Prolégomènes à la Grande Destruction assortie de plans débordés par les impondérables minimes

En s'arrêtant un peu aux complaisances annoncées ou surprenantes qui ont cet été accompagné les massacres à Gaza et continuent à leur fournir leur musique de fond, on est bien obligé de constater trois faits, qui sont désormais des truismes, de nature à désespérer les naïfs, à déniaiser les idéalistes et à épouvanter utilement toute sorte d'honnêtes gens.

Tout d'abord, il n'y a plus rien à attendre de la communauté internationale, qui est une simple association d'intérêts vacillants et d'exigences croulantes, gérée par des fonctionnaires plus ou moins loquaces et surtout incapables, vouée à subir le sort de la Société des Nations à une échelle plus grande. C'est une réserve de rhétorique fossile et de rites pittoresques, dont les pratiques relèvent du culte ésotérique et du folklore exubérant des cérémonies occultes, où le sacrifice des humains est de rigueur, où la bénédiction des prédateurs prend des allures joyeuses et où les psaumes polyglottes chantent les louanges régulières de la Grande Destruction, dans l'idiome unificateur de la stérilité sacrée. Ensuite, dans cette enceinte mystificatrice et mitigée, sanctuaire des prestations flamboyantes d'amènes Attila et de prosaïques requêtes de la servitude nantie de drapeaux ventriloques, il faut s'attendre à tout de la part des grandes puissances. Non seulement leurs volontés sont sanctifiées par l'unanimité réelle ou forcée, mais les vétos qui s'y expriment sont la réaction perverse de la mauvaise humeur et des raideurs inflexibles de ceux qui, à tort ou à raison, ont décidé de nuire en apparence à deux ou trois de leurs pairs, en profondeur aux trois quarts de l'humanité réunie, représentée par des préposés décoratifs à l'ameublement d'un temple barbare, dont les grands prêtres veillent à une stricte orthodoxie mobile dans sa stylistique, à tout jamais figée dans ses dogmes fondateurs, construits exprès pour empêcher les puissants d'anéantir leurs satellites respectifs. Enfin, l'opinion publique réduite à répercuter des colères ternes et convenues, prévues d'avance avec leurs cortèges bigarrés et leurs slogans vitupérateurs, lénifiants, carnavalesques, une clameur de silences insondables finalement convaincus de leur (in)utilité pratique. Face à des conflits souvent trop apprêtés pour n'être pas de confection, si irrémissibles ou invraisemblables qu'ils apparaissent, on est cyniquement invité à douter des versions courantes, autorisées, mais l'infini des cruautés entrouvert atteint violemment les consciences, qui se recueillent dès lors dans un consentement de bête stupéfaite et astreinte à errer dans un labyrinthe de conjectures plus ou moins assistées, un désert libre d'interprétations hasardeuses et d'hypothèses découragées par l'aberration incontournable, de quelque côté qu'elles se tournent. 

La voie est plus que jamais ouverte aux vocations dictatoriales, mais à une échelle transnationale. Anonymes et diverses, les voix impersonnelles qui donnent le ton possèdent le prestige des finances et le chatoiement de la puissance de feu, sans oublier la quasi-intégralité des canaux d'information qui entonnent avec une harmonieuse diligence la litanie absolue depuis une trentaine d'années : la terreur planétaire pour venir à bout du terrorisme... Hydre despotique inassignable, et turbulences de parade calculées rigoureusement... Malgré des moyens colossaux, qui écrasent le bon sens domestique, les émotions exotiques et finissent par noyer le tintamarre feutré des objections courtoises, le branle-bas ménager des insurrections excentriques, le terrorisme prolifère et la terreur devient une seconde nature. Encore un peu et l'on se rendra compte que le terrorisme le pire est celui qui contraint tout le monde à tolérer des mensonges insoutenables et à rendre suspect quiconque constate que le coup de force le plus remarquable est celui qui a réussi à générer autant de terroristes en puissance qu'il y a de rouspéteurs en acte, d'obstinés empêcheurs de tourner en rond  ; quant aux exactions principales, elles prospèrent à mesure qu'on prétend les combattre, et les mouvements proprement terroristes grouillent sur la surface du globe en suivant une courbe voyante, tellement voyante que c'en est pénible... La coopération avec des états souverains, qui aurait dû avec des moyens appropriés permettre de juguler les extrémismes agressifs et les terrorismes localisés, a été méprisée à la faveur d'ingérences monstrueuses et d'expéditions inédites, qui ont partout suscité des mouvements armés, rendus illisibles par l'information délibérément défectueuse et chaotique ou la manipulation aisée en temps de désintégration des entités légitimes autant qu'efficaces. Si ce n'est pas une guerre mondiale bien en cours, la vraie cette fois, c'est quoi ?

Il ne semble pas que les voix autres que celles de la propagande, des tambours officiels ou assimilés, soient capables d'atteindre les consciences, de secouer les sociétés civiles. Elles sont certes en mesure de s'exprimer, sans qu'on perçoive un début d'impact, si bien que persuadées de leur influence dérisoire, elles pourraient se résigner à une inaction définitive. Comme elles sont indépendantes, les relais traditionnels (syndicats, partis ou autres organisations classiques...) les ayant abandonnées, elles se meuvent dans une fiction de monde libre, tantôt grisées par leur enthousiasme ponctuel et visant à répandre une dissidence contagieuse, tantôt assommées par l'énormité de leur inutilité et de leur impuissance.

Plus que jamais, on laissera faire les adultes malades (communauté internationale, superpuissances...), sans empêcher les cris puérils de se chamailler, ou de peupler un silence trop insupportable de protestations qui honorent les démocraties et troublent encore un peu les peuples impubères... On n'empêchera surtout pas les Palestiniens de survivre, c'est-à-dire de se faire exterminer méthodiquement, selon les coutumes décentes et les voies de libération expérimentées par les autres peuples opprimés, qui ont eu la chance de se rebeller quand on pouvait encore presqu'appeler puissance coloniale une puissance coloniale et mouvement de résistance un mouvement de résistance... N'est-ce pas que ce peuple anachronique et a-topique (une utopie et une mémoire vivantes contre vents et marées) se prétend national et lutte avec des arguments immémorialement justes, alors qu'il est de bon ton de désavouer les nationalismes honteux et d'applaudir aux terrorismes inqualifiables de la gendarmerie improvisée des milices transnationales, garantes de liberté (des échanges) et de paix (nucléaire) ?! Ne sont-ils pas armés, sans état reconnu par l'O. N. U. (sinon par acquit de conscience et au bas bout de la table comme un intrus pestiféré), donc des terroristes ? Ne menacent-ils pas de détruire avec des lance-pierres et des roquettes de fortune le peuple qui a enduré la plus incroyable opération de destruction jamais planifiée par un régime immonde ?! Le Palestinien immonde doit subir les conséquences du "plus jamais ça !" (autrement dit, et ouvertement à ses dépens : "plus que jamais ça" !) et s'il paie de son existence morale, territoriale et physique le prix du crime des autres, il n'avait qu'à ne pas se trouver au mauvais endroit, c'est-à-dire historiquement et juridiquement chez lui ! Il n'avait qu'à s'effacer, préséances obligent ! On entretiendra s'il le faut la confusion jusqu'à la fin des temps -- incessamment s'entend !

 

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