Mise au point : Edwy Plenel en arabe, la version vraie

Face à la polémique, qui a commencé il y a trois jours, autour de la publication de ma traduction en arabe de Pour les musulmans d’Edwy Plenel au Qatar, j’ai fait le choix, dans un premier temps, de l’abstention, considérant que ce n’était qu’un tourbillon dans une tasse, ce qui est toujours le cas.

Face à la polémique, qui a commencé il y a trois jours, autour de la publication de ma traduction en arabe de Pour les musulmans d’Edwy Plenel au Qatar, j’ai fait le choix, dans un premier temps, de l’abstention, considérant que ce n’était qu’un tourbillon dans une tasse, ce qui est toujours le cas.Néanmoins, la dimension qu’a prise cette polémique gratuite, les inquisitions et les procès d’intention qui constituent son fond, m’obligent, moralement et éthiquement, en tant que traducteur et initiateur de ce projet, à réagir afin de mettre au clair certains éléments. Pour cela je vais, malheureusement, devoir retracer l’historique de la genèse de ce projet depuis le départ jusqu’à son aboutissement, fort heureux pour le lecteur arabophone et pour moi.

Idée et désillusion

Après avoir lu le livre d’Edwy et suivi les débats riches et intéressants qu’il a suscités, j’ai commencé à préparer une recension pour le présenter au public arabe. Cependant, au fur et à mesure que ce travail avançait, je me suis rendu compte qu’une simple lecture, aussi pertinente soit-elle, ne peut remplacer une lecture intégrale de ses mots, ses idées et ses propos, et ce pour différentes raisons que je détaille dans mon introduction à la version arabe de Pour les musulmans, et je me suis donc dit que ce livre méritait d’être traduit dans la langue d’Al-Mutanabbî.

Ma première question fut de me demander qui pourrait accepter de prendre en charge la publication de cette traduction. Pour mesurer la difficulté d’une telle aventure, il faut connaitre la réalité du monde de l’édition dans les pays arabes. Et ce n’est pas là le lieu pour parler de cette problématique. Mais j’estime que les détracteurs de cette édition qatarie de Pour les musulmans ne sont pas sans connaitre cette réalité!

J’ai prospecté le terrain et, sans trop hésiter, mon premier mouvement m’a porté vers Aldohamagazine, que j’ai connu jeune et qui a contribué à mon ouverture sur la culture et sur le monde, au moment où le livre était denrée rare et chère pour les moyens que nous avions, et qui a fait peau neuve depuis sa réapparition en 2007 après 25 ans d’éclipse, en publiant régulièrement des articles et des contributions d’intellectuels de qualité et de renommée, tous connus par leur engagement et leur intégrité morale, telle que Amjad Nasser, Killitou , Benjelloun, Steffano Benni, Juan Goytisolo, Isabelle Camera d’Afilittou , et la liste est longue . D’autant plus que ce magazine bénéficie d’une large diffusion, et qu’il est vendu à un prix abordable pour des lecteurs dont le pouvoir d’achat est faible, notamment en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Pour moi, une large diffusion de ces idées méconnues par le lecteur arabophone moyen est fondamentale. Et c’est à un débat d’idées autour de ce livre que je m’attendais.

A aucun moment l’idée que la publication au Qatar pouvait poser problème, et devenir sujet de polémique gratuite, ne m’a traversé l’esprit. Mon unique souci était de savoir qui, au sud et l’est de la Méditerranée, aurait le courage de publier ce livre dans le contexte social et géopolitique actuel. Et après tout, où est le mal si une petite partie de l’argent du pétrole, qui est d'ailleurs argent public, finance le livre et la culture, et contribue au développement humain, en déficit dans notre région du monde. La France n’a-t-elle pas débloqué un million d’euros pour sauver Charlie Hebdo ? Vous pouvez me dire que la comparaison ne tient pas ; je vous l’accorde.

Pour ce qui est de l’appartenance de ce magazine au mouvement des Frères musulmans, j’avoue que je suis resté aussi étonné que stupéfait. Qui dans le comité de rédaction ou la commission consultative est membre de ce mouvement ? Dois-je vous présenter les thèmes abordés ou vous traduire les idées publiées dans cette revue pour le démontrer ?

