La vérité est ailleurs

Une nouvelle année commence. Tout le monde a pu se rendre compte que la "Guerre froide" a repris de plus belle. Les uns s'en réjouissent (un monde multipolaire est né), d'autres en sont attristés (les rivalités surarmées entre les grandes puissances n'annoncent rien de bon).

En France, c'est l'angoisse. On ne sait quelle serait l'issue d'une attente sans objet. S'il y en avait un, les calculateurs professionnels l'auraient déterminé. Pour les amateurs profanes de nombres, et autres adeptes du théorème de Gödel transféré en sciences humaines, des méditations taoïstes de Fritjof Capra ou hindouistes de Werner Heisenberg, il y a de quoi se distraire un peu. Indétermination, incertitude, incomplétude, etc. Bref, on ne sait plus (si ce n'est qu'on est un nombre perdu).

Dans Les Fleurs de Tarbes, Paulhan (à qui le Câble, la Pravda internationale et la Toile ont été épargnés) avait admirablement dévoilé, en taquinant les meilleurs, la "terreur dans les lettres". C'était juste avant la catastrophe et la Libération (1939, 1941). Des surréalistes (retour d'exil ou du maquis) allaient céder du terrain aux existentialistes. Heidegger, Nietzsche et Marx devaient nourrir pour longtemps les débats. C'est Leo Strauss, Carl Schmitt et Raymond Aron, depuis la chute du bloc soviétique, qui occupent les esprits. Tout le monde sait que ce n'est pas un "progrès", que le nouveau siècle sera néo-conservateur (Fukuyama, Brzezinski, Huntington en renfort aux purs et durs) ou ne sera pas. Il paraît qu'il n'y a pas assez de place sur la planète pour accueillir d'autres prétendants.

Ou ne sera pas ! Une Apocalypse tranquille, ainsi Kenneth White intitulait un de ses livres dans les années 80. A cette époque, pendant que les doctes (débusqués par F. Cusset dans La Décennie, La Découverte, 2006) bricolaient leurs dispositifs "néo-réactionnaires" (voir, sous la direction de Pascal Durand et Sarah Sindaco, Le Discours "néo-réactionnaire", CNRS Editions, 2015), d'autres s'attelaient à une "galactique géo-poétique". Las des controverses compliquées et sur-idéologisées (archéo-critique, paléo-critique, nouvelle critique, etc.), ayant peu de goût pour la contestation ou la lutte des classes (Sartre ou Foucault, Althusser et Lacan...), ils s'appliquaient à contempler des oies sauvages (ce qui en reste, à l'aide de jumelles) et des cormorans (dans l'attente de la reine Erika), en se faisant traduire John Cowper Powys, William Carlos Williams et même W. S. Burroughs. La passion "ichtyophore" était née, peu compatible avec Bashô et le bouddhisme mahayana (ou tantrique), mais l'essentiel était de quitter l'Afrique et les Caraïbes dangereuses (Aimé Césaire, Achille Mbembe, Edouard Glissant, Nelson Mandela...), ainsi que l'Amérique latine (trop de complications côté Allende, Pinochet, la Baie des cochons, etc.). Idéogrammes brumeux et méditation transcendantale, avec un peu d'anarchisme, de dévotion aux bois (Kerouac garde forestier, surveillant des incendies...), aux chemineaux (Mille plateaux sous le bras, pour grapiller les bons morceaux, ainsi que Wittgenstein, qui a le double avantage d'être logique et mystique), aux étangs de Walden sans les bras ni le talent de H. D. Thoreau. 

Croissance, compétitivité, Star Wars.

Jonathan le Goéland, Dune, Brazil.

C'était trop beau pour être vrai. Jamais on n'avait si voluptueusement snobé l'intellect, en étant intellectuel au suprême degré ! C'est pourquoi Jean Paulhan, n'étant plus là pour lire des manuscrits, pour intimider le terrorisme intellectuel, pour repérer au premier coup d'oeil que Botul et Kant ça ne va pas, en s'en allant a livré la France à un carrousel magnifique. On ne compte plus les Malraux jouant avec les révolutions et prenant part aux discussions de comités de lecture, en trouvant même le temps d'écrire (et plus que n'importe qui). La French Theory a viré au cybercafé. Pascal Bruckner médite sur la sagesse de l'argent. La presse (des vestiges augustes, de plus en plus opaques) est délaisséee pour News Factory. Les "réseaux sociaux" en remontrent aux chaînes enchaînantes et déchaînées. Si tout le monde est savant, compétent, à quoi bon construire des écoles ?

