Reprise de l'entretien.
- Monsieur Albert K. Vous m'avez oublié? Vous m'aviez donné rendez-vous afin de poursuivre votre billet N°3, dans quelques jours m'aviez-vous dit et là cela fait un bon moment que je vous attends, que se passe t-il?
- Oui, c'est vrai, je vais vous expliquez, je suis en train de perdre mon dernier enfant, là, en ce moment et j'ai du mal à l'accepter. Je ne peux rien faire, c'est dans le cours des choses. De plus il y a l'éloignement, il est à huit cents kilomètres d'ici et ça ne facilite pas le problème. Nous reparlerons de cela plus tard, sans doute... Cette situation me révolte, me mine, me déstabilise, c'est une injustice pour moi mais surtout pour lui, enfin bref...
Dans mon parcours, j'ai moi aussi, comme tout être humain, dû traverser quelques épreuves, difficiles et parfois douloureuses.
D'abord en été 2004, c'est à partir de cette date que le monde dans lequel je m'étais installé va petit à petit se modifier, se transformer, basculer et cela sans que vraiment je ne comprenne la profondeur et la gravité de la situation et bien avant que je ne m'en rende compte. J'ai alors quarante six ans, j'ai mon travail, une famille, des enfants, des parents, des frères et soeurs, des cousins, des amis, des copains, des collègues et deux pays... Tout à l'air d'aller, dans le meilleur des mondes, en apparence du moins. Comme pratiquement tous les ans nous sommes partis en vacances au pays. Oui c'est l'expression que nous utilisons pour dire que nous retournons au pays de nos origines, de nos parents, de nos grands parents ... Pour moi c'est un voyage nécessaire, presque un rituel, une façon de ne pas perdre la moitié de soi-même, de moi-même. Pour moi, l'Algérie c'est aussi mon pays natal, je ne suis arrivé ici, en France qu'à l'âge de quatre ans, j'ai des souvenirs, des images gravées dans ma mémoire. Celle de ma grand-mère d'abord qui m'a élevé, tendrement. Elle m'a choyé du fait que mes parents se sont séparés rapidement, avant même ma naissance. Alors que je tétais encore, mon père étant absent, parti se réfugier en France, elle est allé m'arracher à ma mère sur ordre de mon père et dans la tradition et les usages de ces temps reculés. Nous sommes en 1958, c'est la guerre et beaucoup de jeunes hommes sont partis, certains rejoindre les rangs de la résistance, de l'ALN, d'autres les rangs de l'émigration et d'autres encore, moins nombreux dans la région se sont mis au service de l'armée française. A l'époque il est encore facile de se rendre en métropole et beaucoup ont profité de ce moyen pour se mettre à l'abri et aussi pour trouver un travail ce qui permettait d'aider financièrement la famille restée au pays à supporter les difficultés et la misère dans laquelle se trouvait les petits villages de la campagne kabyle ou d'ailleurs. Du point de vue sociologique, ce point est important. Après quatre années de guerre, la vie est difficile dans la campagne d'Ahl-el-ksar. Aux atrocités de la guerre, les morts, les blessés, les prisonniers, les tortures, les déplacements dans des camps..., des années de sécheresse ont rendu la vie de plus en plus dure et d'après ce que j'ai compris c'est la raison première de la vague d'émigration du début des années soixante. Dans toutes les familles il y a au moins un émigré qui a rejoint la métropole pour aider sa famille. On ne devrait d'ailleurs pas parler d'émigration puisque l'Algérie est encore française, mais de montée vers la métropole, comme aujourd'hui on dit, "je vais monter à Paris". Certes il y a la mer à traverser mais Marseille n'est qu'à une heure d'avion d'Alger. En kabyle on ne parle pas d'émigration, je crois, on parle d'arrachement et ça correspond