Abdennour Hammad
Paysan éleveur et fromager
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 22 janv. 2021

Ruminants en Île-de-France

Ruminants en Île-de-France : pourquoi il est essentiel de hâter leur retour dans nos paysages

Abdennour Hammad
Paysan éleveur et fromager
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nous entendons souvent parler de « polyculture élevage », ce modèle paysan, autrefois omniprésent dans le monde avant l’industrialisation et la spécialisation de l’agriculture, y compris dans notre région francilienne. Nous trouvons encore les traces de cette paysannerie dans les corps de ferme franciliens abandonnés ou transformés en appartements ou espaces d’accueil touristique. L’étable, le pigeonnier, les clapiers à lapins… Rien à voir avec l’élevage intensif sur caillebotis avec nourriture artificielle ou à l’ensilage, fortement nuisible à notre climat entre autres, mais bien d’élevage paysan, beaucoup plus vertueux pour ne pas dire indispensable à nos paysages.

Aujourd’hui, beaucoup se rendent compte de la nécessité et de l’urgence de revenir à des méthodes agricoles inspirées de la pré-industrialisation. D’abord en conduisant nos fermes en agriculture biologique, mais ce n’est pas assez : certes, l’arrêt de l’utilisation de produits chimiques tels que les désherbants, vermifuges et fongicides fait du bien à la terre. Mais la monoculture dans une région dépourvue d’élevage constitue un système bien trop limité, faute de complémentarités entre cultures végétales et animales sur un même territoire :

  • Un céréalier inclut dans ses rotations des couverts végétaux de luzerne. Il récolte également de la paille provenant des céréales moissonnées. Par manque de demande pour cette luzerne et paille et parce que le céréalier n’est pas éleveur, ces ressources se retrouvent bradées ou tout simplement mises à composter. Que d’énergie mécanique et humaine dévalorisée ! Associées à de l’élevage, ces ressources nourrissent et lotissent les troupeaux qui produiront à leur tour des produits laitiers ou de la viande.
  • Un céréalier ou un maraîcher sans élevage, désireux d’enrichir et de nourrir son sol, est contraint, au lieu de valoriser le fumier de ses propres animaux ou d’éleveurs voisins, à acheter du fumier industriel qui traverse le pays voire le continent pour nourrir nos terres franciliennes.
  • Les cultures céréalières et végétales productivistes à grande échelle incitent à l’agrandissement incessant et à la déforestation. Dès que l’élevage est intégré dans l’équation, l’agriculteur est naturellement incité à maintenir ou à développer des zones pour le pâturage, à entretenir ou mettre en place des haies naturelles — c’est le bocage — qui renforcent les parcelles contre l’érosion, ainsi qu’à faire des rotations entre les cultures fourragères, les cultures céréalières et le pâturage.
  • Toutes ces actions permettent de faire revivre un écosystème en disparition : les déjections des ruminants nourrissent le sol, qui les nourrit en retour ainsi que toutes les espèces qui peuplent le sol. Les haies et les bosquets apportent un habitat aux insectes, oiseaux, vers de terre et animaux sauvages. La prairie est un écosystème unique et tristement menacé en France et en Île-de-France. Certaines espèces, notamment d’oiseaux, nichent et pondent au sol, dans les hautes herbes. Ce n’est ni en forêt, ni en ville, ni sur nos pelouses ultra tondues que ces animaux peuvent exister. D’autres espèces pollinisatrices ont besoin pour se nourrir de fleurs spécifiques. Ce n’est pas dans les champs de blé à perte de vue qu’elles les trouvent… Par leur pâturage, les animaux contribuent à préserver ces espaces dits ouverts et à éviter que la friche, la forêt ou les grandes cultures ne reprennent le dessus. Et les vertus de la prairie ne s’arrêtent pas là : c’est aussi un formidable puits de carbone.
  • Heureux ceux qui vivent près de paysans-éleveurs, chanceux de ne pas avoir uniquement comme voisins de gros céréaliers qui vendent leur grain à des coopératives qui exportent toute cette production hors de France, mais plutôt des paysans-cultivateurs et éleveurs à taille humaine, qui valorisent leurs matières premières en farines, pains, pâtes, huiles, produits laitiers, viandes, rillettes… C’est déjà un grand pas pour relocaliser notre alimentation et nourrir les mangeurs locavores.

