ABDELGHANI YOUMNI
Economiste et Consultant
Abonné·e de Mediapart

11 Billets

0 Édition

Billet de blog 18 avr. 2022

MAROC LA DIPLOMATIE ECONOMIQUE A L’EPREUVE DE L’ INFLATION GEOPOLITIQUE

ABDELGHANI YOUMNI
Economiste et Consultant
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’inflation actuelle au Maroc est importée, elle est aussi géopolitique, une conséquence des conflits armées, des guerres économiques et de futures migrations programmées des chaînes de valeur globales au nom de la dé-mondialisation et qui sait à l’aube de la dé-carbonation. Ce périmètre de crises toutes convergentes n’a cessé de s’élargir depuis le déclenchement de la pandémie du Covid-19, tout cela procède de l’envolée des coûts du fret maritimes multipliés par 1000, des effets de la surchauffe économique mondiale de 2021, de la sécheresse qui assèche la croissance primaire et  cerise sur le gâteau du déclenchement de la guerre tant attendue en Ukraine.

Et l’on pourrait continuer ainsi sur cette enchaînement de facteurs de désordre et de  déstabilisation de l’économie et du commerce international qui ont été les causes à effets de  ruptures dans les exportation de céréales, de tournesol produit de base dans la production d’huiles végétales, de gaz, de pétrole, de de semi-conducteurs mais aussi et surtout de phénomènes massifs de spéculation pilotés par les cartels des contrats à termes et de produits dérivés liés aux hydrocarbures et aux transactions financières sur les produits alimentaires et les matières premières. Tout comme la crise de 2008 et celles d’avant, cela réveille le Tsunami inflationniste.  

 Dans la réalité et pour ce qui est du cas du Maroc, et pour ne parler que d’inflation, son niveau supportable est clairement de pouvoir se maintenir  loin en dessous de deux chiffres car en absence d’une croissance nominale forte qui éponge l’inflation et d’une possibilité d’indexation des salaires sur l’inflation, la pression sur la caisse de compensation devient inévitable et dangereuse pour les fragiles équilibres macroéconomiques et budgétaires du pays.

 Pointée l’inflation, c’est aussi rappeler sa forte corrélation avec le pouvoir d’achat, qu’elle est la seule à pouvoir ruiner de manière concomitante l’épargne, la propension à consommer des ménages et la paix sociale. Ce que nous savons du Maroc, c’est qu’une augmentation générale des prix et au-delà d’un seuil supportable compris entre 6 et 8% et en présence d’une croissance économique nominale d’au moins 3%,  la pauvreté structurelle signera son retour et frappera aussi la classe moyenne endettée et fragilisée par le poids des crédits et des coûts de l’éducation et de la mobilité. Quant aux finances publiques, elles seront face au mal nécessaire de préserver le pouvoir d’achat par la stabilisation artificielle des prix via les dépenses publiques et les dépenses fiscales dont le coût est  d’accumuler des déficits et des dettes intérieure et extérieure. En temps de crise, toute paix sociale à un coût fiscal accouchant d’une dette et ce n’est pas qu’un adage.

 Reste à savoir que le Maroc n’est pas le seul pays dommage collatéral des crises accumulées et de la guerre en Ukraine et il n’est pas non plus le seul en sursis d’insécurité sociale. Tous les pays du monde non producteurs d’hydrocarbures et de céréales sont frappés aujourd’hui par la crise inflationniste et par la dévaluation monétaire. Avons-nous des leviers à actionner à court terme, la réponse est clairement non, l’énergie irrigue notre économie et nos modes de vie, elle est partout, en amont et en val de la valeur ajoutée que nous produisons et dans les biens et service que nous consommons.

