Où est votre ligne rouge sur la Hongrie, messieurs Weber et Wauquiez?

Aujourd’hui, le Parti populaire européen (PPE) décidera du sort de son parti membre hongrois, le Fidesz du premier ministre hongrois Viktor Orbán. Malgré les belles paroles, il est temps pour le chef du PPE, Manfred Weber et pour le parti membre francais, Les Républicains, d’agir enfin contre l’autocrate hongrois. Charlotte Drath et Adrien Beauduin

Mis sous pression par plusieurs autres partis membres du PPE demandant l’exclusion d’Orbán suite à la dernière campagne de propagande anti-Bruxelles en Hongrie, le chef du PPE, l’Allemand Manfred Weber, est venu à Budapest le 12 mars pour tenter de rappeler son allié à l’ordre. Si certains des partis membres attendent des engagements clairs, le parti membre français, Les Républicains, lui, semble prêt à tout accepter de la part du régime hongrois.

En plus de demander le retrait des affiches conspirationnistes anti-UE, Weber exige aussi le maintien de notre institution, l’Université d’Europe Centrale (Central European University – CEU), présentement forcée de quitter le pays par le gouvernement. Avant de rencontrer Orbán, Weber est même passé rendre une courte visite à notre recteur. De retour en Allemagne le soir-même, Weber était sur le plateau du journal télévisé allemand pour y réitérer son adhésion aux valeurs européennes et faire valoir sa soi-disant détermination face à Viktor Orbán. Parlant de notre université, il a même souligné y avoir rencontré certains de ses étudiants.


Eh bien, M.Weber, vous n’aviez tout simplement pas le choix. Nous, étudiants de la CEU membres du mouvement étudiant hongrois Szabad Egyetem (l’Université libre), nous avons assiégé le bureau du recteur. Vous auriez pu bien sûr nous ignorer et vous enfuir, mais vous avez agi en vrai politicard: poignées de main et sourires. Vous nous avez même fait une courte déclaration sur l’importance de la liberté académique et de nos valeurs européennes communes. Vous croyiez sans doute que cela suffirait, mais nous vous avons pressé de nous donner de vraies réponses sur les conséquences pour Orbán de la fermeture de notre université. Et pourtant, vous n’avez pu que bredouiller quelques mots en plus sur l’importance des discussions et du dialogue avant de vous enfuir.

Mais, M. Weber, cela fait neuf ans! Neuf ans que votre parti, la coalition chrétienne-démocrate allemande (CDU/CSU) et le PPE ont laissé leur allié Viktor Orbán bafouer les traités et valeurs européens dans sa marche vers l’autocratie. En avril 2017, vous réagissiez au nouveau projet de loi hongrois qui visait à fermer notre université en disant que « la liberté de pensée, de recherche et d’expression est essentielle pour notre identité européenne » et que le PPE « la défendrait à tout prix. » En mai 2018, vous parliez de « lignes rouges » à ne pas franchir, mentionnant notre université ainsi que les associations civiles hongroises. Et pourtant, nous sommes en train d’être chassés et que faites-vous? Où sont vos lignes rouges?

Quand direz-vous « assez, c’est assez »? Quand est-ce que les violations seront suivies de conséquences? La Hongrie n’est plus une démocratie régie par l’État de droit avec des médias libres et des élections équitables. Vous savez parfaitement bien que la Hongrie d’Orbán ne pourrait adhérer à l’Union européenne si elle devait soumettre sa candidature aujourd’hui. Et pourtant vous hésitez encore à agir de façon décisive, vous croyez encore au dialogue. Mais ce temps-là est plus que résolu, déjà depuis plusieurs années, quand ce régime a viré vers l’extrême-droite en se lançant dans des campagnes haineuses aux messages xénophobes. Votre visite à la synagogue de Budapest n’y fait rien, à tout ça.

Quant à vous, M. Wauquiez, qu’avez-vous à dire pour votre défense. En tant que chef d’un parti membre important du PPE, les mêmes questions se posent. Vous n’avez cesse de défendre votre camarade hongrois. déclarant en septembre dernier qu’Orbán « a toute sa place au sein du PPE. Il a été élu démocratiquement. Tous nos braves censeurs devraient s'en souvenir. » M.Wauquiez, êtes-vous si peu capable d’esprit critique que vous ne voyez pas ce qui se cache derrière ces décomptes de voix? Considérez-vous comme vraiment démocratique un régime contrôlant la grande majorité des médias et dépensant des millions en fonds publics pour sa propagande mensongère? Ne sourcillez-vous pas quand Marine Le Pen dit : « en Hongrie, en Pologne, en Italie, en Autriche nos idées sont déjà au pouvoir »?

M. Weber, vos “lignes rouges” n’ont servi à rien en décembre, quand la CEU a dû commencer à planifier son déménagement vers Vienne. Elles étaient inutiles le 1er janvier 2019, quand la CEU a officiellement perdu le droit d’immatriculer de nouveaux étudiants. Ce n’est pas le moment de parler d’aider la CEU à se conformer à une loi taillée sur mesure pour l’expulser. Il est plutôt temps d’exiger une garantie absolue du maintien et de l’autonomie de la CEU et d’arrêter toutes les attaques sur la liberté académique. Car ce n’est pas seulement la CEU, c’est aussi l’Académie des Sciences, l’Université Lorant Eötvös, l’Université Corvinus qui sont attaquées. Si vous n’agissez pas maintenant, vous perdez toute crédibilité. Plus personne ne vous prendra au sérieux si vos lignes rouges ne se révèlent être que des figures de style dans vos cyniques jeux politiques.

Le système académique hongrois était sous pression bien avant que la CEU ne soit visée. Et maintenant que la CEU est expulsée, cela va continuer. Censure, interdits, endoctrinement, coupures budgétaires, licenciements et privatisations : le système hongrois d’éducation et de recherche est démantelé pour des raisons idéologiques par un régime qui méprise les valeurs européennes que sont la liberté académique et l’égalité des chances.

M. Weber, vous voulez devenir le ‘chef’ de l’Union européenne en mai. Vous pourriez effectivement prendre la tête de la Commission européenne en préférant les calculs de sièges au Parlement européen aux valeurs européennes, mais pouvez-vous être un véritable meneur (leader)? Pouvez-vous vraiment montrer que cette Europe comme continent de liberté vous tient à cœur? Pouvez-vous démontrer votre détermination à protéger cette liberté par des mesures strictes?

Allez-vous vous battre pour cette liberté, M. Weber? Et vous, M. Wauquiez?

Charlotte Drath et Adrien Beauduin
Étudiants à la CEU et membres du mouvement étudiant hongrois Szabad Egyetem (Université Libre)
www.facebook.com/occupykossuth

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