Le Maroc, l’aquarius rêvé de l’Union Européenne

 

Le Maroc et l’Union européenne sont au carrefour d’un défi  majeur de  leur partenariat stratégique et singulier, Trente ans après le programme de coopération technique, le royaume du Maroc est devenu l’un des bénéficiaires prioritaires de la politique de voisinage de l’UE avec de nombreux investissements et  dons annuels qui dépassent les 200 millions d’euros. Cette enveloppe conséquente va directement au trésor marocain et cible en priorité  l’appui structurel et budgétaire.

 

Mais au-delà de la solidité des fondamentaux des relations bilatérales, des divergences sur le décryptage et le traitement de la crise migratoire semblent se dévoiler au grand jour.  Les eurosceptiques et les acteurs du tour de vis sécuritaire bloquent toute tentative de coopération de l’UE avec les  voisins de la rive sud de la Méditerranée face  aux poussées migratoires venant de l’Afrique Subsaharienne et du Maghreb. Il n’est pas erroné de penser que cette crise oppose clairement  géopolitique et politique et fait perdre tout sens d’intelligibilité dans les pourparlers  entre démocrates  libéraux  et  populistes.   

Ce n’est pas tout, car en plus la pression migratoire du et vers le  Maroc, un élément supplémentaire alarme les autorités de ce pays, L’Université et les formations professionnelles ne jouent plus leur rôle de locomotive de la vie économique et sociale pour beaucoup à cause de la forte inadéquation entre les offres de formations et les besoins du marché de l’emploi. Subir l’exclusion n’est pas chose aisée, il faut dire qu’au Maroc  et excepté les petits projets de l’initiative nationale de développement humain (INDH),  des politiques publiques  nouvelles et innovantes ciblant les jeunes marocains de 18 à 35 ans sont quasi inexistantes. Plus de 65% de ces jeunes sont sans activité, les inégalités sociales et territoriales ne font qu’accentuer les gaps et les contre-pouvoirs de la contestation dans la rue ou sur les réseaux sociaux. C’est bien pourquoi, le modèle économique basé sur la rente foncière, l’industrie immobilière et de la croissance économique par la dette sans productivité  a été déclaré caduque, et que des réformes  majeures et urgentes constituent une priorité nationale.   

Au cœur de ces doutes, les embarcations pneumatiques, les « Go-Fast » et les « pateras » ont repris du Maroc vers les côtes espagnoles, les migrants sont pour la plupart subsahariens mais avec de plus en plus de marocaines et de marocains. Tous outsiders sociaux, soit migrants économiques ou migrants climatiques à la quête de leur part de mondialisation, au péril de leur vie. Ne cherchant pas à renverser la table mais à changer seulement les joueurs, les passeurs usent des réseaux sociaux pour commercialiser des programmes de migrations clandestines. Dans cette démarche, les bandes de passeurs tout en étant criminelles, défient les politiques et le droit international en imposant la monétisation frauduleuse des traversées amendant à leur convenance les barrières douanières  protectionnistes qui s’opposent à  la libre circulation des personnes.    

« Il faut boire l’eau en pensant à sa source » dit un proverbe Bambara, les routes des migrants vers l’Europe se trouvent en Turquie, Lybie, Tunisie et Maroc. La Turquie a bénéficié d’une enveloppe de 5 milliards de dollars pour cadenasser ses frontières et jouer le rôle  du gendarme proche orientale de l’espace Schengen, la Tunisie en stress social majeur suite au rendez-vous manqué de sa révolution n’attire que peu de migrants, la Lybie désormais hors-jeu car théâtre d’une guerre civile savamment orchestrée pour détourner les 13 milliards annuels de recettes pétrolières et dont les bandes armées réduisent les migrants subsahariens en esclaves et en « diamants noirs ». Enfin le Maroc à présent territoire de départ et d’arrivée de migrants, le pays futur membre de la CEDEAO deviendra le véritable poste frontalier séparant deux communautés économiques et humaines dont la population s’élève à presque 1 milliard d’habitant, pour des taux de fécondité asymétrique, 5.6 enfants par femme dans l’espace CEDEAO contre 1.58 enfants dans l’UE.

