Abdelkader BELBAHRI

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Billet de blog 22 juin 2020

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L'universalisme dans ses derniers retranchements

Les faits de racisme aux Etats-Unis et en France, en rapport avec la police, s'ils ne sont pas comparables, peuvent être mis en parallèle. Il s'agit de situations de minorités raciales en lien avec les histoires respectives de chacun des deux pays : l'esclavage et le colonialisme.

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L’universalisme dans ses derniers retranchements

 Dans les manifestations du mouvement "Black Lives matter", deux drames sont mis en parallèle. L’un aux USA où la mort de George Floyd le 25 mai 2020, est aujourd'hui reconnue comme un assassinat, a déclenché une vague de protestations. L’autre en France, pour demander justice pour Adama Traoré, mort lors de son arrestation par des gendarmes le 19 juillet 2016.

Les contextes américains et français sont certes différents. Mais les deux situations ne sont pas sans rapport entre elles. Ce n’est pas par hasard que l’événement survenu à Minneapolis ait mobilisé tant de jeunes à Paris et dans d’autres villes en France. Si les faits de chaque côté de l’atlantique ne sont pas similaires, il faut admettre qu’il existe un rapport d’homothétie entre les deux situations raciales. Le terme « homothétie » convient mieux si l’on veut comparer la signification des deux drames. Il est dû au mathématicien français Michel Chasles. Il est composé de deux éléments d’origine grecque : homo, « semblable » et thesis, « position ». Il traduit la correspondance entre deux figures de même forme et de même orientation. Cela voudrait dire que les deux pays, les USA et la France, entretiennent, à des degrés différents, un rapport spécifique avec leurs minorités raciales respectives. D’un côté les Africains-américains descendants d’esclaves et, de l’autre, les subsahariens et les maghrébins appartenant à des minorités postcoloniales. Cette façon de voir permet de relativiser certains facteurs souvent mis en avant par ailleurs, des facteurs-écrans, comme la religion, la race, les mentalités ou la couleur de la peau.

Les mouvements en question expriment une demande de justice et de respect qui interroge l’identité démocratique elle-même. Plutôt qu’une simple expression identitaire, c’est un appel au débat public sur la pluralité culturelle. Il ne s’agit pas d’abolir toute forme d’identification et d’appartenance mais d’insister sur le fait qu’une personne n’est jamais seulement blanche, noire, musulmane ou juive, mais aussi autres choses simultanément. Face à l’attitude raciste qui produit la catégorie « arabe » ou « noir » pour identifier les gens en les dévalorisant, les individus ont plusieurs possibilités de réponses qui relèvent d’un processus de restauration de l’identité. Certes, ils peuvent accepter la catégorie et son contenu dévalorisant dans une situation d’assujettissement total. Mais le même « arabe » ou « noir », peut aussi formuler une réponse qui consiste à accepter la catégorie qui vise à le qualifier tout en refusant le contenu qui lui est associé et lui en opposant un autre, positif celui-là : valorisation de la culture arabe, musulmane, ou celle de la négritude. C’est une solution qui remet en cause la règle du jeu raciste mais elle reste partielle puisque l’étiquette stigmatisante a été acceptée. Une troisième attitude consiste à refuser toute étiquette en en revendiquant d’autres : Franco-marocain, Franco-sénégalais (identification en trait d’union) mais aussi l’identité de « citoyen » qui renvoie au principe de l’égalité de tous devant la loi.

 Dans ce dernier cas, les règles du jeu raciste sont remises en question par une mobilité identitaire. Avec la catégorie « je suis musulman » ou « je suis noir », le processus est plus sophistiqué et pourrait être formulé de la façon suivante : « Je sais que vous savez que je suis un citoyen, mais je refuse de l’être seulement dans les termes que vous avez définis et que vous persistez à définir ». Apparaître dans l’espace public avec un tel symbole identitaire, cela signifie peut-être une tentative de pousser l’universalisme républicain dans ses derniers retranchements, au nom de l’égalité. C’est s’opposer à un «universalisme de surplomb» imposant une certaine conception de la vie bonne comme seule légitime. Comme le souligne Jonathan Sacks, ce type d’universalisme est une réponse inadéquate au tribalisme et il n’est pas moins dangereux que le mal qu’il prétend combattre. Il conduit à la croyance qu’il n’existe qu’une seule vérité sur l’essentiel de la condition humaine, et tient cette vérité identique en tout lieu et en tout temps.

Les termes mêmes de cette auto définition touchent à la classification de fond de l’être politique et font effraction dans le débat public qui a tendance à cantonner les questions relatives à l’immigration et à son héritage à la seule problématique de l’intégration voire de l’assimilation, ou au communautarisme religieux, et à considérer toute affirmation culturelle émanant de l’immigration comme une menace pour une identité nationale passéiste et fermée à toute forme de reconnaissance de l’autre.

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