mieux au phénomène, il n'y est pas question de frontières,de géographie, de pays, mais tout simplement de l'éloignement des siens et de sa culture. Cet éloignement, cet arrachement rend alors la vie personnelle triste, morose, lugubre, c'est ce qui se dit dans de nombreux poèmes ou chansons algériennes de l'époque. Cette émigration, cet arrachement, n'est pas un choix en réalité, c'est une obligation imposée par les circonstances, comme aujourd'hui j'imagine pour les réfugiés de Syrie, de Libye et d'ailleurs. On ne quitte pas ses parents, sa famille, ses amis, les lieux où on a passé sa jeunesse, ses repères pour rien ! Mon père m'a beaucoup parlé de ses souffrances, du manque du village, il m'a aussi raconté avec moult détails des périodes de sa jeunesse et de sa vie en Algérie. J'ai entendu sa souffrance et parfois ses regrets d'avoir eu à s'arracher de sa terre et des siens. C'est aussi pour cela qu'il attendait tant de nous, ses enfants. "Au moins eux réussiront leurs études, leurs vies..." se disait-il. Le pauvre, que pense t-il aujourd'hui? Oui, il m'a parlé et même il s'est confié, il est revenu sur sa propre enfance, l'assassinat de son père en 1939 alors qu'il n'a qu'un an. Ce père qu'il n'a pas connu l'a marqué à jamais et je crois que c'est aussi pour cela qu'il nous a tant donné, à nous ses enfants. Je voudrais dire que évidemment ce personnage, notre grand père nous a manqué à nous aussi, d'autant que c'était un personnage puissant d'après ce qu'on raconte. C'est peut-être aussi pour cela que j'ai tant aimé ma grand mère. Elle aussi m'a beaucoup donné, l'histoire de la famille, son statut de deuxième épouse, accepté par la force des choses puis son combat pour la survie de ses enfants, quatre garçons et trois filles, après la mort imprévue de son mari. Je me souviens qu'elle me portait sur son dos tel un baluchon en faisant son ménage, sa cuisine, sa traite des chèvres, quand elle préparait le feu aussi, j'ai encore dans le nez toutes les odeurs de mon enfance ... est-ce pour cela que je sens si bien les parfums, les arômes, les gouts et les couleurs qui m'entourent? Je le crois.
Mon père lui, m'a aussi beaucoup appris, il va prendre la relève de ma grand mère. A notre arrivée en métropole, en février, mars 1962, juste avant l'indépendance de l'Algérie, je nous vois sur le quai d'une gare, assis sur un banc, en face il y a un grand panneau publicitaire, une réclame comme on disait avant. De quelle gare s'agit-il? La gare Saint Charles de Marseille, celle de Lyon-Part-Dieu, la gare de Lyon ou celle de Saint Lazare à Paris? Je ne sais pas, mais je me souviens très bien d'un train, à l'arrêt à coté de nous, du panache de fumée qui sortait de la bête et surtout d'un sachet de cacahuètes que nous dégustions, là tranquillement en attendant notre départ. Nous sommes quatre: ma grand mère et moi, mon père et sa nouvelle épouse, ma belle-mère. Ma grand mère et moi, oui , nous sommes ensemble, nous faisons bloc. Mon père est en France maintenant depuis plus de quatre ans, il y a rejoins son grand frère, ses amis et cousins qui se sont tous installés à Saint-Etienne du Rouvray, dans une zone industrielle où il y a beaucoup de travail. Il y a ici deux grosses entreprises, la Fonderie Lorraine du groupe Pont à Mousson et la Roclaine qui fera plus tard parti du groupe Isover-St Gobain. A elle seules ces deux monstres industrielles emploient la majorité des centaines d'ouvriers algériens, portugais, espagnols, italiens de la région. Un peu plus loin, en direction de Oissel il y a aussi deux énormes entreprises qui accueillent aussi autant d'ouvriers, il s'agit de la Papeterie de la Chapelle et de l'usine Kuhlman.