AU MAROC, PEUT-ON FAIRE COHABITER INFORMEL ET NOUVEAU MODELE DE DEVELOPPEMENT?

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L’informalité met-elle en péril le développement économique  et social des pays du sud ? Rodrik Dani, confirme cette hypothèse, l’économie informelle est un thermomètre des inégalités mais aussi un propulseur, selon lui cette  économie est vivrière pour les couches populaires, n’entraînent que rarement l’enrichissement de ses acteurs. Pire, elle creuse les écarts de productivité entre  le secteur formel performant et connectés aux innovations et le secteur informel sous outillés et dépourvu d’algorithmes organisationnels. 

L’économie informelle n’est pas une singularité d’un continent ou d’un pays, elle représente 70% de l’activité économique en Afrique ;  50% en Asie, 35% en Amérique Latine et 5 à 10% en Europe et en Amérique du Nord. Résultat d’un comportement économique non capitaliste fondé sur la réciprocité, la redistribution, les réductions des coûts de transaction, du ratio capital/travail et même de l’inflation. Cependant,  elle déconstruit les marges de manœuvre des pouvoirs publics en termes de dépenses publiques et de transferts sociaux. C’est alors qu’il est intéressant de noter que l’économie informelle est une vraie citadelle dans laquelle coexistent l’artisanat traditionnel, la micro entreprise, le travail à domicile, les prestations de service, le transport, la contrebande, les narcotrafics,… Ces secteurs incluent aussi la finance informelle et l’économie souterraine plus dangereuse.  

Au Maroc, le poids de l’économie informelle s’élève à 170 milliards de dirhams, l’équivalent de 14.1% du PIB, elle égalise la somme des parts  en valeur ajoutée dans le PIB national du tourisme 7.5% et du textile 7%, secteurs qui emploient à eux deux pas moins 750 000 et 220 000 personnes. A partir de données comparatives, il ressort que sur une population active de 11 millions, si le secteur privé formel absorbe 3 millions de salariés, celui de l’économie informelle le talonne avec 2.5 millions soit 25% de la population active, le reliquat correspond à 4 millions de personnes dans le secteur primaire et 3 millions répartis entre la fonction publique et les professions libérales. Pourtant il est parfois difficile d’esquisser une réelle frontière entre les deux. En s’appuyant sur les chiffres publiés, deux chiffres se dégagent, celui de la quotité des activités de commerce et de réparation dite d’économie populaire qui représente 54 milliards de dirhams soit 31% du total et du BTP avec 22 milliards de dirhams soit 13% profitant aux gros promoteurs immobiliers qu’on doit davantage inclure dans l’économie souterraine. A l’instar de beaucoup de pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée, au Maroc il est difficile de définir clairement le secteur informel, mais nous pourrions définitivement penser qu’il agrège des personnes qui exercent des activités certes économiques mais sans statut juridique et sans identités fiscale et sociale.

Il est aussi important d’insister sur le fait que la crise sanitaire de la Covid-19 a révélé l’importance de l’économie informelle pour l’économie du Maroc,  du moins à court terme. Plus de 5.1 millions de personnes gravitant autour de l’économie informelle ont bénéficié des allocations versés via l’outil digital, l’informel a aussi paradoxalement été une des vannes qui a servi à  réouverture de l’économie suite à la levée progressive du confinement en juin 2020, elle a même en partie contribué au nom de la résilience et la solidarité éviter  à l’Etat de financer la relance avec des montagnes de dettes  et de déficits budgétaires. La solidarité, le pacte social de résilience nationale, ont permis au secteur informel d’avoir un effet de levier sur la reprise de la vie sociale et l’activité économique. De mon point de vue, en cette épreuve destructrice de toute soupape de la valeur ajoutée, le démantèlement de l’économie informelle n’est pas la solution mais il faudra envisager dans le cadre du futur modèle de développement économique d’opérer  des stratégies de bienveillance inclusive accompagnées de fermeté accommodante, réformer par ruptures mais sans fractures.  

Nous venons d’analyser comment l’économie informelle est capable de gangrener les réacteurs et les circuits créateurs de richesse  productive, aussi de rendre sa répartition inéquitable puis enfin de rendre inefficientes toute action et politique publique. Au même temps, cette économie s’impose comme un ciment entre les moins égaux et les plus égaux et comme un mécanisme de préservation de  la cohésion sociale par l’absorption du chômage. Mais si c’est l’avenir qui nous intéresse, il est clair que cette situation n’est pas viable à long terme et elle serait  en déphasage avec l’État de droit, la démocratie plurielle  et avec le progressisme social et la justice fiscale d’un Maroc du juste meilleur.

C’est aussi assurément vrai qu’au Maroc, le manque à gagner fiscal pour cause d’économie informelle est de 40 milliards de dirhams, les pertes de cotisations sociales est de 6 milliards de dirhams, de taxe sur la valeur ajoutée d’élève à 28 milliards di dirhams et de pertes en impôts sur les sociétés de 4 milliards de dirhams.  L’atout social de la formalisation de l’économie doit conduire à un sursaut de la productivité synonyme d’ancrage au progrès technique et à un sentier de croissance économique résultant surtout de la production et de l’emploi.      

Malgré toutes ces contraintes évidentes auxquelles s’ajoutent le dividende démographique fruit de la rapide transition démographique qui fait que plus de 40% de marocains ont aujourd’hui entre 15 et 35 ans et qu’en 2060 plus de 55% de la population aura plus de 62 ans. Le risque n’est pas minime pour les équilibres macroéconomiques, ces défis sont à relever, un benchmark sur les pratiques innovantes à l’international et  une modélisation des solutions semblent inévitables. Réduire le poids de l’informel de 39% pour le ramener  au moins à 25%, moyenne de la région MENA n’est pas un seulement un plaidoyer ou un vœu pieux  mais une des grandes orientations stratégiques des plus hautes autorités du royaume.

 Côté benchmark, commençons par le cas de la Grèce qui a institué  l’obligation de plafonner le paiement par cash, nous pouvons y inclure l’encouragement de la bancarisation, la généralisation de la digitalisation des opérations d’achat et vente par  l’utilisation de la mobile money. On peut aussi  s’inspirer du Chili qui pour lutter  lutte contre l’économie informelle a innové dans l’allègement de la fiscalité sur l’emploi, l’importance de l’affiliation à la protection sociale et dans la simplification du statut juridique et du régime fiscal pour les  TPE. Ce qui est certain, c’est qu’ on pourrait réfléchir à une génération de contrats de travail par classe d’âge qui aideront à résorber le chômage des 20-30 ans surtout si ces contrats incluent des allégements de charges sociales et des réduction de l’impôt sur le revenu pour des salaires inférieurs ou égal à deux fois le SMIG. Le dernier cas de nos benchmarks pourrait être la Turquie qui depuis plus de 20 ans, subventionne la création des petites entreprises, flexibilise le contrat de travail, encourage le zéro cash et prend en charge les réductions de cotisations sociales pour les créations d’emplois intermédiaires dans les secteurs du textile, de l’agroalimentaire, du tourisme et de l’artisanat.      

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