Aujourd’hui en Île-de-France, les éleveurs se font rares. Les quelques fermes d’élevage qui subsistent risquent de disparaître par manque de transmission, ce qui accentue la perte de savoir-faire dans ce domaine. La population de la région étant très urbaine, les institutions de notre région ne mettent pas toujours en place les moyens suffisants pour inciter ses citoyens à devenir paysan-éleveur, un métier dur, mais complet et épanouissant, où on peut se diversifier dans plein de métiers de l’artisanat et de la transformation fermière.

Abdennour Hammad et Isabelle Thiers

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Cinéma
Jean-Luc Godard, l’entretien impossible
À l’heure où les bouleversements politiques, écologiques et sociaux semblent marquer la fin d’une époque, Mediapart a eu envie de rendre visite à Jean-Luc Godard, dont les films sont des mises en abyme inégalées des beautés et des troubles du monde. Mais rien ne s’est passé comme prévu. 
par Ludovic Lamant et Jade Lindgaard
Journal — France
Procès des sondages de l’Élysée : le PNF requiert finalement l’incarcération de Claude Guéant
La réouverture des débats a opposé deux thèses, ce vendredi, au tribunal de Paris. L'ex-ministre de Sarkozy assure qu’il ne peut pas rembourser plus rapidement ce qu’il doit encore à l’État. Le Parquet national financier estime au contraire qu’il fait tout pour ne pas payer.
par Michel Deléan
Journal — Santé
Didier Raoult sanctionné par la chambre disciplinaire du conseil de l’ordre
La chambre disciplinaire de l’ordre des médecins a sanctionné, le 3 décembre, d’un blâme le professeur Didier Raoult. Lors de son audition devant ses pairs, il lui a été reproché d’avoir fait la promotion de l’hydroxychloroquine sans preuve de son efficacité.
par Pascale Pascariello
Journal
Traitements contre le Covid-19 : précipitation et prix forts, pour des efficacités disparates
L’exécutif a dépensé autour de 100 millions d’euros pour les anticorps monoclonaux du laboratoire Lilly, non utilisables depuis l’émergence du variant Delta. Il s’est aussi rué sur le Molnupiravir de MSD, malgré un rapport bénéfices-risques controversé. En revanche, les nouveaux remèdes d’AstraZeneca et de Pfizer sont très attendus.
par Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Ne vous en déplaise, Madame Blanc
Plusieurs médias se sont fait l’écho des propos validistes tenus par Françoise Blanc, conseillère du 6ème arrondissement de Lyon du groupe « Droite, Centre et Indépendants » lors du Conseil municipal du 18 novembre dernier. Au-delà des positions individuelles, cet épisode lamentable permet de cliver deux approches.
par Elena Chamorro
Billet de blog
SOS des élus en situation de handicap
Voilà maintenant 4 ans que le défenseur des droits a reconnu que le handicap était le 1er motif de discrimination en France, pourtant les situations de handicap reconnues représentent 12% de la population. Un texte cosigné par l’APHPP et l’association des élus sourds de France.
par Matthieu Annereau
Billet de blog
Handicap, 4 clés pour que ça change !
Engagée depuis vingt ans pour l’égalité des droits de toutes et tous, je constate comme chacun que les choses avancent très peu. Les changements arriveront lorsqu’il sera compris que le handicap est un sujet social dont tout le monde doit s’emparer. Le 3 décembre, journée internationale du handicap : voici 4 solutions pour qu’advienne enfin une société inclusive !
par Anne-Sarah Kertudo
Billet de blog
Exaspération
Rien n’est simple dans la vie. Ce serait trop facile. À commencer par la dépendance physique à perpétuité à des tiers, professionnels ou non. Peut-être la situation évoluera-t-elle un tant soit peu lorsque les écoles de formation aux métiers du médico-social et du médical introduiront la Communication NonViolente (CNV) et le travail en pleine conscience dans leurs modules ?
par Marcel Nuss