Deux mois après son lancement, Air Sénégal déjà dans la tourmente

Alors que la nouvelle compagnie africaine affichait des objectifs ambitieux, les mauvais résultats des premiers mois mettent en cause les choix de management effectués par le directeur général Philippe Bohn.

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Après les échecs d'Air Sénégal International (2001-2009) et celui de Sénégal Airlines (2011-2016), de grands espoirs étaient placés dans le lancement de la nouvelle compagnie nationale : Air Senegal.

Mais en dépit d'un soutien de l'Etat à hauteur de 40 milliards de francs CFA, qui ont permis notamment l'achat de deux TR-72 600, les premiers résultats sont sans appel. Moins de deux mois après le lancement des premiers vols commerciaux, les deux uniques avions de la compagnie ont été immobilisés pendant près de 15 jours après avoir subi des incidents techniques.

 

Flotte immobilisée

Le premier a en effet été victime de lourdes intempéries, tandis que le second est entré en collision avec des oiseaux. Un manque à gagner considérable pour la jeune compagnie, qui avait choisi de se concentrer en premier lieu sur les vols internes, avant d'élargir éventuellement à la sous-région, puis au continent entier.

Le 20 juillet dernier, une partie des vols ont pu reprendre, même si l'un des deux avions reste immobilisé. Ce premier revers inquiète, rappelant aux sénégalais les échecs cuisants des deux compagnies précédentes. La direction se trouve donc pointée du doigt, accusée de mauvaise gestion, mais aussi de pratiques douteuses.

Particulièrement ciblé : Jérôme Maillet, directeur général adjoint chargé de la stratégie et de l’investissement, numéro 2 de la compagnie. Ancien Directeur général adjoint de Congo Airways, désormais en faillite, et passé par Air France consulting, filiale d'Air France, il avait été choisi par Philippe Bohn, ancien responsable Afrique d'Airbus, sur fond de grand ménage parmi les hauts-cadres de la compagnie.

 

Jérôme Maillet, l'homme par qui le scandale arrive

Après sa nomination comme directeur général, Philippe Bohn, avait lui aussi défrayé la chronique, notamment en raison de son salaire – trois fois plus élevé que celui de son prédécesseur – et de ses pérégrinations dans les hôtels de luxe du pays.

Accusé de saper le travail de son prédécesseur Mamadou Lamine Sow, le français semble entré en conflit avec certains cadres sénégalais. Virginie Seck, qui avait été débauchée de Dassault Aviation pour devenir numéro 2 de la compagnie en a fait les frais. Après avoir signé un contrat d'embauche avec Mr Sow, elle s'est vue supplantée au dernier moment par Jérôme Maillet, Philippe Bohn ayant décidé d'annuler le contrat signé par l'ancien directeur général.

Nommé en septembre 2017, Jérôme Maillet est lui au cœur d'une affaire judiciaire des plus louches. Au cours de son passage à Congo Airways, il a été accusé de malversations par la justice de Kinshasa.

Soupçonné d'avoir payé avec l'argent de la compagnie des fournitures qui n'ont jamais été livrées, le Français a quitté le pays clandestinement avant de rejoindre Air Sénégal. Une image désastreuse pour la direction, régulièrement accusée de travailler pour des groupes d’intérêts occidentaux, au détriment du peuple sénégalais.

 

Des approximations managériales

Preuve de ce manque d'engouement pour la compagnie nationale, seuls deux pilotes sénégalais ont rejoint la flotte depuis sa création en 2017. Malgré une campagne de communication et de recrutement imposante, visant à faire de Air Sénégal une « fierté nationale », la grande majorité des cadres de l'aéronautique et des personnels de bord choisissent pour l'heure de rester en poste à l'étranger, voyant d'un mauvais œil les tâtonnements et erreurs de la direction.

Cependant, tout espoir n'est pas perdu pour la jeune compagnie. Soutenue par l'Etat, et considérée comme une priorité par le président Macky Sall, Air Sénégal pourrait devenir une compagnie africaine majeure dans les prochaines décennies.

« Le Sénégal dispose de tous les atouts pour mettre sur pied une compagnie aérienne viable, pérenne et rentable. Nous l'avons démontré avec l'étude de marché Seabury et le groupe d'experts. Le Plan d'affaires élaboré par les experts  sénégalais et le cabinet international Seabury prévoyait 7 destinations, 41 fréquences hebdomadaires et un taux d'utilisation quotidien des deux avions de 14 heures. Seulement, une série de dysfonctionnements dans le management de la compagnie rendent ce rêve difficilement accessible», indique un expert du célèbre cabinet de conseil, qui s’était penché sur le lancement de la future compagnie.

« Si on confie la compagnie à de véritables managers, Il ne fait aucun doute qu'on aura un pavillon national solide. Mais pour l'heure, sa viabilité est remise en cause» conclut-il. Reste donc à savoir quelle attitude adoptera la direction dans les prochains mois, qui pourraient (déjà ?) s'avérer décisifs pour le futur d'Air Sénégal.

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