  Cependant, l’économie marocaine est résiliente de nature , le pays a entamé depuis plus d’une décennie sa marche forcée vers la souveraineté alimentaire grâce au Plan Maroc Vert qui a permis de substituer les productions légumières et fruitières aux céréales moins rentables et c’est un succès indéniable qui a fait baissé les coûts de production et amélioré les revenus d’une frange non négligeable du monde rural. Le deuxième levier existant est d’ordre monétaire, sur les soixante dernières années l’inflation au Maroc est restée en moyenne autour de 4.6% et l’endettement public toujours en dessous de 100% du PIB, les prix restent stables grâce à la robustesse du dirham liée en partie à son non convertibilité.

  Et pour être juste à la création d’une partie de la valeur ajoutée alimentaire par les ménages, ce qui permet de réduire les dangers de l’inflation contenue dans les caddy des grandes surfaces, le marocain prépare ses repas avec le « fait maison » une arme fatale contre les fièvres inflationnistes, même cela peut paraître anodin, cette fièvre est souvent dans les caddy des grandes surfaces et du prêt à chauffer, produire sa nourriture divise par cinq le coût de la consommation alimentaire et réduit l’inflation de 1 à 1.5 points.

 Rappelons-le, l’inflation permet souvent et à contrario de réduire la dette publique car les taux d’intérêt augmentent et rendent négligeable ceux appliqués aux dettes antérieures, au même temps une inflation forte oblige les Etats à s’endetter pour résorber le déficit budgétaire. Dans cette nouvelle configuration,  une sortie à l’international est-elle souhaitable pour le Maroc ? Je pense que cela reste plausible et possible, car même si la dette extérieure marocaine n’est pas abyssale, le pays est réputé solvable et jouit d’une excellente réputation auprès des agences de notation, sa dette extérieure ne dépasse pas 32% du PIB contre 55%  et 171% du PIB pour l’Afrique du Sud et le Liban.

 S’endetter à l’international dépendra de l’évolution des cours des matières premières et surtout pétrole, gaz et céréales, des évolutions du  conflit armé  en Ukraine et du niveau d’impact de la sécheresse sur la campagne agricole nationale. Nous avons bien conscience que la politique budgétaire du royaume se distingue par son caractère macro-prudentielle et par une structure de base de la dette souveraine davantage orienté investissement public et infrastructures que consommation publique et chèques alimentation, il s’ensuit que  la décision de laisser filer la dette pour protéger la cohésion sociale et le pouvoir d’achat  dépendra de ce qu’atteindra l’inflation d’ici juillet 2022, de la campagne agricole largement compromise et du cours du dirham par rapport à l’euro et au dollar.

 Puis, reste la question des coûts de l’inflation, ils sont souvent liés à son taux, à l’incertitude qu’elle engendre et au degré d’indexation des revenus et du régime fiscal. Mais il est indéniable de souligner qu’elle est capable d’imposer un coût réel à la société à travers le chômage et la paupérisation, à l’économie par le biais du recul de la demande de consommation et d’investissement, aussi à la monnaie qui pourrait s’effondrer et retrouver son vrai statut de papier sans valeur marchande. Enfin une forte inflation gonfle la dépense sociale au présent et sacrifie l’État régalien au futur.   

 Une autre source de préoccupation et l’effet sur l’Etat, en théorie 1 point d’inflation accroît les recettes publiques de 0.6%  mais en absence d’une croissance économique vigoureuse et quand l’inflation dépasse un seuil de 3 à 4%, chaque point supplémentaire dégrade la croissance économique d’au moins 0.5 point et augmente le déficit budgétaire d’au moins 0.25 %. Reste la question du trésor qui agit en pompier à travers les dépenses publiques de compensation au service du seul pouvoir d’achat et réduction de la précarité, il agira en bouclier tarifaire artificiel devant absorber chaque point d’inflation par la moitié soit 0.5 point de subvention ou de baisse des taxes.     

