Le nouveau conformisme, refuge de certitudes intenables ?

L'"enfermement idéologique", autrefois, faisait courir à ses victimes quelques dangers notoires, dont l'incompréhension, puisque leur premier mouvement était de fissurer de grosses, de pesantes certitudes, notamment en en appelant à l'Autre. Ce dernier, pas toujours bien compris, fournissait l'occasion et l'outil : l'exotisme aidant, on réussissait à empêtrer les plus téméraires et les moins blindés dans quelques perplexités qui rendent modeste. On eut ainsi L'Empire des signes de Roland Barthes, et des lignes en zigzag entre le judo et le Mahayana ! Les spécialistes ne hurlaient pas frileusement à l'usurpation et n'accablaient que les faussaires. Le jeu confinait parfois au dilettantisme facile mais, chez les plus honnêtes, on évitait d'en savoir mieux que les populations lointaines, que leurs absolus et leurs raffinements.

Le jeu finit malheureusement par montrer ses limites : Kenneth White, au terme de sa Terre de diamant, retourna en Atlantique, à une cosmopoétique plus soucieuse de géomorphologie et d'ornithologie que d'échappées hors du redoutable, compact "ego occidental". Ailleurs, des débris de Mallarmé et de Lautréamont achevaient de se dissoudre dans les embruns et les fétiches, les idéogrammes d'emprunt, une pictographie rétive à l'intelligibilité comme à la dévotion des esthètes un peu désabusés.

L'"enfermement idéologique" seconde nature s'installa sans drame. On emprunte au néolibéralisme de quoi mimer de terribles subversions, de quoi, ô prodige, le critiquer sévèrement ! Cela ne trompe personne, mais c'est peut-être mieux que rien. On est entre soi et les temps sont durs ! On contrefait des "déconstructions" qui, autrefois très coûteuses, érodèrent des rocs autrement plus abrasifs, plus massifs, sérieusement problématiques. A force de galvauder, de recycler abusivement, on se calfeutre dans ce qui débordait désespérément la clôture. On s'y vautre avec la volupté du rescapé, ou la brutalité du braqueur : pelote et cocon... Les paresses, par capillarité, font d'étranges nouveaux rhizomes... Or on est plus confortablement piégé dans les carcans qu'on sait forger. Cela n'a rien d'exorbitant, puisque le geste négociait d'emblée un certain acoquinement, un compromis peu compromettant avec le retour à soi, la "présence à soi" d'un sujet fêlé, fatigué, douillettement resédentarisé, plus enclin à l'hédonisme agité, au sensualisme narcissique qu'à la joie critique, capable d'affronter les différends.

Le néolibéralisme honni (article à ajouter au dictionnaire de Flaubert) n'a qu'à se servir : l'entrepreneur de soi est partout. Autrefois, on eut les plus grandes peines à démontrer pour l'exemple l'existence de quelques "logothètes" doués, susceptibles de déjouer la doxa et les discours dominants. A présent que l'invention fait peur, on se cache derrière un logos étrillé, essoré, mais tenace et les thèses qui crient le plus fort, qui créent de la richesse, procurent toujours bonne conscience et triomphe facile. Naturellement, en face, l'"ennemi idéologique" est un comble de grossièreté, un monolithe de discourtoisie et de vitupération... Va-t-on lui opposer des Foucault vibratiles sans le "politiquement correct", des Genet insaisissables en l'absence d'audace et de perspectives funestes, des immatériaux tributaires d'un sublime imprévu ? L'adversaire est-il si obtus qu'il n'ait repéré déjà le défaut dans la cuirasse ? Or les héritiers ont tout notarié, inscrit aux fondations de leur fidélité à toute épreuve, c'est-à-dire docile à la récupération. Disons que quiconque reproche leur conformisme patent à ces rebelles extralucides et jaloux de menues excentricités est automatiquement assimilé à un fossile, à un monstre de malveillance. La stratégie étant leur discipline d'excellence, ils savent renchérir en matière de machiavélisme. Ainsi Jean-Claude Michéa eut presque à subir l'opprobre de figurer aux côtés de certaines de ses propres cibles, lui qui en appelle à G. Orwell et à une anthropologie qui ose travailler à découvert, hors alibi et néo-ethnocentrismes, hors mystique de la Croissance et mystification du Progrès ! Or chez Michéa ce monde est décidément mal fait, tout compte fait ! Recto : voici l'art de donner, de rendre et de recevoir, version Marcel Mauss ; verso : voici la nébuleuse "néo-réactionnaire" en expansion (Taguieff, Muray, Finkielkraut, etc.) ! Des conservatismes inédits, réfugiés sous de galants panonceaux pourfendent quiconque, rustre indécrottable, ne sait pas aimer à genoux un maître si doux, si rusé, si libéral qu'on n'ose le regarder en face : le grand dispensateur des "génrérations spontanées", des essences scintillantes, des "flux nomades" et des "inconscients machiniques" qui ne sont plus, depuis belle lurette, que des oripeaux, des rouages adroitement assujettis... 

Les "rebelles" hayékiens (et c'est à leur corps défendant qu'ils l'illustrent) ne craignent plus rien tant que le singulier et la connaissance à risques. Ils préfèrent l'individu querelleur et auto-entrepreneur, la masse armée de sa vulgate méconnaissable et du mégaphone, une multitude de tribus imperméables croissant à l'ombre de la croissance et des libertés qui thésaurisent, n'ayant plus rien à dilapider, sauf les anathèmes, la fatigue intellectuelle, la stérilité émotionnelle, et la nouvelle doxa.

 

 

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