Discussion avec le professeur Fathallah Oualalou

Discussion avec le professeur Fathallah Oualalou:

Le Maroc est-il sur la bonne voie post-Covid?

Adam BOUBEL 

« Il faut un impôt sur la fortune, c’est une question de justice » Thomas Piketty.

 

 

En lisant la dernière tribune de Fathallah Oualalou: "Pourquoi il faut recomposer les chaînes de valeur" paru dans l'Economiste du 9 juillet 2020, les propos de l'ancien ministre socialiste m'ont donné matière à réfléchir. 

Son article, qui traite de l'après Covid, se divise en trois grandes parties: la glorification de la mobilisation patriotique par les Etats, les négociations au niveau international à court terme, et le choix d'un néo-keynésianisme

La glorification de la mobilisation patriotique par les Etats:

Pour Oualalou, cette mobilisation a été axé sur deux secteurs: la santé et l'économie. Cette mobilisation avait la qualité de créer un élan d'unité nationale, mais également le défaut de faire taire les critiques, aussi constructives soient-elles.

De plus, au front de la santé et de l'économie, nous pouvons ajouter le sacro-saint pôle de l'intérieur. Face aux attributions octroyées aux caïds, aux préfets et aux walis; les organes élus, surtout au niveau local, se sont trouvés désarmés face au Coronavirus (Et face au Makhzen également).  

A cet élan de mobilisation patriotique, Noam Chomsky décrivait ce que se passait aux Etats Unis pendant la première guerre mondiale: contrôler la population pour que ce soit elle qui défende la guerre et les militaires; il est inconcevable de trouver une personne qui critique les militaires américains sans s’exposer à toute sorte d’attaque. Et c'est cela ce qui s'est passé au niveau international. 

Les gouvernements ont gouvernés sans contrôle de la part des Parlements, sous couvert de crise sans précédent, défendant la vie humaine quel qu'en soit le prix, en tout cas dans les pays “en transition démocratique”, comme au Maroc. 

A cette mobilisation patriotique manquait une chose: du concret. Les applaudissement du haut de chez soi est encourageant, mais pour quelques minutes seulement. De plus, au lieu de récompenser pécuniairement le personnel qui est "parti au front", le gouvernement, avec l'aval de certains syndicats, a ponctionné trois jours de salaires net à tous les fonctionnaires de l'Etat, des collectivités territoriales et des établissements publics, dont le personnel médical. Ce qui aurait concrétisé cette mobilisation ce serait plus tôt des primes, comme en France, bien qu'elles fussent maigres. 

 Les négociations au niveau international à court terme:

La grande concertation que propose Fathallah Oualalou devrait être menée par le G7, le G20, le FMI et la Banque Mondiale, en plus des instances de l'ONU pour garantir ainsi la présence des pays pauvres et cela dans l'optique de trouver des solutions à l'endettement des Etats. 

De mon point de vue, cette crise devrait permettre de revoir la méthode de fonctionnement du système internationale de bout en bout car toutes les institutions précitées sont à la fois une prolongation et les garants de l'hégémonie des pays qui sont sortis vainqueur de la deuxième guerre mondiale. 

Certaines d’entre elles, tel le FMI, la BM ou l'ONU, ont commencé à donner leurs premiers signe de faiblesse moins de vingt ans après leur création. D'ailleurs, à cause de l'interventionnisme du FMI et de la BIRD (ancienne Banque Mondiale) dans la détermination de la politique économique du Maroc, Oualalou les décrivait comme étant "trop attachées aux options libérales" dans les années 80. 

 De plus, le conditionnement des prêts de la part de ces instances monétaires internationales sont connus: privatisations massives, promotion des exportations au détriment des besoins locaux, coupes budgétaires…

 "C'est le geste visible de l'allégeance" écrit Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial auprès de l'ONU sur la question du droit à l'alimentation, en décrivant le service de la dette. 

