Derrida : Séminaire, La peine de mort

 

Jacques Derrida consacra deux années de séminaire au sujet de la peine de mort, en 1999-2000 et 2000-2001, à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris. Paraît ce jour aux éditions Galilée, le premier volume, correspondant à la première année du séminaire.

La parole de Derrida est travaillée, entre autre, par Victor Hugo, mais aussi singulièrement par le texte de Robert Badinter, L'Exécution (Le Livre de poche, Paris, 1976)

J'ai choisi de citer ici quelques lignes, où se croisent de manière assez frappante pensées, pouvoirs politiques et médias, me rappelant au passage grâce au talent de Robert Badinter dans son écriture cinématographique –  L'invraisemblable Vérité, ce film de Fritz Lang sorti aux Etats-Unis en 1956, qui interroge et pense lui aussi cette question de la peine de mort.

« Dans ce livre, Badinter raconte donc la condamnation à mort et l'exécution de deux condamnés, Buffet, ancien légionnaire, et Bontems, ancien parachutiste, Buffet, défendu par Thierry Lévy, et Bontems, par Badinter. On les appellait alors les assassins de Clairvaux, accusés d'avoir agi ensemble [...] »

« Et vous allez voir dans les lignes que je vais lire l'importance de l'espace public, du nouvel espace public marqué par la radio, par les médias internationaux, puissants et impuissants, de la mondialisation en cours déjà, d'une mondialisation si inégale et hétérogène dans ce débat. C'est pourquoi j'y insiste. (Lire L'Exécution, p. 158-160) »

L'auteur cite alors R. Badinter : « En entrant dans la salle des assises, deux journalistes m'entourèrent dans un grand état d'excitation. "Vous savez la nouvelle ?" Je les dévisageai sans comprendre. "La Cour Suprême des Etats-Unis vient d'abolir la peine de mort. La radio vient de l'annoncer." Je regardai la grande pendule. Moins d'une heure s'était écoulée depuis la clôture des débats. Eussé-je connu la nouvelle, une heure plus tôt, quel dernier argument la défense aurait pu en tirer ! Maintenant, il était trop tard. Le jury enfermé dans son délibéré était comme retranché du monde. Je songeai, dans mon exaspération, à prendre un transistor, à le déposer devant la fenêtre fermée de la salle où se trouvait réuni le jury et à l'ouvrir à fond à l'heure des informations. Peut-être cette nouvelle parvenant aux jurés à l'improviste et presque par effraction leur paraîtrait un signe du destin, l'indication que la peine de mort n'était que la survivance d'une époque qui s'achevait ailleurs, et pouvait s'achever en France aussi [...] »

Après avoir été "abolie" de 1967 à 1977, la peine de mort est rétablie aux Etats-Unis en 1977.


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