La France, pays de transit ?

Une question que je me pose chaque fois qu’on met les pieds à la frontière : mais combien sont-ils aujourd’hui ? Est-ce que leur nombre a changé depuis la veille ou bien cela fait-il plusieurs jours ? Ces questions restent sans réponse.

Une question que je me pose chaque fois qu’on met les pieds à la frontière : mais combien sont-ils aujourd’hui ? Est-ce que leur nombre a changé depuis la veille ou bien cela fait-il plusieurs jours ? Ces questions restent sans réponse.

Les soins proposés par Médecins du Monde me donnent déjà une visibilité et les informations des éléments de la Croix Rouge italienne m’en apportent davantage. L’absence de statistiques exactes sur leur nombre laisse un point d’interrogation. Il semble que nous pouvons tout compter sauf les migrants installés sur le camp à Menton. Il est plus aisé de répondre à deux autres questions : « d’où viennent-ils ? » et « Par où passent-ils ? »

Point de départ

A la frontière franco-italienne, au poste frontière Saint-Ludovic, le camp de fortune installé sur les rochers est toujours à sa place. Par contre, les « locataires » ne sont pas les mêmes. Il y a des nouveaux arrivants et d’autres qui son partis. Beaucoup de ceux que j’ai rencontrés lors de mes deux dernières visites sont partis. Et leur nombre n’est plus le même. Les migrants étaient plus d’une centaine il y a trois semaines. Aujourd’hui, Ils sont presque la moitié.

Les arrivants sont composés principalement de Soudanais ; j’ai pu rencontrer aussi trois Pakistanais, deux Ethiopiens, un Erythréen et un Tchadien.

La propagation des conflits dans leurs pays d’origine au cours de ces dernières années a été un moteur fondamental de leur migration. Parmi les personnes que j’ai pu interroger, plus de la moitié avaient subi un conflit ou des persécutions ethniques et tribales.

 La France, pays de transit

 J’ai demandé des nouvelles de Haytam, Mahmoud et Idriss (Libyen né au Soudan). Les trois ont pu se frayer un chemin vers d’autres contrées européennes. Haytam est en Allemagne. Mahmoud et Idriss sont encore en France. D’après mes échanges avec eux avant leur départ, aucun ne veut rester en France. « La France n’est qu’un pays de passage pour moi », m’a dit Mahmoud. La même affirmation est partagée par les deux autres. Par ailleurs, le départ réussi de l’un des migrants demeure une motivation et un espoir pour les autres encore bloqués au camp, Souvent interpellés et ramenés en Italie. Les migrants m’ont expliqué que l’Angleterre était leur destination finale, pas la France. J’ai essayé de comprendre cet engouement mais je n’ai eu pour réponse que des facteurs attractifs liés à l’imaginaire d’un idéal de vie communautaire possible, selon les propos d’un membre de la famille, d’un ami ou d’un voisin. 

 De nombreux migrants dans mon échantillon (14 entretiens semi-directifs enregistrés et 5 entretiens-discussions)   m’ont expliqué que la migration vers l’Europe était synonyme de la seule possibilité de réussite matérielle et financière qui leur échappait chez eux. « On n’a rien au Soudan. Aujourd’hui les cultures aux champs sont maigres. Elles suffisent à peine pour un ou deux mois. On ne peut rien contre la sécheresse. Et si on combine cela avec les guerres tribales qui ne finissent pas, le résultat est qu’on ne peut pas vivre au Soudan. Quel avenir pour nous et nos familles ? Quelles activités pouvons-nous exercer ? Rester là-bas et travailler avec les seigneurs de la guerre ou devenir mercenaire ? Non, je ne veux pas de cette vie», a souligné Hadi. Ce dernier avait été peu avenant lors de ma première visite. D’abord plutôt peu commode, il avait recommandé à ses compatriotes de s’abstenir de me parler. Son acolyte m’avait prié de ne pas faire attention à ce qu’il avait dit. J’ai appris qu’il avait perdu son argent dans des circonstances pas trop claires la veille. Ce même Hadi me salue aujourd’hui et cela m’encourage à lui poser davantage de questions sur son périple avant d’atterrir sur ce camp de fortune. « Du Soudan à la Libye où je suis resté 6 ans avant de prendre le large vers l’Europe », résume-t-il. « La Libye il y a 10 ou 20 ans était l’endroit idéal pour assurer un bon revenu. Au début, c’était le cas, mon frère et avant lui mon père et d’autres membres de ma famille y sont allés pour travailler, faire fortune et rentrer au pays. La Libye était le symbole d’un pays riche et prospère. Quand j’y suis allé pour la première fois, ma famille était contente. Cela représentait de l’argent, des cadeaux et l’occasion de faire des économies. J’ai fait des allers-retours au Soudan. Je servais à quelque chose. Mais tout cela a pris fin après la mort de Kadhafi», poursuit-il. Les récits des autres Soudanais ressemblent d’ailleurs fortement à celui-ci.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.