Tunisie : L’atteinte au sacré : du pain bénit pour le parti islamiste Ennahdha

Tunisie : L’atteinte au sacré : du pain bénit pour le parti islamiste Ennahdha  

Mercredi 3 octobre  2012

Par Abderrazak Lejri 

Le piège récurrent des attaques contre l’islam

Depuis le conflit israélo-arabe et surtout après le 11 septembre 2001,  le monde arabo-musulman  et l’occident vivent en état de conflit ouvert nourri par les extrémistes des deux bords et les derniers évènements ont davantage eu des répercutions au sein des pays récemment libérés de la dictature qu’au sein des tenants de l’orthodoxie wahhabite : L’Arabie saoudite et le Qatar.

La provocation planétaire et ses répercutions sur le printemps arabe

La diffusion d’extraits du film de basse facture « l’innocence des musulmans » réalisé par un pseudo-cinéaste copte californien marginal du nom de Makoula, suivie opportunément des caricatures blasphématoires envers le Prophète Mohammed diffusées par le média Charlie-Hebdo ont représenté du pain bénit pour tous les islamistes fondamentalistes et leur ont donné l’occasion de galvaniser la ferveur de leurs troupes fanatiques notamment compte tenu d’un agenda électoral comme c’est le cas en Tunisie.

La provocation des musulmans –exacerbant l’extrémisme anti-occidental-qui a déjà eu lieu lors de la parution de l’ouvrage de Salman Rushdie «les versets sataniques », qui a été suivie d’œuvres blasphématoires au Danemark et en Hollande a été une aubaine pour semer la discorde au sein même des pays musulmans et a sciemment été  instrumentalisée par les ultras islamistes pour museler les libertés sous le prétexte de protéger le «sacré» mettant l’islam, dont la vigueur du renouveau est évidente, en posture victimaire.

Les islamistes radicaux n’ont pas hésité à interdire souvent par la violence physique perpétrée par des hordes de salafistes munis d’armes blanches et de drapeaux noirs, des dizaines de manifestations culturelles, artistiques et politiques jugées impies où les participants ont été accusés de mécréance ou à saccager des lieux de «dépravation»  tel que les débits de boisson exposant aux médias le caractère intolérant d’une religion associée étymologiquement au vocable « Paix =islam en arabe» et accréditant  à tort l’idée fort répandue chez les islamophobes de l’antinomie entre islam et démocratie.

Le dogme et l’atteinte au sacré : fonds de commerce du parti islamiste Ennahdha

Bien avant les élections du 23 Octobre de l’ANC (Assemblée Nationale Constituante), le mouvement islamiste  Ennahdha a instrumentalisé le fait religieux pour mobiliser et galvaniser ses troupes et son électorat dans le cadre d’une large action de ratissage qui a vu l’invasion des mosquées par leurs ultras, la mobilisation de prêcheurs en eau trouble en provenance du moyen orient à l’origine d’un climat délétère et dérapant par des attaques des libertés et des médias dont on peut citer celle de  Nessma TV suite à la diffusion du film Persopolis  et de la cinéaste Nadia Fani suite à la diffusion de son film « Ni Dieu ni maître »

Les prêches et la propagande des cyber-milices islamistes  ont été jusqu’à  propager  l’idée que les islamistes qui ont subi les pires exactions de la part du régime honni de Ben Ali –représentant le mal et Satan- ne peuvent représenter que le Bien  puisqu’il y a eu même des messages simplistes et populistes adressés aux humbles citoyens les incitant à voter pour le parti de «ceux qui craignent Dieu » s’ils escomptaient dans l’au-delà aller au paradis ».

Cette instrumentalisation de la religion a continué après que ce parti s’est accaparé les rênes du pouvoir et neuf mois après une gouvernance hégémonique, chaotique et calamiteuse,  Ennahdha a montré son incompétence (ce qui est pardonnable pour des personnes ayant passé de longues années en exil ou en prison –qui n’est pas le meilleur endroit où l’on apprends le management que je sache ), sa méconnaissance de son  propre pays et de son peuple et qui surtout comme toute organisation humaine a versé dans le travers naturel d’excès de pouvoir en l’absence d’institutions démocratiques régissant le contre pouvoir.

Le «takfir» (accusation de mécréance)  pour cacher le déficit de gouvernance

Le gouvernement de la troïka (avec 80 membres, le record mondial est battu) par sa  gestion empirique   de la chose publique a connu  un échec patent et le fiasco total sur tous les plans et particulièrement sur les plans sécuritaire et socio-économique est devenu si flagrant malgré les tentatives de museler les médias que le dépit a atteint  le fonds électoral nahdhaoui puisque de récents sondages  ont estimé le recul à 30 % de l’intention de vote pour ce parti qui paye en cela son aveuglement obstiné  et une arrogance sans pareil qu’il a tenté de justifier  par sa légitimité électorale.

Cependant, les stratèges du parti islamiste –experts en takfir pour incriminer l’atteinte au sacré- ont veillé au grain pour utiliser leurs affidés salafistes et leurs ultras mobilisés dans le cadre de véritables campagnes de désinformation à travers les réseaux sociaux et les prêches des prières du vendredi pour maintenir l’opinion publique sous pression en exerçant la terreur  ici et là pour étouffer toute velléité de liberté comme ce fut  le cas lors de la cabale montée de toute pièce à la fin de  l’exposition d’art contemporain El Abdellia quand toute la troïka a incriminé les artistes en lieu et place des salafistes.

Cette diabolisation s’est muée en violence systématique –couverte par  une totale impunité pour les assaillants-  pour contrecarrer  l’émergence de forces alternatives représentant de potentiels concurrents à craindre lors des prochaines élections législatives, présidentielle et municipales, à l’instar des récentes attaques perpétrées contre les locaux et les réunions du nouveau parti Nida Tounès (lancé à peine deux mois par l’ex premier ministre Béji Caid Essebsi, il est déjà crédité de plus de 20 % des intentions de vote) qui représente une sérieuse menace pour le parti Ennahdha.. 

Sachant que nous ne pouvons pas en toute bonne foi juger l’action gouvernementale à l’aune de mesures concrètes socio économiques qui ne sont envisageables qu’à long terme, à fortiori dans un contexte postrévolutionnaire– et l’état de grâce étant passé- nous pouvons escompter sans grand risque de nous tromper que d’ici les prochaines élections,  de nouveaux  actes de violence au prétexte d’atteinte au sacré seront favorisés voire programmés et surement instrumentalisés,  pour un  effet mobilisateur afin de  pallier l’érosion de la popularité du parti islamiste,  suite aux énormes bourdes commises quotidiennement dans l’exercice concret du pouvoir en si peu de temps.

http://blogs.mediapart.fr/blog/abderrazak-lejri

 

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