6 septembre 2020 : 61 ans après la création de l'UNFP, où en sommes-nous ?

6 septembre 2020 : 61 ans après la création de l'UNFP, où en sommes-nous?

Adam BOUBEL 

"Nous n'avons pas obtenu l'indépendance pour que notre

patriotisme devienne celui des applaudissements et des

acclamations, mais pour construire une société nouvelle"

-Mehdi Ben Barka, Vers la construction d'une société nouvelle

 

"Toute classe dirigeante qui ne peut maintenir sa cohésion

qu'à condition de ne pas agir, qui ne peut durer qu'à la condition

de ne pas changer, est condamnée à disparaître"

-Léon Blum

 

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À quoi se réfère-t-on lorsqu’on perd notre nord de notre sud? À une boussole.

 

Toute chose a un référentiel de base lorsqu’il est détourné de son essence : les religions ont leurs prophètes et leurs textes sacrés, la philosophie a ses philosophes grecs, leurs écrits et leurs comédies, les idéologies ont leurs idéologues et leurs manifestes, les États ont leur Histoire, … mais à quoi doit-on revenir lorsqu’on perd notre gauche de notre droite?

 

Bercé dans un pays où règne une politique “de confusion et de division”, en 1959 comme en 2020 ; il n’est pas difficile de distinguer sa Gauche de sa Droite, mais il est préférable de s’accomoder à cette situation, de se taire puis de concéder. Le poète palestinien Mahmoud Darwich écrivait: “la plus grande des concessions que vous pouvez faire dans votre vie est de vous adapter”. 

 

Aujourd’hui, le dimanche 6 septembre 2020, l’Union Socialiste des Forces Populaires fête ses 61 ans. Je ne rentrerai pas dans la discussion qui tourne autour de sa véritable création (en 1959 ou 1975), car cela importe peu dans la mesure où si nous, militants de l’USFP, croyons réellement être la succession et le prolongement légitime du mouvement national puis de l’UNFP et enfin de l’USFP, alors nous devons, de facto, s’approprier, mais également assumer, et ses glorieuses victoires et ses malheureuses défaites. 

 

Ce qui est important en cet anniversaire, c’est de jeter, une autre fois, les bases du grand parti socialiste, de gauche et progressiste. Des bases qui, à la fois ne trahissent pas l’esprit du mouvement du 25 janvier 1959 qui a permit la création de l’UNFP le 6 septembre 1959, et qui s’adaptent aux marocaines et marocains de 2020, car à quoi bon rester bloqué dans le passé, bien que le passé n’ait jamais été aussi présent.

 

Revenons à notre problématique: A quoi doit-on revenir lorsqu’on perd notre Gauche de notre Droite? Où plutôt à quoi doit se référer l’USFP et la gauche dans ce cas-ci? A sa charte constitutive.

 

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La charte de l’UNFP est emplie de symbolisme. Il faut voir dans ce document avant tout une volonté, celle de l’unité. Un but, celui du changement. Car il faut le dire, Mehdi Ben Barka, Abderrahim Bouabid, Abderrahmane Youssoufi, Fquih Basri, Abdallah Ibrahim et tant d’autres ont choisi de quitter l’Istiqlal, le parti nationaliste dont ils faisaient partie et grâce auquel ils ont pu arracher l’indépendance du Maroc des mains de la France et de l’Espagne. Ces hommes et ces femmes ont quitté cette structure, mais sans perdre leur capital historique. Ce fut un pari risqué, qu’ils ont remporté. 

 

Comment l’unité s’est-elle réalisée? Par l’acceptation de la différence. “Conscients de leurs responsabilités devant la gravité de l'heure, les signataires du présent Manifeste, responsables d'organisation politiques, professionnelles ou culturelles, industriels, travailleurs, agriculteurs, fellahs, commerçants et étudiants, différents par leur appartenance politique ou leur milieu social, mais unis par égal désir d'union et d'action patriotique”. Et cette unité ne fut pas une simple ligne dans ce manifeste, la preuve en est par la liste des congressistes du 2eme congrès de Mai 1962. 

 

Sur 924 congressistes, 296 agriculteurs, 259 ouvriers, 147 commerçants, industriels et artisans, 140 fonctionnaires et employés, 43 étudiants et 39 provenant d’autres secteurs.