Suite à cette prospection, j’ai envoyé un mail à l’adresse d’Aldohamagazine, dans lequel j’ai présenté le livre, son auteur, et quelques-unes des réactions qu’il a provoquées en France. Je tiens tout de même à préciser qu’à ce moment-là, je n’avais encore contacté ni Edwy Plenel ni son éditeur : la maison d’édition La Découverte. Je voulais d’abord vérifier la prédisposition de l’éditeur arabe, avant toute démarche en France. J’ai reçu une réponse négative, mais non catégorique, qui mettait en avant la difficulté des négociations avec les éditeurs français qui exigent des droits trop élevés. Suite à cette réponse, j’ai abandonné l’idée de la traduction.

Mais le hasard a fait qu’Edwy Plenel, que je ne connaissais que par ses livres, ses articles et ses interventions à la télé ou à la radio, a été invité à la soirée de lancement d’un média local le jeudi 23 octobre 2014, à l’auditorium du Musée de Grenoble. A la fin de cet événement, je suis allé vers Edwy pour échanger avec lui et, de fil en aiguille, j’ai évoqué l’idée de la traduction de son livre et les contraintes que j’avais rencontrées. Il m’a laissé sa carte de visite pour le contacter afin de me mettre en contact avec son éditeur Hugues Jallon, chose que je n’ai pas faite pour des raisons personnelles, estimant que le projet ne pouvait aboutir. 

L’idée renaît et le projet voit le jour

Le 28 janvier 2015, je reçois un mail d’Aldohamagazine me demandant si je peux avoir une interview avec Edwy Plenel destinée à être publiée dans le numéro de février, dans un dossier sur l’islamophobie. Dans l’urgence, j’ai contacté Edwy par téléphone le soir même, je lui ai rappelé notre rencontre éphémère à Grenoble et je lui ai demandé l’interview qu’il a tout de suite acceptée, sans rien demander, sauf de lui envoyer un mail avec ces éléments, afin de me mettre en contact avec l’éditeur pour tout ce qui est lié à la traduction de son ouvrage.

Quant à l’interview, les contraintes de nos calendriers ont fait qu’elle n’a pas eu lieu, et j’ai remplacé l’entretien par une traduction d’un chapitre tiré d’un livre d’un autre intellectuel français qui s’intéresse à cette question.

Cependant, ce contact téléphonique avec Edwy Plenel a relancé mon projet de traduction, car le 29 janvier, j’ai été contacté par la responsable de la vente des droits de traduction aux éditions La Découverte. Quand je lui ai expliqué les raisons de l’hésitation de l’éditeur qatari, elle a manifesté une réelle volonté de mettre tout en œuvre pour faciliter le transfert des droits de traduction et publication, alors qu’elle cherchait désespérément un éditeur arabe, et que le seul qui ait été, soit disant, d’accord était un éditeur égyptien, mais pour une publication en 2016 ou 2017 avec un tirage de 1500 exemplaires seulement !

A partir de ce moment des échanges et des discussions professionnelles se sont entamées, pendant lesquelles j’ai joué l’intermédiaire pour traduire les mails et la proposition de contrat dans une langue ou dans une autre. Le service juridique de l’éditeur qatari a négocié son contrat sans complaisance aucune, document à l’appui.

Une fois le contrat signé contre un prix forfaitaire dérisoire (documents toujours à l’appui), je me suis mis au travail. Et j’ai dû recontacter Edwy Plenel trois fois, pour des questions techniques ; pour lui proposer de faire préfacer la traduction arabe par Elias Sanbar ou pour le titrage des chapitres, qui sont numérotés dans la version française. Il a exigé gentiment d’intégrer la Lettre à la France dans la version arabe, chose faite en postface. Je suis en situation de confirmer qu’aucun contact direct n’a eu lieu entre lui et Aldohamagazine, et d’ailleurs, pour savoir si le livre était sorti ou non, il a dû revenir vers moi pour être informé. A aucun moment je n’ai vu l’ombre de Tariq Ramadan ni de son aimable concours !

J’espère que ces éléments mettront un terme à cette polémique, à laquelle je ne m’attendais pas, et que je préfère mettre plutôt sur le compte de la vigilance et du droit de regard qui sont parmi les missions de la presse que sur celui de la malveillance et de la diffamation.

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