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Billet de blog 12 mai 2016

Le Hezbollah et la (non-)élection présidentielle libanaise

Le Liban est sans président de la République depuis deux ans. A qui la faute? Comment débloquer la situation? On parle de l'Iran, de l'Arabie saoudite. Le problème est pourtant avant tout libano-libanais.

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Le 25 mai prochain, cela fera deux ans, jour pour jour, que le poste de président de la République libanaise est inoccupé. La situation n'est pas une première dans la vie institutionnelle du pays. A deux reprises déjà, le Liban est ainsi resté décapité : pendant un peu plus d'un an, après le mandat d'Amine Gemayel (1982-1988), puis durant six mois, après celui d'Emile Lahoud (1998-2007). Mais jamais la vacance n'a été aussi longue, la négociation entre les acteurs concernés aussi ardue, le contexte régional aussi dangereux qu'aujourd'hui.

            Comme le prévoit l'amendement constitutionnel apporté à la clôture de la guerre civile (1975-1990), le président libanais doit être chrétien maronite. Toute candidature au poste est négociée en premier lieu par les ténors politiques de la communauté, et considérée dans un second temps seulement comme un enjeu qui pourrait intéresser les autres Libanais. En décembre dernier, un premier nom envisageable est enfin avancé en celui de Sleiman Frangié, leader d'un petit parti chrétien du 8 Mars, coalition de groupes pro-syriens et pro-iraniens. La nouvelle provoque un certain étonnement, puisque la candidature en question résulte d'un accord très personnel entre l'intéressé et Saad Hariri, leader sunnite du 14 Mars, alliance de partis pro-occidentaux et pro-saoudiens. Le marché entre les deux hommes prévoit que Hariri soutiendra la candidature à la présidentielle de Frangié, tout affilié au camp adverse qu'il est, dans l'espoir qu'en retour le 8 Mars appuie le grand come-back de Hariri à la tête du gouvernement, poste réservé à la communauté sunnite, et dont Hariri avait été évincé en janvier 2011. 

            Pourtant, quelques semaines plus tard, à la mi-janvier, Samir Geagea, figure de proue du 14 Mars maronite, crée la surprise. Elle est de taille. Après avoir catégoriquement refusé durant plus de dix ans que son rival Michel Aoun, leader maronite numéro un du 8 Mars, accède à la fonction présidentielle, il annonce solennellement choisir en ce dernier son candidat officiel. La scène politique libanaise s'emballe. Via le soutien de Geagea à Aoun, la situation doit enfin se débloquer, et rapidement : entre les voix du 8 Mars, celles du 14 Mars chrétien et des députés du Druze Walid Joumblatt (les députés du 14 Mars sunnite, dans le sillage de Hariri, s'abstiendront), l'élection de Aoun est a prioriacquise. Par la même occasion sera célébrée la fin de plusieurs décennies de haine farouche entre les deux grandes branches du maronitisme libanais.

            Mais le véritable arbitre de l'élection présidentielle, à savoir le Hezbollah, locomotive politique de la communauté chiite et premier parti du pays, se montre difficile. Sa direction assure depuis des mois que son favori est Michel Aoun, et pourtant, l'initiative de Geagea ne suscite en son sein qu'un enthousiasme limité. La question se pose donc, pressante : pourquoi le Hezbollah se refuse-t-il à entériner l'heureux accord ?

            Une erreur serait de donner trop de crédit au choix affiché par le Hezbollah en faveur de Aoun. Il convient de rappeler que ce dernier n'était déjà pas le candidat du parti à la présidentielle de 2007, et malgré ce que peuvent avancer une grande partie des commentateurs, il n'a objectivement pas plus de raisons de l'être aujourd'hui. A titre d'exemple, outre le fait que Aoun a depuis son retour au Liban en 2005 et à plusieurs reprises tenu des propos désobligeants envers les chiites, il lui est arrivé de faire preuve d'une certaine imprédictibilité, prenant des positions et proférant des discours par certains aspects délicats à gérer pour un Hezbollah qui aime les alliés fiables et les stratégies prévisibles.

            Celui que le Hezbollah préférerait en réalité asseoir sur le trône présidentiel, c'est Sleiman Frangié. Outre le fait qu'à l'instar de Michel Aoun, Frangié appartient au 8 Mars que préside le Hezbollah, il est aussi le candidat du 14 Mars sunnite, un interlocuteur que le Hezbollah peut difficilement contourner dans la gestion des affaires du pays et qu'il peut donc lui être utile d'accommoder. Par corollaire, la question devient : pourquoi le Hezbollah ne fait-il pas élire Frangié, que Hariri lui tend sur un plateau en argent, et qui ferait à la fois le bonheur des sunnites et des chiites, luxe appréciable par ces temps d'animosité intra-musulmane ?

        Le problème est que la véritable préoccupation du Hezbollah ne concerne pas le chef de l'Etat, mais celui du prochain gouvernement. Au Liban, le Président a constitutionnellement peu de prérogatives, quand le Premier ministre est la vraie tête de l'Exécutif. La capacité de nuisance du premier est bien moins à craindre que celle du second. Une élection de Frangié est insatisfaisante en l'état car c'est un package : hisser Frangié à la présidence signifie installer Hariri à la tête du gouvernement -- option qui ne séduit en rien le Hezbollah. Aux yeux de sa direction, le passage de Saad Hariri à la direction de l'Exécutif, de 2009 à 2011, a été tout sauf convaincant. Pour le Hezbollah, le deal Frangié-Hariri semble donc déséquilibré : le parti obtiendrait certes un Président acquis à ses intérêts, mais en échange d'un chef de cabinet gagné au camp de ses adversaires. Aujourd'hui, dans le cadre de la tension marquée entre l'Iran et l'Arabie saoudite, les assurances régulièrement formulées par la famille politique de Hariri dans le sens d'une loyauté sincère et active envers le Royaume, les inflexions qu'elle tente d'insérer, sur demande de Riyad, dans les déclarations et décisions du gouvernement de Tammam Salam contre les intérêts du Hezbollah, peuvent difficilement mettre ce dernier dans de bonnes dispositions à l'égard d'un Premier ministre qui serait encore plus pro-saoudien que l'actuel.

            Le Hezbollah a donc tout intérêt à se montrer patient. Sa politique d'usure -- de tout temps sa stratégie préférée -- a de fortes chances d'aboutir. En continuant à soutenir officiellement Aoun, il maintient  une image d'allié loyal, évite de s'aliéner la base populaire de celui-ci, autrement plus large que celle de Frangié. Selon toute vraisemblance, l'objectif est de voir Aoun, de guerre lasse, abandonner la course présidentielle. Mais une chose est certaine : aucun accord ne sera possible tant que Hariri insistera pour être nommé Premier ministre. Quel que soit le scénario, le 14 Mars sera la partie réduite à mettre le prix de l'élection du chef de l'Etat sur la table. Le Hezbollah ne donnera son feu vert qu'une fois sûr de gagner à la fois la présidence de la République et la tête du gouvernement. 

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