Ces guerres oubliées...

Les guerres civiles qui ont secoué ou continuent de secouer le Soudan, l’Erythrée, la Syrie, la Libye ou d’autres contrées dont on ne parle jamais, transforment la vie des centaines de milliers de personnes en tragédie. Ceux qui ravivent les rivalités ethniques, rallument les conflits communautaires et soutiennent l’hégémonie des antagonistes et les chefs de guerre au sein de ces Etats devraient avoir un jour à assumer leurs choix. Loin de suivre l’écume de l’actualité et les grands titres du JT, ces guerres désignées à tort ou à raison de « guerres d’indépendance » et font des centaines de milliers de déplacés. Des catastrophes humanitaires qui poussent des familles entières à risquer leur vie en mer pour enfin trouver un pied à terre dans des pays voisins plus stables ou à chercher refuge ailleurs en Europe.

Les effets dramatiques d’un monde rongé par trop d’inégalités, de souffrances et d’injustice se suivent et se ressemblent. L’heure n’est guère à l’optimisme. Pourquoi quelque part en ce bas monde des humains ont vocation à être de tragiques candidats au suicide ou à un avenir incertain ? Ces quatre derniers mois, l’actualité  a été dominée, entre autres, par une abondante production médiatique sur les questions migratoires. Cela a fait émerger des questionnements pour la compréhension d’un phénomène hétérogène dans ses manifestations. L’analyse médiatique simpliste et certains discours politiques montrent une image focalisée sur les migrations irrégulières et la présente comme menace en raison de son « flux massif »... Alors que les migrations légales, temporaires et transnationales sont plus importantes : entrepreneurs, touristes et étudiants. Cette façon d’interpréter et de décrire, déforme la réalité et instrumentalise ensuite les faits. Ce que nous avons vu- les corps sans vie des enfants - est la conséquence directe d’une définition politique limitée de la migration et d’un capitalisme contemporain sauvage. Ces discours politiques tuent encore et les médias « mainstream » en font autant. Loin du regard politico-médiatique, l’absence de chiffres exacts permet de battre en brèche l’idée reçue de « l’invasion ». Cela ne repose sur aucune réalité empirique, aucune preuve et aucune démonstration scientifique. Le triste nombre des victimes qui tentent la traversée ne reflète en rien l’horrible réalité. A savoir qu’en l’espace d’une demi-journée, une vingtaine d’embarcations peut-être, transportant chacune des dizaines voire des centaines de personnes, se dirige vers les rives nord de la Méditerranée et Dieu seul sait si elles y parviennent car nos côtes touristiques sont aujourd’hui devenues un véritable « cimetière marin».  Combien sont-ils ? Comment peut-on connaître leur nombre ? Ces deux questions me taraudent depuis le jour où j’ai mis les pieds à la frontière franco-italienne et puis à Vintimille en juin dernier. J’ai eu des réponses sur les parcours des personnes rencontrées, leurs origines et leurs destinations mais rien concernant le nombre. Après leur périple à travers le Tchad, la Libye, l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte, les réfugiés tentent de regagner le nord de la France pour se rendre enfin en Angleterre.

Du Darfour à Lampedusa

Cherif et Abdelilah sont deux jeunes soudanais rencontrés à Vintimille en juin. Tous deux ont pu franchir la frontière et sont arrivés à Marseille il y a à peine quelques jours. Deux candidats à l’asile s’ajoutent à d’autres déjà sur liste d’attente. Abdelilah, le plus jeune, parle doucement, en arabe classique. Il arbore un sourire constant qui transmet une certaine assurance et sa confiance en l’avenir qui demeure jusqu’à présent pourtant incertain. Il a survécu à une extermination tribale au Darfour. « Si je reviens là-bas, je serai tué un jour ou l’autre », me lance-t-il. « Appartenir à une tribu de rebelles et de dissidents aux yeux du pouvoir central n’est pas chose facile. Le pouvoir en place et ses alliées ne te laissent pas en paix. Cette paix que nous n’avons jamais connue. Depuis mon enfance, j’apprenais que des cessez- le- feu avaient été signés mais le lendemain les combats reprenaient de plus belle. C’est une guerre sans fin, qui refuse de dire son nom ni de clarifier son but. Les premières victimes sont des innocents entraînés contre leur gré. Je n’ai jamais compris pourquoi on s’entretuait alors que les terres agricoles étaient fertiles, les pâturages présents à perte de vue et l’eau abondante. On a le Nil Blanc et le Nil Bleu, de quoi subvenir aux besoins des Hommes et du bétail ».

Son départ a été précipité Abdelilah savait qu’il risquait sa vie, lui qui refusait de porter une arme. « Il y avait des bandits partout, des insurgés qui s’ajoutaient aux troupes alliées du régime. Tous ces éléments m’ont donné le courage de quitter le Darfour. Et la mort de mon père -qui a été le seul lien qui me restait avec mon pays, a provoqué mon départ. J’ai pris ma route pour me rendre en Libye où mon frère était installé depuis des années ».

Libye, la case départ

Abdelilah va rencontrer Cherif en Libye. « Une véritable terre d’accueil », précise-t-il. Cherif ajoute : « Avant la chute du régime de Kadhafi, la vie était vraiment belle. Il y avait du travail pour tout le monde. La paix et la sureté régnaient. On ne craignait rien. Si tu étais en conflit avec ton patron, son entourage ou ses frères pouvaient venir à ton aide et faire de la médiation ; sans parler des agents de l’autorité qui ne laissaient pas passer de genre d’abus. Les deux premières années après la disparition de l’ancien régime n’ont pas été faciles. Et nous avons commencé à avoir des problèmes. L’année 2013 a été l’année du départ. Il fallait quitter la Libye. La prolifération des armes et la présence de nouveaux criminels nous ont amené à fuir. Ils entraient chez nous et subtilisaient tout : argent, montres, portables et tout objet de valeur. Ils ne se gênaient pour tirer s’il y a une résistance. Quitter la Libye n’était qu’une question de temps ». Prochaine destination : Lampedusa.

Le trafic battait déjà son plein depuis des années. Néanmoins, il s’était accéléré après le dysfonctionnement généralisé du pays. Les passeurs se frottaient les mains. Je veux juste préciser que la présence des passeurs dépend largement des candidats à la traversée. J’entends souvent que les « Gendarmes » de l’Europe mènent des combats contre les passeurs ou le démantèlement ici et là d’un réseau de trafic. Mais est ce vraiment la solution ? S’ils sont là, cela veut dire qu’il y a un besoin. Que les chemins légaux pour quitter son pays en guerre sont inexistants. Que leurs pays sont livrés à eux-mêmes. Les faits parlent d’eux-mêmes. Drôles de candidats aux voyages. Oui il s’agit bien d’un voyage, périlleux et risqué. Et ceux qui fuient leurs pays le savent. Cependant, ils le font car ils n’ont plus le choix. Ils ne viennent pas chercher du travail, se payer du luxe mais fuient des conditions de vie, de peur, de violences qui les privent d’un avenir et leur permette de se sentir en sécurité quelque part, n’importe où, mais plus jamais chez eux.

 

 

 

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