Ruminants en Île-de-France

Ruminants en Île-de-France : pourquoi il est essentiel de hâter leur retour dans nos paysages

Nous entendons souvent parler de « polyculture élevage », ce modèle paysan, autrefois omniprésent dans le monde avant l’industrialisation et la spécialisation de l’agriculture, y compris dans notre région francilienne. Nous trouvons encore les traces de cette paysannerie dans les corps de ferme franciliens abandonnés ou transformés en appartements ou espaces d’accueil touristique. L’étable, le pigeonnier, les clapiers à lapins… Rien à voir avec l’élevage intensif sur caillebotis avec nourriture artificielle ou à l’ensilage, fortement nuisible à notre climat entre autres, mais bien d’élevage paysan, beaucoup plus vertueux pour ne pas dire indispensable à nos paysages.

Aujourd’hui, beaucoup se rendent compte de la nécessité et de l’urgence de revenir à des méthodes agricoles inspirées de la pré-industrialisation. D’abord en conduisant nos fermes en agriculture biologique, mais ce n’est pas assez : certes, l’arrêt de l’utilisation de produits chimiques tels que les désherbants, vermifuges et fongicides fait du bien à la terre. Mais la monoculture dans une région dépourvue d’élevage constitue un système bien trop limité, faute de complémentarités entre cultures végétales et animales sur un même territoire :

  • Un céréalier inclut dans ses rotations des couverts végétaux de luzerne. Il récolte également de la paille provenant des céréales moissonnées. Par manque de demande pour cette luzerne et paille et parce que le céréalier n’est pas éleveur, ces ressources se retrouvent bradées ou tout simplement mises à composter. Que d’énergie mécanique et humaine dévalorisée ! Associées à de l’élevage, ces ressources nourrissent et lotissent les troupeaux qui produiront à leur tour des produits laitiers ou de la viande.
  • Un céréalier ou un maraîcher sans élevage, désireux d’enrichir et de nourrir son sol, est contraint, au lieu de valoriser le fumier de ses propres animaux ou d’éleveurs voisins, à acheter du fumier industriel qui traverse le pays voire le continent pour nourrir nos terres franciliennes.
  • Les cultures céréalières et végétales productivistes à grande échelle incitent à l’agrandissement incessant et à la déforestation. Dès que l’élevage est intégré dans l’équation, l’agriculteur est naturellement incité à maintenir ou à développer des zones pour le pâturage, à entretenir ou mettre en place des haies naturelles — c’est le bocage — qui renforcent les parcelles contre l’érosion, ainsi qu’à faire des rotations entre les cultures fourragères, les cultures céréalières et le pâturage.
  • Toutes ces actions permettent de faire revivre un écosystème en disparition : les déjections des ruminants nourrissent le sol, qui les nourrit en retour ainsi que toutes les espèces qui peuplent le sol. Les haies et les bosquets apportent un habitat aux insectes, oiseaux, vers de terre et animaux sauvages. La prairie est un écosystème unique et tristement menacé en France et en Île-de-France. Certaines espèces, notamment d’oiseaux, nichent et pondent au sol, dans les hautes herbes. Ce n’est ni en forêt, ni en ville, ni sur nos pelouses ultra tondues que ces animaux peuvent exister. D’autres espèces pollinisatrices ont besoin pour se nourrir de fleurs spécifiques. Ce n’est pas dans les champs de blé à perte de vue qu’elles les trouvent… Par leur pâturage, les animaux contribuent à préserver ces espaces dits ouverts et à éviter que la friche, la forêt ou les grandes cultures ne reprennent le dessus. Et les vertus de la prairie ne s’arrêtent pas là : c’est aussi un formidable puits de carbone.
  • Heureux ceux qui vivent près de paysans-éleveurs, chanceux de ne pas avoir uniquement comme voisins de gros céréaliers qui vendent leur grain à des coopératives qui exportent toute cette production hors de France, mais plutôt des paysans-cultivateurs et éleveurs à taille humaine, qui valorisent leurs matières premières en farines, pains, pâtes, huiles, produits laitiers, viandes, rillettes… C’est déjà un grand pas pour relocaliser notre alimentation et nourrir les mangeurs locavores.

Aujourd’hui en Île-de-France, les éleveurs se font rares. Les quelques fermes d’élevage qui subsistent risquent de disparaître par manque de transmission, ce qui accentue la perte de savoir-faire dans ce domaine. La population de la région étant très urbaine, les institutions de notre région ne mettent pas toujours en place les moyens suffisants pour inciter ses citoyens à devenir paysan-éleveur, un métier dur, mais complet et épanouissant, où on peut se diversifier dans plein de métiers de l’artisanat et de la transformation fermière.

Abdennour Hammad et Isabelle Thiers

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