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Billet de blog 1 nov. 2021

« Z Event » : la culture du harcèlement a encore de beaux jours devant elle

Le « Z Event », le plus gros évènement caritatif de la plateforme Twitch a atteint un record de dons ce week-end, avec plus de 10 millions d'euros récoltés au profit de l'association Action contre la faim. Un record toutefois entaché par le harcèlement massif d'une des streameuse présente à l'évènement et qui a suscité peu de soutiens dans le milieu.

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Le « Z event » ou « Zevent », c’est le nom de l’évènement caritatif porté par le streameur français Zerator. Le principe : un week-end de trois jours, sur la plateforme Twitch, qui réunit une cinquantaine de streameurs et streameuses autour des jeux vidéos et d’activités visant à recueillir des dons au profit d'une association. Cette année, l’évènement se déroulait du 29 au 31 octobre, avec une récolte de dons au profit de l’association Action contre la faim.

Un week-end de tous les records, tant au niveau des dons récoltés (plus de 10 millions d'euros sur la cagnotte globale), que des visionnages atteints (avec 1 millions de viewers en simultanés à la fin de l'évènement).

Le record des viewers mais à quel prix ?

Un week-end de tous les records mais également miroir de la toxicité qui règne sur internet et de la culture web qui en découle. La streameuse Ultia en a fait les frais dimanche après-midi. Le point de départ : le stream du youtubeur à succès Inoxtag, qui, ayant invité une jeune femme surnommé « la sirène », ne semble pas maîtriser sa communauté et les remarques misogynes du tchat à l'égard de cette-dernière. Ultia dénonce cet état de fait sur son stream, lorsque celui-ci bat le record de viewers :

«  […] Il lui dit que des trucs sexistes, le tchat est sexiste. Évidemment que ça fait des viewers. Et nous on applaudit quelqu’un alors que tout le monde était en train de la fétichiser, de la sexualiser parce qu’elle ne parle pas français. Ça ne fait rire que des misogynes. Et de dire que c’est une blague, ah bah sous couvert de blague on peut en dire des choses homophobes, sexistes, racistes. C’est très facile de dire que c’est une blague. Le record de viewers à quel prix ? »

Une déclaration de quelques minutes qui a lui a valu un harcèlement conséquent sur Twitter, avec plus de 31 000 tweets à son nom. Des messages insultants et des appels au viol essentiellement.

Les conséquences d’être une femme sur Twitch et, plus encore, d’être une femme sur internet osant exprimer une opinion. Une opinion concernant son collègue masculin, qui, lui, viendra échanger avec Ultia autour de sa déclaration, promettant que cette situation ne se « reproduira pas ».

Un échange courtois entre les deux streameurs, qui n’empêchera pas le « fc twitter », comme se nomment fièrement les harceleurs de la streameuse, de commencer à faire monter le pseudo de Ultia en « Top tweet », en la traitant de tous les noms. Tandis que son homologue masculin continuera, lui, d’être glorifié pour son record.

Une culture web viriliste

Une situation malheureusement bien connue des streameuses. Au sujet du harcèlement qui vise essentiellement les femmes, la streameuse belge Manonolita a témoigné sur radio Nova lors du #ADayOffTwitch, le 2 septembre dernier. Une journée visant à dénoncer ce harcèlement qui existe sur Twitch et a appeler la plateforme à prendre des mesures plus sévères. La streameuse raconte notamment comment 10 000 comptes Twitch, via des raids haineux (lorsqu'un streameur envoie massivement sa communauté vers le live d'un autre streameur), sont venus l’insulter.

Des situations traumatisantes, qui continuent sur le réseau social Twitter et provoquent souvent l’invisibilisation des femmes. Au sujet de Twitter, les chiffres sont édifiants. Par exemple, un rapport de ONU Femmes, publié en 2015, déclare que 73% des femmes interrogées avouent avoir été victimes de violences en ligne.

En 2017, Amnesty International publiait ces chiffres à propos des violence en ligne à l'égard des femmes et plus particulièrement sur Twitter.

L'ONG explique avoir interrogé 4 000 femmes dans huit pays. Via ces chiffres, Amnesty International constate que 76 % des femmes ayant déclaré avoir subi des violences ou du harcèlement sur une plateforme de réseau social ont modifié leur manière d'utiliser ces plateformes. 32 % ont cessé de publier du contenu véhiculant leur opinion sur certains sujets. En 2020, l'ONG republie un article « Twitter en 2020 : toujours toxique pour les femmes », expliquant que rien (ou presque) n'a changé.

