion dans l’application de messagerie cryptée Telegram, on voit comment fabriquer rapidement une cagoule à partir d’un T-shirt noué.


Sur Internet, il existe même un e-shop spécialement dédié aux manifestants hongkongais, où sont vendus différents équipements permettant de dissimuler son visage : masques, cagoules, mais pas encore de pointeurs lasers.
 

Une technique efficace pour perturber la prise de vue

 

Montage photo extrait d’une expérience visant à déterminer l’efficacité des pointeurs lasers pour neutraliser temporairement les capteurs des caméras. Crédit : Michael Naimark, 2002.


Dans un article de blog détaillé publié en 2002, Michael Naimark, un artiste et chercheur en réalité virtuelle et arts numériques américain, a détaillé une expérience qui montre qu’un pointeur laser, même de faible intensité et placé à plusieurs dizaines de mètres d’une caméra, peut largement en perturber la prise de vue.

Cette technique peut également détériorer les capteurs des caméras et les manifestants semblent en avoir pris bonne note, comme le montre le message ci-dessous, publié sur le forum hongkongais LIHKG. 

"J'ai entendu que les capteurs des caméras peuvent être facilement endommagés si un rayon laser les vise directement. Aux frères qui ont des lasers verts vous pouvez essayer de viser la personne [le policier] qui tient la caméra", écrit cet internaute le 28 juillet sur LIHKG. 


À Hong Kong, un système de surveillance à la chinoise ?


Mais sur les réseaux sociaux, des internautes affirment aussi que les lasers serviraient à brouiller des systèmes de reconnaissance faciale utilisés par la police, une methode d'analyse vidéo avancée permettant de surveiller et d’identifier en direct et automatiquement un large groupe de personnes.

ian bremmer

 

@ianbremmer

 

 

Hong Kong protestors shooting lasers to thwart Chinese facial recognition technology. Wow. (ht @alessabocchi)

 "Les manifestants hongkongais utilisent des lasers pour déjouer la technologie de reconnaissance faciale chinoise. Wow.", a tweeté le politologue américain Ian Bremmer. 


Cette technologie est notamment utilisée largement en Chine, où l’État surveille des millions de personnes via un réseau de caméras de surveillance et leur attribue une "note sociale".

Hong-Kong est une région administrative spéciale semi-autonome conservant un gouvernement et un système juridique distincts. Les politiques mises en place en Chine continentale n’y sont donc pas nécessairement appliquées. 
 

 

 

"La police n’est pas assez avancée technologiquement pour faire de la reconnaissance faciale à proprement parler"

Si des technologies de reconnaissance faciale ont déjà été officiellement mises en place à l’aéroport international d’Hong Kong, "la police ne dispose pas de ces technologies pour surveiller en direct les manifestants", juge Charles Mok, député de l’opposition hongkongaise représentant le secteur des nouvelles technologies.
 Au début, les manifestants ont utilisé ces lasers pour éblouir les policiers, mais dans un deuxième temps, ils se sont dit que ça pourrait aussi brouiller leurs enregistrements vidéos, qu’ils utilisent pour repérer des manifestants, pour présenter des preuves lors des procès ou faciliter leur arrestation.

Tom Grundy

 

@tomgrundy

 

 

Don't forget kids, it's your right to film Hong Kong's police force.

Helps keep them accountable too.
Vid via Reddit http://bit.ly/2SOrxpb 

 

Vidéo intégrée

 

Dans cette vidéo diffusée le 30 juillet sur Twitter, on voit à gauche un policier tenir une petite caméra sur pied déstinée à filmer les manifestants. Cet équipement serait le dispositif standard de la police hongkongaise, selon le blogueur hongkongais “Hong Kong Hermit” interrogé par notre rédaction. Au milieu de l'image, un autre policier vise celui qui le filme avec une lampe torche pour perturber la prise de vue. 
 

L’idée est donc bien d’empêcher les policiers de reconnaitre des individus dans la foule, mais je ne pense pas que la police puisse faire de la reconnaissance faciale à proprement parler, elle n’est pas suffisamment avancée technologiquement. Elle enregistre des photos ou des vidéos et les analyse dans un second temps, manuellement ou éventuellement à l’aide de logiciels. 

"Le gouvernement semble vouloir imiter la Chine"
 

Dans le cadre de mon mandat, j’ai demandé au gouvernement si la police utilisait des systèmes de reconnaissance faciale et il a dit que non. Mais je ne suis pas sûr qu’il dise toute la vérité et je pense que la police est en train d’expérimenter et de se préparer à acquérir des outils d’analyse vidéo avancés.

Notre gouvernement semble vouloir imiter la Chine et son système de surveillance généralisé, mais il se heurte ici à une farouche résistance de la population. Nombreux sont les citoyens à ne pas croire le gouvernement et la police et à leur poser des questions précises, par exemple sur les caméras de surveillance installées ici et leurs fabricants chinois.


Des manifestations transformées en mouvement contre l’influence chinoise


Depuis plus de quatre mois, de nombreux Hongkongais manifestent contre leur gouvernement et dénoncent un rapprochement qu’ils jugent préoccupant avec la Chine. Le 16 juin 2019, deux millions de manifestants sont ainsi descendus dans la rue, soit plus de 25% de la population.

En février, une proposition d’amendement d’une loi d’extradition, depuis suspendue, avait mis le feu aux poudres. Elle aurait permis que des personnes ayant commis des crimes en Chine continentale soient renvoyées là-bas pour être jugées. Des membres de la société civile avaient alors dénoncé une mise en danger des activistes indépendantistes et pro-démocratie hongkongais, qui risqueraient d’être poursuivis par le système judiciaire chinois, jugé arrimé à l’appareil politique communiste. 

Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas). 

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