Il ne faut pas oublier le G7. Pour Bertrand Badie, c’est l'institutionnalisation de la "diplomatie de club", c'est-à-dire le "minilatéralisme" auquel s'adonne les dépositaire du droit de veto au Conseil de Sécurité de l'ONU en marginalisant et le tiers monde et les vaincus de la deuxième guerre mondiale.

Mise à part ces détails, l'Europe a démontré son refus d'apporter son aide aux pays pauvres en ce qui concerne leurs dettes. En effet, on a entendu le président Emmanuel Macron plaider pour une annulation massive de la dette des pays africains le 11 avril 2020. Cette proposition d'annulation s'est transformé en "report" de la dette de ces pays suite à la réunion du G20. Cela veut dire que les dettes seront dues, mais en plus majorées. De plus, la proposition du président français n'avait pas tellement de légitimité car "aujourd'hui, 40% de la dette africaine, entre 145 et 175 milliards de dollars, est due à la Chine. Dans quelle mesure, Macron peut-il inviter à annuler une dette qu'il ne possède pas?" se demande l’activiste africain Andrea Ngombet, repris par le quotidien français Libération.

Le dernier point important de cette partie traite de la mutualisation européenne de la gestion de la dette. Contrairement à ce que nous vend l'UE, elle est loin de la "création d'une nouvelle solidarité" comme le dit Oualalou. D'après Serge Halimi, pendant cette crise sanitaire et économique, Bruxelles a continué de s'élargir vers l'Albanie et la Macédoine du Nord, en plus de négocier de nouveaux accords de libre-échange avec le Mexique et le Vietnam. Halimi, dans son article "Vendre des Audi en Birmanie" publié dans le Monde Diplomatique du mois de Juin 2020, a qualifié l'expansionnisme de l'UE vers de nouveaux marchés de "théorie de la bicyclette": "on doit pédaler vers davantage d'intégration, ou c'est la chute". L'Europe revient à ses mauvaises habitudes du temps de l'impérialisme et du colonialisme, elle fait la guerre des marchés, la seule guerre qui en vaille la peine pour elle.

Le choix d'un néo-keynésianisme

La pensée de J.M.Keynes, qui aurait pu, peut-être, façonner un monde moins inégalitaire et moins occidentalo-centré si il avait été choisi pour jeter les bases des institutions de Bretton Woods au lieu de la thèse de l’américain Harry White, fait son grand retour chez les économistes. 

Le Pr. Oualalou prône un "keynésianisme rénové" qui couperait les ponts avec “les dérives de la mondialisation en termes de financiarisation, de néo-libéralisme outrancier, de paradis fiscaux, de mauvaise répartition des richesses et d'exacerbation du réchauffement climatique et... d'arrogance". Au lieu de cela, et j'approuve entièrement ses dires, il faut donner plus d'intérêt à "la santé de l'Homme, sa formation, avec plus d'équité et plus d'environnement". 

 A cela, Fathallah Oualalou ajoute que certains paramètres devraient être intégrés la formule de calcul du PIB tel que "le degré d'équité, c'est à dire la répartition de la richesse et des revenus, la capacité à couvrir les besoins fondamentaux de l'Homme (santé, éducation et logement) et le besoin de respecter les règles environnementales et combattre le réchauffement climatique". 

Tout cela est excellent, toutefois, il n'y a pas de solution concrète, de réforme à entreprendre. De plus, cette post-crise est semblables aux crises précédentes: il y a un élan d'espoir de changement qui se termine par des politiques d'austérité.

Le gouvernement marocain a d'ailleurs annoncé un gel des promotions et de recrutement dans le secteur public sauf dans celui de l'enseignement, de la santé et de la sûreté nationale. Pour certains, cela n’équivaudrait qu'à 5 000 postes, mais c'est plutôt 5 000 familles. 

 De plus, alors que les PME et TPME ont été obligé de fermer; de grandes entreprises, nationales ou étrangères implantées sur le territoire national, ont été quant à elles autorisé à faire marcher leurs usines, généralement au détriment de la santé et la sécurité de leurs ouvriers. 

