L’herbe est plus verte en Europe

Hadi, Mouawia, Ismaël, Hamid et les autres racontent les agressions qu’ils ont dû subir après la chute du régime libyen. J’aurai pu rester en Libye, où je me suis habitué à vivre. Mais la mort de Kadhafi a rendu la vie des étrangers très dangereuse. On a commencé à être les cibles préférées de tous les voyous. Nombre d’entre nous ont été rackettés sur le chemin du travail ou en rentrant chez eux. Sans parler des patrons qui ont commencé à nous exploiter sans nous rémunérer. Des pratiques qui étaient impossible sous l’ère de Kadhafi», commente Ismael. Ses propos sont partagés par Hamid qui vient d’Ethiopie. Il est issu d’une famille moyenne et fait partie des rares à avoir suivi une scolarité. Il parle bien l’arabe classique et d’autres langues plus représentatives de la région. C'est lui qui a joué le rôle d’interprète lorsque j’ai discuté avec un autre Érythréen. Hamid a passé 3 ans en Libye. « Les pires années de ma vie. J’ai été kidnappé une fois. Mes ravisseurs ont appellé ma famille pour avoir une rançon. J’ai été torturé et frappé pour leur donner de l’argent. De l’argent que je n’avais même pas. Car j’étais contraint de donner une somme d’argent pour récupérer mon passeport qui était entre les mains d’une autre bande de voyous. Après quelques jours passés dans des toilettes, j’ai pu m’échapper via un conduit d’eaux usées. C’était bien étroit mais vu ma maigreur, j’ai pu le faire grâce à Dieu », raconte-t-il. Son récit ne se diffère que sur quelques détails de celui d’Ismael.

L’herbe est plus verte en Europe

Les parents (ou ceux qui sont encore en vie) des jeunes rencontrés les soutiennent dans cette aventure périlleuse, considérée comme un moyen d’ascension sociale d’abord et comme la fuite vers un futur incertain. La famille d’Abdelhamid n’a pas hésité à lui venir en aide quand la situation en Libye s’est aggravée avec son lot d’insécurité et de banditisme. « Si je suis là aujourd’hui, c’est grâce à Dieu. Je ne parle de la traversée, bien que je ne sache pas nager. Mais je parle de mon passage en Libye. Après la chute du régime de Kadhafi, toutes les villes sont devenues dangereuses. On se cache des policiers comme on se cache des voyous. J’ai pu travailler chez un commerçant très correct. Il me disait : reste avec moi. Mais je ne voulais pas rester en Libye. Dès que j’ai eu assez d’argent pour assurer ma place sur l’embarcation, je suis parti. Il n’y a rien à faire au Soudan et en Afrique même», ajoute-t-il. « Je voulais une vie stable, avoir un travail, me marier, avoir des enfants... des choses que je ne pouvais pas faire là-bas [dans le pays d’accueil] parce que je n’en avais pas les moyens. »

Même topo chez ceux que j’ai pu rencontrer - avec quelques détails qui changent d’un récit à l’autre. L’histoire d’Adam diffère plus au moins légèrement des autres. Il a quitté le Soudan en 2008 pour rejoindre son frère en Libye. Toute sa famille a péri.

Ce qui reste des membres de sa tribu après les guerres tribales perpétuelles a été emporté par une épidémie qui a frappé sa région et surtout son village. « On aurait dit un châtiment ou une malédiction. Peu auparavant une autre maladie a tué hommes et cheptels. Je ne retournerai jamais au Soudan », affirme-t-il les yeux rivés sur l’horizon. Adam n’était pas n’importe qui. Bien posé, très grand. Ses yeux brillent et son visage s’éclaircit avec son beau sourire. Adam parle très bien anglais. En effet, il a pu bénéficier de cours dispensés par des particuliers anglais et d’autres membres associatifs à Benghazi. « La Libye était une terre d’accueil pour nous. La loi nous protégeait des pratiques des patrons. Il n’y avait pas de banditisme. Et les associations étrangères faisaient du très bon boulot. » 

Présence associative : soins, vivres, soutiens et réconfort

Parler anglais lui a beaucoup servi en arrivant ici. Ses interlocuteurs, des italiens du collectif « No Borders », des acteurs, des curieux, des photographes. Le collectif est toujours là. Il coordonne les actions et dispense des informations. L’idée de débarrasser les rochers des débris laissés par les anciens locataires vient d’eux. No Borders essaye de répondre à des questions posées par Adam et par tous les autres migrants. J’ai été sollicité plusieurs fois, accompagné des médecins de Médecins du Monde (MDM), pour apporter des réponses à des demandes telles que : « Qu’est ce que je dois faire ? Où est ce que je peux aller ? Qui peut me donner des renseignements ? »

Ma présence en tant qu’interprète à côté de Frank, Christine et Sylvette lors de mes deux derniers déplacements consolide mes premières impressions formulées dans mon papier de retour du terrain. Ils attendent une main secourable qui ouvre les frontières. Et en amont, un point de communication : internet et téléphone. Car les migrants cherchent à être connectés ; avoir des nouvelles de ceux qui sont déjà partis et surtout celles des membres de leurs familles encore aux pays d’origine ou en transit. Ils ont besoin d’être réconfortés. Les soins prodigués par MDM rentrent dans ce cadre. D’ailleurs, le volet sanitaire est d’une importance capitale. La veille et la prévention en amont (boire beaucoup d’eau, se laver, se brosser les dents et se protéger du soleil) a pour objectif de permettre de créer des conditions de vie plus acceptables pour les « locataires passagers » dont personne ne connait la durée de séjour...

La Croix Rouge italienne apporte à manger vers 20h30. Au début, ils étaient là en permanence. Un stand avec des soignants ; des denrées alimentaires sont distribuées : des fruits, de l’eau, et des biscuits. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Leur présence se limite à amener le repas.  Et s’il y a une urgence, l’ambulance vient évacuer la personne à l’hôpital de Vintimille. Un échange avec une représentante de la Croix Rouge témoigne de la volonté d’apporter le soutien aux migrants dans leur détresse. Elle dispose de statistiques fiables pour recenser le nombre des migrants qui varie d’une journée à l’autre. Elle est amenée à rédiger des rapports au quotidien sur l’état des lieux. Elle affirme que la présence des autres associations et ONG sur la frontière est une bonne chose. Un seul but unit tout ce beau monde : No Borders, MDM, la Croix Rouge italienne et le collectif associatif musulman dont nous avons rencontré le porte parole. L’imam de la mosquée de Nice vient souvent faire la rupture du jeûne avec les migrants qui observent, en majorité, le jeûne du mois sacré. Il dirige la prière de crépuscule. « Nous avons créé un collectif d’associations : Au Cœur de l’Espoir, Fraternité et Savoir de Bon Voyage, Geste pour Tous, Temps pour Tous pour venir aide à nos frères qui sont dans le besoin ici », précise Boubakri Sami, imam de la mosquée de Nice. Des associations qui sont venus d’Avignon, Grasse, Cannes, Menton... « Notre objectif est l’humanité. Nous sommes là pour tout le monde, les non croyants, les chrétiens et les musulmans. C’est dommage d’être témoin d’une telle situation en 2015 ».

 

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