Le caractère stratégique de ses attributs géographiques fera du Maroc, la future ligne de démarcation entre l’union européenne et les flux migratoires. On n’est  pas surpris d’apprendre que l’arrivée des populistes nationalistes au pouvoir en Italie a provoqué un réel détournement du trafic des migrants, substituant les côtes atlantiques et méditerranéennes du Maroc à seulement 14 kilomètres de l’Europe au péril sicilien de Lampedusa se trouvant à 160 kilomètres de la Tunisie et de la Lybie.

Etudier les logiques à l’œuvre permet de faire un pas dans la compréhension de l’arithmétique budgétaire des sociaux libéraux et de la peur de la dilution ethnique des populistes. Toutes les études récentes démontrent que l’Europe qui s’est voulu Malthusienne est en déroute démographique, que le vieillissement dans la dépendance est irréversible. Condamnés à perdre plus de 16% de sa population et à une représentation de 33%  des plus de 65 ans d’ici 2060, l’Europe est enclin à cohabiter avec la migration comme solution politique pour maintenir le financement des longues retraites et des lourds dépenses de santé, pour poursuivre la création de la croissance par les dettes privées et publiques et pour peupler ses périmètres urbains et ruraux. Au nom de la souveraineté, les populistes défenseurs de la culture, de la civilisation et de l’héritage judéo-chrétien s’opposent à la dilution religieuse ou ethnique de l’Europe. Il est pourtant vrai que les migrations ont de tout temps couvert la planète au bénéfice de nombreux métissages biologiques et culturels. Au même temps, face aux populistes se trouvent des minorités communautaristes qui cherchent à s’approprier des territoires et pour d’autres  à affranchir des cités entières du contrôle de la puissance publique pour les livrer à l’économie de la drogue et de la délinquance sociale.

Notons pour l’heure que si l’UE parie sur la mise en place de zones d’exclusions terrestres et maritimes au Maroc pour stopper les marées de migrants venant de l’Afrique subsaharienne puis de les contenir et les détenir dans le pays, les autorités marocaines y sont clairement opposés et ne souhaitent surtout pas se substituer à l’UE pour le maintien de ses frontières. Là encore, toute en reconnaissant la violence du phénomène migratoire pour les pays d’accueil, le veto anti migrant des pays de l’Europe Centrale et Orientale  et les tragédies et humiliations que vivent les migrants, nous nous sommes qu’au début d’une mobilité transnationale et inconditionnelle. C’est à l’évidence une des  périlleuses  externalités de notre mondialisation rapace et discriminante. Le Maroc a montré énormément de volontarisme dans la gestion du dossier migratoire imprimé dans son adhésion sans conditions au projet de reconstruction de l’Afrique et à la coopération Sud/Sud, le royaume a procédé à plus de 40000 régularisations et à de nombreux assouplissement dans l’accueil et l’installation des étrangers. Même marqué par la contemporanéité de la situation migratoire, le pays faisant face à ses propres crises sociales et économiques ne pourra jamais assurer aux migrants bloqués des conditions d’intégration suffisantes pour préserver leur dignité et la sienne. Pour ne parler que du logement, de l’emploi, de l’éducation et des soins, ce qui implique tout d’abord pour l’UE de participer au financement de  l' effort colossal  de sédentarisation de ces nouvelles populations.

Poussant la critique très loin, plusieurs acteurs politiques voient dans la crise migratoire la nécessité d’anticiper sur l’après Schengen  : non seulement en réduisant le phénomène migratoire à des questions budgétaires et ethniques mais aussi en se dotant d’une agence européenne des migrations, d’un fonds d’intégration technologique, politique et économique pour l’Afrique. Les migrations sont irréversibles et elles seront exponentielles, l’Afrique comptera 2.5 milliards d’habitants en 2050 dont 900 millions d’urbains, le rattrapage technologique sera coûteux et le développement  technologique certainement  plus long et peu autocentré. Si une migration d’élite dite nomade est en marche depuis des décennies, il va falloir œuvrer à ce que celle qui se résume à être invasive devient moins indigne et plus valeureuse.  Cela aura un coût pour l’Europe, peut-être pour toutes les nations éclairées  qui devront financer le développement et le ralentissement de la croissance démographique en Afrique Subsaharienne. Ce paradigme alternatif, le seul vertueux  en faveur de l’Afrique nécessitera un nouveau plan Marshall, du transfert de technologie et du leadership  transnational, cela ne se fera pas non plus sans bouleversements majeurs au sein de nombreux régimes politiques autoritaires, rentiers et vieillissants.     

               

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