 

Cela prouve que l’unité était en construction, une vraie union nationale de toutes les forces populaires, pas une union fictive des composantes bourgeoises opportunistes.

 

Cette charte fait office de plateforme. Je ne dis pas qu’elle est intemporelle, loin de là. Mais il y a nombres de points essentiels qui sont toujours d’actualité aujourd’hui: le Grand Maghreb, l’intégrité territoriale, la libération économique en vu d’atteindre le plein emploi et la justice sociale, la réforme agraire, la politique d’industrialisation et de nationalisation des secteurs vitaux, la réforme de l’éducation et des structures administratives, la démocratie participative, la politique étrangère…

 

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Cette charte ne fait qu’énoncer des points sur lesquels les masses convergeaient. Mais c’est le deuxième congrès de l’UNFP en 1962 qui a jeté les bases et la méthode à entreprendre pour pouvoir effectivement lutter pour ces revendications.   

 

Le thème le plus important à mes yeux et au vu des données que l’on possède aujourd’hui en 2020 est celui de la réforme agraire. Pourquoi cela? D’après le rapport “Le Maroc en chiffres 2019” du HCP, sur 35 219 547 d’habitants, 13 251 446 vivent dans un milieu rural. Et selon le rapport “Prospective Maroc 2030 : Agriculture 2030, quels avenir pour le Maroc?” également réalisé par le HCP, l’agriculture, qui constitue 46 % du total d’actifs du pays, se taille la part du lion avec 65% des revenus ruraux.

 

Sur ces milliers d’ouvriers agricoles, “315 000 ménages ruraux sont sans exploitation [agricole], dépendant de travail salarié occasionnel”, faisant ainsi parti de la classe la plus défavorisé de la population rurale. Pour Ahmed Lahlimi, président du HCP, l’agriculture “contribue ainsi à limiter l’exode rural et la croissance anarchique des quartiers périurbains, source de risques d’instabilités pour le pays”. Résumer tout ce secteur, toutes ces personnes, toutes ces familles, toutes leurs souffrances, en les qualifiant de “source de risques d’instabilités pour le pays”.

 

Qu’avait proposé l’UNFP dans son second congrès en 1962 ? 

En rejetant la thèse capitaliste et affirmant que seule la socialisation des moyens de production permettra de se libérer de la dépendance, du sous-développement, d'édifier une société juste et prospère débarrassée de toute forme d'exploitations, ils affirment que la réforme agraire ne pourra être basée que sur les principes suivants :

 

  1. la terre à ceux qui la travaillent ; 
  2. la terre en tant que patrimoine national ne saurait être travaillée que par les paysans marocains ;
  3. la production agricole doit être intégrée dans une politique agraire orientée avant tout vers la satisfaction des besoins. Comme telle, elle intéresse la collectivité dans son ensemble ;
  4. Peu importe que la réforme des structures agricoles parte d'une nationalisation du sol, ou au contraire d'une remise de la terre aux paysans en propriété privée, mais il est indispensable de déterminer impérativement le volume de la cellule de base, socialement et techniquement valable, en partant, d'organiser un réseau d'unité suivant les normes d'un plan économique préétabli ;
  5. la panification agricole doit partir d'une coopération étroite de toutes les forces productives du pays, de même que la gestion de chaque unité de production doit être confiée le plus tôt possible à la seule responsabilité des travailleurs intéressés ;
  6. le matériel et le crédit agricoles ainsi que la commercialisation des produits doivent êtres scolarisés ;
  7. tout recours à l'utilisation de la force, fausse gravement la conception et l'esprit de la réforme. Elle la compromettrait en la faisant apparaître inadaptée aux conditions de la paysannerie marocaine.

 

Pour en revenir à la Charte de l’UNFP de 1959, pourquoi dire tout cela en 2020 ?

 

Tout simplement car aujourd’hui plus qu’hier, il est impératif aux militants de la Gauche marocaine d’oublier “les préjugés et les rancunes, abandonnant tout sectarisme partisan et, dans un esprit de concorde et de fraternité, oeuvrer positivement à l'édification d'un Maroc fraternel, prospère et démocratique”, en unissant la Gauche sur la base d’une plateforme commune qui n’ignore pas les spécificités marocaines et non pas sur la base d’accolades, de photos de famille et d'applaudissements forcés.

 

  2ème congrès de l'UNFP

2ème congrès de l'UNFP

 

Adam BOUBEL

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