C'est l'angoisse. Inquiétante étrangeté. Patrick Buisson nargue la médiocrité de ses adversaires.

Patrick Buisson a peut-être lu Paulhan. Pascal Bruckner a lu Alain Finkielkraut (et vice-versa). Houellebecq a lu Buisson, Bruckner, Finkielkraut et de la science-fiction (comme Cosmos, le chef-d'oeuvre de M. Onfray, thriller métaphysique qui ferait pâlir Gombrowicz de jalousie)...

Cela nous vaut un cahier de l'Herne consacré à Houellebecq (janvier 2017). Etrennes pour un monde éreinté.

Dominique de Roux, Jean Paulhan ne sont plus de ce monde. Le niveau (comme les vagues scélérates) monte inexorablement.

Jamais la gauche française n'aura été plus élégante (rue Solférino, on débat pour savoir si les roses pendantes sur le treillage enrubanné doivent avoir la tête tournée vers le bas ou vers le haut, or cela dépend de l'évolution de la campagne finalement, comme le protocole l'a fixée ; on se déplace devant caméra aux plateaux de télévision avec des petites notes pour la future investiture et des petites mains pour la vêture : les médias ont leurs exigences de mode), ni plus savante (on a conquis l'Académie française, au fauteuil d'un "réactionnaire" encombré et encombrant, bouté élogieusement dehors), ni plus répandue (Bernard-Henri Lévy soutient Ségolène Royal, puis devient plénipotentiaire de Nicolas Sarkozy à Benghazi, avant de poser avec des prises de guerre ukrainiennes au seuil de l'Elysée, au mandant suivant).

Pour la gauche désorientée (elle n'est pas la seule), qui n'a pas encore débranché (satori et seppuku mêlés !) les dispositifs déglingués et les engins exponentiels, la gauche reste un repère absolu dans la confusion absolue. Il suffit de savoir ce qu'a dit Bruckner, ainsi que Finkielkraut (on vous le fera savoir de mille manières, si obtus ou réfractaire que l'on soit), pour savoir que la vérité est l'exact contraire.

(Puisque la gauche est partout, y compris aux primaires de la droite, on peine à comprendre où elle n'est pas, ce pourquoi, accomplissement suprême, elle n'a même plus besoin d'être (quelque part)). 

Or c'est déjà s'orienter infailliblement, avec des précautions très sûres, et peu coûteuses en recherches coûteuses (surtout les sondages d'opinion, denrée rarissime).

De la géopoétique aux nouvelles théories et pratiques du mandala (moyen ou proche-oriental), de l'inconscient collectif (Jung) à l'inconscient machinique (Guattari), de la révolution moléculaire à l'atomisation néolibérale, de la Géopolitique de la nation (Frédéric Encel et Yves Lacoste ?!) à la géomorphologie de la Mer de Chine et des îles artificielles, les exégètes de Giuseppe Tucci seront passés par tous les degrés du nirvana et des cercles infernaux qui l'environnent (dans le psychocosmogramme rituel). Au plus bas des ventes aujourd'hui, toute cette sotériologie ardente ? A-t-on tellement envie de se raser le crâne quand il neige ? Et le Dalaï Lama, ne pourrait-il renoncer à ses sandales pour des baskets et des bas en laine ?

Merveilleux chaos ! Chaos virginal, vide exubérant, -- la déflagration est la genèse, comme dit la gnose du pauvre, miracle New Age et, tout compte fait, la sagesse de Bouvard et Pécuchet, subvertissant Flaubert à une échelle cosmique (houellebecquienne), est une chose grandiose. La terreur est aussi un paradis.

Succession ouverte ? Ce sera pour une autre libération.

A moins que l'azur, enfin, restitué après les nébuleuses adventices de l'homme -- et la calotte polaire, sauvée par inadvertance, se refermant sur ses gaz... ?  

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.