Madame la Ministre, je vous en supplie n'ouvrez pas les théâtres.

Madame la Ministre, je vous en supplie n'ouvrez pas les théâtres.

Cela peut vous paraître incongru comme demande mais je vous prie de me lire jusqu'au bout :

Je me présente, je suis comédien et je continue de subir, comme tous mes  camarades artistes, cette crise violente. J'aime mon métier et je suis dans l'impossibilité de l'exercer.

Vous allez me dire mais alors pourquoi vous me demandez de ne pas rouvrir les salles?

Et bien, Madame la Ministre, j'ai réfléchi, j'ai analysé et je suis arrivé au constat suivant : avant la/le Covid, je me posais beaucoup de questions concernant le fonctionnement du théâtre et les travers de celui-ci.

Je me suis toujours demandé :

Pourquoi les théâtres sont dirigés très majoritairement par des mâles blancs?

Pourquoi le théâtre est-t-il à ce point dépendant de l’Etat ? 

Pourquoi ne peut-il vivre que grâce au bon vouloir de ce dernier? Alors que l’Etat fait partie des cibles prioritaires du théâtre?

Pourquoi le système des subventions est-il aussi opaque ?

Pourquoi les théâtres nationaux sont-ils loins et inaccessibles à des populations qu’on qualifie de défavorisées ? Ces populations mêmes que le théâtre exhibe et défend  à travers des textes et des mises en scènes à l'abri des regards des concernés.

Pourquoi sommes-nous obligés d'accepter de travailler gratuitement sous prétexte que nous aimons ce que nous faisons ? 

Pourquoi sommes-nous officiellement des chômeurs et officieusement des intermittents ?Alors que nous travaillons comme tout le monde, cotisons comme tout le monde et consommons comme tout le monde. 

Pourquoi un comédien ou une comédienne noir.e est souvent confiné.e dans des rôles de noir.es, de femme de ménages, ou d'immigrés sauvés par des blancs ?

Y a-t-il des textes blancs pour des comédiens blancs et les autres pour le reste ?

Pourquoi la misogynie et le sexisme demeurent-ils sous silence ?

Pourquoi distribuer des subventions à des compagnies déjà subventionnées, sur-subventionnées,  et laisser sur le carreau les nouvelles structures sous prétexte qu'elles n'ont pas d'expérience ? Or, ces dernières constituent les piliers de demain, le théâtre de demain et le modèle de demain...

Pourquoi l'évolution à laquelle nous assistons actuellement dans plusieurs milieux fait mine de ne pas voir le théâtre et son état de mort cérébrale ?

Comment sont nommés les directeurs des théâtres ?

Comment est utilisé l'argent du contribuable dans ces structures?

Pourrions-nous avoir accès aux dépenses de chaque structure et à leurs justifications comme nous le demandons à nos députés ? 

Pouvons-nous avoir accès aux comptes des théâtres ? 

Pouvons-nous avoir accès aux appels d'offres  lancés par les théâtres et le processus de leur attribution ?

Pouvons-nous avoir accès au processus de nomination des directeurs des théâtres ?

Voilà, Madame la Ministre tant de questions que je me posais avant la crise et qui continuent de me préoccuper aujourd’hui. 

Voulons-nous reprendre les mêmes et refaire le même monde d’avant ? Voulons-nous rejouer le même match avec les mêmes joueurs ? Ces mêmes joueurs qui n’ont pas pris le temps de faire ce pourquoi ils se sont engagés : mettre en évidence les travers de la société et montrer l’exemple? 

Comme dirait l'autre, derrière chaque crise il y a une bonne nouvelle et moi permettez-moi de le dire, j'ai la bonne nouvelle :

Mettons en place des états généraux du théâtre dont l'objectif est de répondre à toutes ces questions et je suis sûr que plein d'autres questions planent encore et attendent des réponses. Je ne demande pas un Grenelle de PowerPoint mais des discussions transparentes et ouvertes à tous et à toutes. 

Alors en attendant la fin de la crise, je vous suggère de ne pas céder à la pression; certes la situation est grave mais en attendant de trouver une issue, pourquoi ne pas  y arriver avec un nouveau modèle plus juste plus en adéquation avec nos sociétés, nos diversités, nos classes sociales et surtout un modèle plus équilibré, plus transparent, plus équitable et plus respectueux.

Je vous prie, Madame la Ministre d'agréer mes solutions les plus raisonnables et je reste à votre disposition si vous avez des questions; car je le sais, quand on est dans les hautes sphères, les informations peinent à remonter jusqu’à nous.

Par ailleurs, je vous souhaite une belle et douce année 202?.

 

Cnac

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