Les conséquences d'une culture viriliste plus que présente sur ces réseaux. La plateforme Twitch ne fait pas exception. Le cas du Zevent en est ici une bonne représentation. Dans un premier temps, il est possible de constater le peu de femmes invitées à ces gros évènements. Cette année, les streameuses présentes au Zevent étaient au nombre de 9 pour 44 streameurs.

Pourtant, ce ne sont pas les streameuses connues sur la plateforme qui manquent, comme Baghera Jones, Horty ou bien encore Avamind, pour ne citer qu'elles. Un manque de parité regrettable et qui pérennise une image masculine du streaming.

S'ajoute à cela les activités mises en place par certains streameurs pour animer leur direct qui illustrent, là encore, l'existence de cette culture viriliste dominante sur la plateforme. 

Par exemple, la « Gotaga TV » proposera tout le week-end aux streamers du Z event de passer à l’« eye tracker ». Le but étant de regarder les lives de streameuses peu vêtues et d’éviter que le petit cercle qui incarne le regard du streameur, se pose sur les seins ou les fesses des streameuses, sinon le streameur a perdu. Tout ceci devant un public essentiellement jeune et masculin.

Des « défis » qui seront ensuite postés en vidéo sur la chaîne YouTube de la  « Gotaga TV », sans l’accord explicite des streameuses en question.

Une façon de faire du contenu (et donc de l’argent) tout en normalisant le fait qu’une femme qui « s’auto-sexualise » ou s’habille d’une façon considérée comme « provocante » et l’assume ; reste un problème en 2021. Envoyant le message subliminal qu’elle mérite, à ce titre, d’être exposée et potentiellement d’être harcelée. La justification ? Elles « bousillent twitch » comme l’écrivent certains viewers sur Twitter.

Il y a donc les femmes que ce milieu masculin accepte et celles que l’on réfute volontairement.

Une loi du silence tenace

La loi du silence demeure également tenace sur la plateforme. Là encore, le cas de l’évènement du Zevent est significatif. Il aurait été plaisant de constater que contrairement aux anciens canaux de diffusions culturels, comme le cinéma ou la télévision, la prise en compte de cette problématique serait évidente et la parole facile. Les streameurs et streameuses étant globalement jeunes et informé.e.s sur ces sujets.

Malheureusement il n’en est rien et les structures sociétales de domination sont bien en place.

Si Inoxtag sera félicité au microphone et publiquement pour son record de viewers ; Ultia ne bénéficiera pas du même soutien public au sujet du harcèlement en cours à son encontre sur Twitter pendant l’évènement. Aucun organisateur ne prendra la parole ouvertement sur le sujet et appellera à cesser le harcèlement. Sur la page officielle du Zevent (@ZEventfr) ou la page personnel de Zerator (@ZeratoR), aucun message ne sera posté pour dénoncer ce harcèlement.

Seuls quelques streameurs et streameuses présent.e.s à l'évènement twitteront sur le sujet, à l’instar du streameur Ponce et de la streameuse Deujna.

Inoxtag appellera également sa communauté à soutenir Ultia. Toutefois, les réactions resteront isolées et aucun tweet commun d’appel au calme et de soutien de la part du reste des invité.e.s ne sera, là encore, publié.

Une occasion manquée de dénoncer collectivement le fait que pour une streameuse, prendre ouvertement la parole sur de tels sujets continue de représenter un acte de courage et une décision lourde de conséquences. Quand bien même elle s’est expliquée calmement avec son collègue.

Une situation qui peut amener, à moyen terme, à l’arrêt de l’activité sur la plateforme ou à des actes bien pires pour la personne harcelée. La streameuse Ultia s'est immédiatement retrouvée à devoir mettre en privé ses réseaux, ne pouvant plus communiquer sur la fin de l'évènement et son activité professionnelle. Une autocensure forcée qui n'est, là encore, pas dénoncée.

Ainsi, bien que le Zevent ait permis de récolter 10 millions d'euros pour Action contre la faim, un exploit et une aide inestimable pour l’association; on ne peut s’empêcher d’avoir un goût amer d’avoir vu une streameuse se faire harceler en direct tout en restant isolée. Force est de constater que le harcèlement d’une femme demeure encore un non-évènement, donnant raison à ces communautés toxiques.

Le streameur Mister Mv parlera dans un premier temps sur son twitter (avant de condamner le harcèlement de façon générale), « d'écarts regrettables ». Si il est possible de nommer des appels au  meurtre et au viol d'une jeune femme de la sorte.

Ce qui est certain, c'est que peu importe que le média soit nouveau, les choses peinent à bouger.

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