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Billet de blog 10 mai 2025

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La comparaison au nazisme peut-elle être légitime ?

Comme Jean-Michel Aphatie a pu en faire l'expérience, toute comparaison, même adossée à de nombreux travaux scientifiques, avec les actes perpétrés par le régime nazi provoque la controverse. Pourtant, au-delà de l'injure, la comparaison raisonnée et argumentée avec le nazisme peut au contraire permettre une remise en perspective et une meilleure compréhension des enjeux passés et présents.

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Epilogue de la levée de bouclier suscitée par les propos de Jean-Michel Aphatie qui avait dit, ce qui est historiquement tout à fait légitime, que la France avait commis "des centaines de Oradour-sur-Glane" en Algérie : l'ARCOM a annoncé regretter que ces propos aient pu être perçus comme participant à la "relativisation du nazisme". Je ne vais pas revenir sur la réalité de ces faits, ou sur les relents racistes de leur négation : ces deux aspects ont été abondamment développés par les spécialistes d'histoire coloniale. En revanche, cela pose la question de la place de la comparaison au nazisme dans le débat public, et plus généralement de la place du nazisme dans l'histoire.

Le nazisme, comme s'attache à le montrer et à l'expliquer depuis des années l'historien Johann Chapoutot, n'est ni tombé du ciel fin 1932 ni disparu le 8 mai 1945. Bien évidemment, il occupe une place à part dans l'Histoire de par l'ampleur de ses crimes et le nombre de ses victimes, mais il faut garder à l'esprit qu'il représente un courant ethno-nationaliste européen ayant eu un rôle très structurant dans les imaginaires collectifs à droite comme à gauche. Par conséquent, en restant le mouvement d'extrême-droite de référence dans nos consciences, la tentation de la comparaison au nazisme vient assez facilement, et elle a l'avantage de l'efficacité : elle décrédibilise immédiatement l'objet de la comparaison.

Néanmoins, un tel procédé peut facilement relever de l'anathème ou de l'injure, plutôt que du débat argumenté, au point que les mouvements d'extrême-droite nationalistes sont plus généralement taxés de fascisme ou désignés comme fascisants, avec ces termes utilisés plus comme euphémismes de leurs équivalents relatifs au nazisme que comme de réelles comparaisons historiques avec l'Italie mussolinienne. Il est évident que comparer sans base factuelle une personne autoritaire à Hitler, une loi avec laquelle on n'est pas d'accord aux lois de Nuremberg ou un courant politique quelconque au nazisme serait tout à fait déplacé pour ne pas dire insultant. Une comparaison, même de bonne foi, avec le nazisme s'exposera aux sempiternels "les nazis c'était des allemands" ou "le nazisme c'est l'antisémitisme" qui expriment l'idée que le nazisme est unique, le Mal, qu'on l'a vaincu et que s'il revenait on le reconnaîtrait tout de suite parce qu'il serait allemand, aurait une petite moustache, un uniforme et viendrait nous voir nous disant qu'il veut exterminer des millions de Juifs. Armés de nos cours d'histoire, de nos mémoriaux de la Shoah et de nos documentaires Arte, on lui dirait "Vade retro, Satana ! Je te reconnais, tu es le nazisme ! Pas de ça chez nous !"

Pourtant, tout ce qu'ont fait les nazis n'est pas unique : pris isolément les uns des autres, le parti unique, le refus de l'Etat de droit, la rhétorique et l'action coloniale, la déshumanisation de l'Autre, la répression politique, le démantèlement de la démocratie représentative, l'appui sur des milices, la guerre de conquête, le nationalisme exacerbé, les camps de prisonniers, le massacre de populations, l'antisémitisme, le déplacement forcé de populations sont des caractéristiques qui sont très loin d'être exclusives à l'Allemagne nazie. C'est seulement quand on les prend toutes ensemble, et souvent à grande voire très grande échelle, que la spécificité nazie apparaît. Par conséquent, il n'est pas étonnant de retrouver certains de ces éléments dans l'histoire de la République française, comme l'a affirmé Jean-Michel Aphatie en ce qui concerne les massacres de populations à l'échelle des villages. Dans ce cas, la comparaison au nazisme et à Oradour-sur-Glane a l'avantage de faire appel au rejet viscéral du nazisme et de mettre immédiatement en lumière l'atrocité de la colonisation.

Au-delà de l'action, le socle idéologique nazi n'a lui non plus pas grand-chose d'unique : des mouvements ethno-nationalistes et radicalement antisémites ont existé bien avant le nazisme. Même si le nazisme est un phénomène qui possède des spécificités liés à l'histoire allemande et au contexte de l'entre-deux guerres, les caractéristiques de la pratique nazie du pouvoir (autoritaire, anti-étatique, anticommuniste et antisémite) ne sont pas l'apanage de ce régime. Pour prendre un exemple contemporain, le régime trumpiste étasunien reprend ces caractéristiques (et la rhétorique du peuple agressé à qui il va rendre sa grandeur), en remplaçant fonctionnellement les Juifs par les immigrés illégaux. Cela ne veut pas dire que Trump va les mettre à mort par millions dans des camps : je prétends juste qu'ils y jouent le même rôle dans les deux systèmes, celui de l'ennemi intérieur par nature, qui n'est pas vraiment allemand/américain et qu'il faut renvoyer chez lui. Cela pose la question de la caractérisation du régime trumpiste : peut-on le décrire comme nazi, néonazi, ou un terme dérivé ? Peut-on comparer ses mesures et son action à ce qui avait été fait par le régime nazi ? Peut-on comparer son socle idéologique au socle idéologique nazi ?

Refuser par principe la comparaison, c'est vider de son sens l'étude du phénomène historique. A quoi bon s'y intéresser si l'on s'interdit d'en tirer la moindre conclusion ? De plus, la comparaison ne suppose pas l'entière identification, et reconnaître la spécificité de l'environnement spatio-temporel nazi (qui est différent du nôtre) n'empêche pas de dire qu'une personne affirmant que le nazisme ne peut plus exister car le véritable nazisme est allemand, antisémite et ancré dans l'entre-deux-guerres n'aurait en réalité rien compris. Le nazisme, défini comme le courant de pensée et la pratique du pouvoir du régime allemand entre 1933 et 1945, est par définition limité à un certain cadre : mais un mouvement tout à fait semblable mais qui ne serait pas antisémite mais plutôt islamophobe (par exemple) devrait pouvoir y être comparé de manière argumentée. Le nazisme est le courant d'extrême-droite le plus connu dans l'opinion publique, et suscite quasi-unanimement une profonde réprobation. Se priver de l'utiliser comme point de comparaison pour caractériser et lutter contre ses enfants et cousins actuels serait une grande erreur.

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