Dans certaines de ces grandes usines, les produits fabriqués étaient destinés à l'exportation! Aujourd'hui plus qu'hier, nous avons besoin de cette "bourgeoisie industrielle et industrieuse" dont parlait Abderrahim Bouabid.

En plus de ces décisions antisociales et parfois tributaires de lobbys puissants, le projet de loi de finances rectificatif est porteur d'une disposition qui va à l'encontre du droit du travail et des travailleurs; le PLF rectificatif dispose: 

"Activer l'accompagnement spécifique des différents secteurs, dans un cadre contractuel, avec les acteurs économiques concernés, en conditionnant l'appui à la reprise économique, à la préservation de plus de 80% des salariés déclarés à la CNSS et à la régularisation rapide de la situation des employés non déclarés."

 En droit des sociétés, et en vertu de l’article 982 du dahir des obligations et des contrats et de la jurisprudence, les associés acceptent de partager et les bénéfices et les pertes pouvant résulter du travail de leur entreprise. Alors comment laisser les ouvriers et les employés payer la crise? Normalement, l'aide de l'Etat, qui est in fine l'argent du contribuable, devrait permettre de conserver tous les emplois, et non pas de conserver le profit et les dividendes des actionnaires.

De plus, tous les travailleurs non déclarés à la CNSS pourront être licenciés en toute impunité.

De réelles politiques sociales sont impératives pour empêcher le bateau de couler, dont deux qui se distinguent particulièrement:

  • la première, qui servira à baisser le taux de chômage, est la diminution du temps de travail. La diminution du temps de travail pour permettre aux hommes et aux femmes d'avoir un temps de loisir et de mieux se reposer peut paraître farfelu, or, d’après la revue Alternatives Economiques, ce temps de loisir a permis de créer le secteur du tourisme, un secteur important au Maroc, puisqu'il compte 750 000 emplois directs et 2,5 millions indirects, et représente 7% du PIB.                                                                                Cette option, qui s’est heurtée une résistance acharnée au beau milieu de la crise de 1929 d'après Bertrand Russell, a fait ses preuves. Il suffit d'un accompagnement structurel des sociétés et la modification des modes de production pour compenser la baisse de production. Celle ci est généralement une machinisation de la production, comme le proposait d’ailleurs Paul Lafargue dans “le droit à la paresse”, allant jusqu’à proposer des journées de travail de trois heures comme résultat du machinisme.
  • la deuxième, qui a été proposé par la gauche au Maroc (PPS, USFP, FGD), est l'impôt sur la fortune. Pour Thomas Piketty, l'impôt sur la fortune est « une question de justice ». Cette proposition peut troubler, ou faire peur, mais simplement parce qu'on a peur de l'inconnu. Pour mieux la comprendre, il serait judicieux d'étudier sa cousine francaise, "l'Impôt de Solidarité sur la Fortune" (ISF) . L'ISF, instaurée grâce à la loi de finance de 1989 sous la présidence de Mitterrand, était dû par les personnes physiques dont le patrimoine net imposable était supérieur à 728 000 euros. D'après ce critère, seules 220 000 personnes étaient imposables et cela rapportait 2 400 milliards d'euros à l'Etat français. Seuls les biens, droits et valeurs possédés étaient pris en compte pour compter le patrimoine de la personne. Les biens professionnels, les objets d'antiquité, d'art ou de collections, les droits de propriétés littéraires, artistiques ou industriels, les bois, les forêts, et parts de groupement forestiers, les sociétés civils immobilières propriétaires d'un mobiliers sont exemptés de ce régime d'imposition. Évidemment, l'ISF était plafonné: son montant ajouté à celui de l'IR ne pouvait dépasser 85% des revenus nets imposables à l'IR de l'année précédente.

 

Adam Boubel, étudiant en droit.

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