 Quel est le Cap ? Cette interrogation légitime pose une nouvelle fois la question des mesures à prendre au sein de la sphère économique et sociale, doit-on augmenter les salaires par indexation sur l’inflation et créer un phénomène de spirale en boucle du type rançon de la hausse des prix, arbitrer par des taxes flottantes mais cette mesure n’est efficace que pour les inflations conjoncturelles ou enfin verser des primes ciblées aux transporteurs et aux couches les plus vulnérables. Chacune de ces mesures aura comme conséquences d’éprouver les finances publiques et d’aggraver les déficits budgétaires et les dettes intérieure et extérieure.

 A cette heure, le problème pour le Maroc est de contenir l’inflation et d’éviter la stagnation qui conduirait à la stagflation qui signifie inflation, croissance faible et fort taux de chômage et c’est cela qui a conduit le gouverneur de la Banque Centrale marocaine à maintenir le taux directeur à 1.5% afin de soutenir l’économie et de rassurer les opérateurs privés, les investisseurs et les ménages. Au final le royaume et  à l’instar de la plupart des pays du monde et surtout à économies de taille intermédiaire fait face à une situation délicate qui ne doit pas se transformer en situation impossible et en cauchemar monétaire, budgétaire puis social.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Climat
Face au chaos climatique, le séparatisme des riches
Alors que des milliers de Français sont évacués à cause des incendies, que d’autres sont privés d’eau potable voire meurent au travail à cause de la chaleur, les ultrariches se déplacent en jet privé, bénéficient de dérogations pour pouvoir jouer au golf et accumulent les profits grâce aux énergies fossiles. Un sécessionnisme des riches que le gouvernement acte en perpétuant le statu quo climatique.
par Mickaël Correia
Journal
Climat : un été aux airs d’apocalypse
Record de sécheresse sur toute la France, feux gigantesques en Gironde, dans le sud de l’Europe et en Californie, mercure dépassant la normale partout sur le globe… Mediapart raconte en images le désastre climatique qui frappe le monde de plein fouet. Ce portfolio sera mis à jour tout au long de l’été.
par La rédaction de Mediapart
Journal — Proche-Orient
À l’hôpital al-Shifa de Gaza, les blessés racontent les bombardements
La bande de Gaza ressort épuisée de cet énième round de violences meurtrières entre Israël et le Djihad islamique palestinien. Malgré la trêve entrée en vigueur dimanche soir, les habitants pleurent leurs morts, les destructions sont importantes, et des centaines de blessés sont toujours à l’hôpital, désespérés par la situation et par les pénuries de médicaments. « J’ai vraiment cru qu’on allait tous mourir, enterrés vivants », raconte un rescapé.
par Alice Froussard
Journal
En Ukraine, les organisations internationales en mal de confiance
Depuis le début du conflit, la société civile ukrainienne s’est massivement mobilisée pour faire face à l’offensive russe. Alors que les organisations internationales sont critiquées, comme on l’a vu encore récemment avec Amnesty International, la plupart de l’aide humanitaire sur le terrain est fournie par des volontaires à bout de ressources.
par Clara Marchaud

La sélection du Club

Billet de blog
Cornichon
Si mal jugé.
par C’est Nabum
Billet de blog
Avec mes potes, sur la dernière barricade
Avec les potes, on a tout ce qu’il faut pour (re)faire un monde. Et on se battra jusqu’à la dernière barricade, même si « la révolution n’est plus synonyme de barricades. Elle est un tout autre sujet, bien plus essentiel : elle implique de réorganiser la vie tout entière de la société ». Ce à quoi on s’emploie. Faire les cons, tout en faisant la révolution : ça va être grandiose. Ça l’est déjà.
par Mačko Dràgàn
Billet de blog
Iel
De la nécessité d'écrire inclusif-ve...
par La Plume de Simone
Billet de blog
Une approche critique de la blanquette de veau
Un jour, je viens voir ma mère. Je mange avec ma mère. J’ai fait une petite blanquette, c’est dans la casserole, elle me dit et je lui dis que c’est chouette mais quand je regarde la casserole, c’est bizarre cette blanquette dans l’eau. On dirait qu’il manque quelque chose.
par noemi lefebvre