Hasan 1er, dernier rempart contre les visés colonialistes

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Hasan 1er, dernier rempart contre les visés colonialistes

Adam BOUBEL

                                                                                                                                                                                                                                                                                               “Intelligent et pieux, de grande culture arabe et soucieux de la pureté de la langue, il [Hasan 1er] impressionna les étrangers qui l’approchèrent par son ouverture d'esprit, sa conscience du devoir et sa générosité teintée d’humour. Il eut par dessous tout  le sens del’État.”

Charles-André Julien, Le Maroc face aux impérialismes.

 

Pourquoi préfère-t-on un personnage historique à un autre? Dans certains cas c’est parce qu’on partage avec lui les mêmes principes ou les mêmes valeurs. Dans d’autres cas, bien que tout peut séparer ce personnage des lecteurs que nous sommes, il nous attire et force le respect. Tel est le cas de Hasan 1er, le Sultan sur lequel a tant écrit Abdallah Laroui.

Si on se penche attentivement sur les travaux de Abdallah Laroui, on peut rapidement voir que Hasan 1er a été au coeur de beaucoup de ses ouvrages et de certaines de ses conférences. Pourquoi le dernier vrai Sultan effectif avant le protectorat, a été plus controversé que ses paires? A-t-il su mieux gouverner que les autres Sultans? De quelle manière d’ailleurs juge-t-on le travail d’un Sultan?

 

En écrivant sur Hasan 1er, j’essaie simplement de cerner une des composantes essentielles du passé du Maroc. Mes opinions, je l’espère, ne détegneront pas sur ce qui suivra. Il y aura effectivement des passages où je donnerai mon avis, toutefois, tout fait historique cité proviendra des travaux de Abdallah Laroui ce qui, je pense, assurera une certaine objectivité.

 

Il y a plusieurs méthodes pour pouvoir se plonger dans le règne de Hasan 1er. Heureusement, nous avons l’avantage d’avoir un point de vu assez large. La manière qui semble la plus appropriée est de traiter en premier lieu la période pré-Hasan 1er et plus précisément de 1792 (intronisation de Moulay Sulaïmân) à 1873 (mort de Muhammed IV). La seconde partie, quant à elle, sera consacrée entièrement au règne de Hasan 1er et plus particulièrement aux réformes qu’il a entrepris et des handicaps auxquels il a fait face.

 

Première Partie: La période pré-Hasan 1er

 

Écrire sur cette période de la dynastie Alaouite ne sert qu’à démontrer le contexte et la manière dont est arrivé Hasan 1er au pouvoir. La période choisie est comprise entre 1822 et 1873, c’est-à-dire de la mort de Moulay Sulaïmân à la mort de Muhammed IV, père de Hasan 1er.

Pourquoi choisir la période du règne de Moulay Sulaïmân et non un de ses prédécesseurs? Tout simplement parce qu'il fut le premier Sultan du XIXe siècle, et c’est principalement le contexte de ce siècle qui a influencé le règne de Hasan 1er. 

 

Au cours de ces 51 ans de l’Histoire du Maroc (1822-1873), trois Sultans se sont succédés : Moulay Sulaïmân (1792-1822), Moulay Abd al-Rahmân (1822-1859) et Muhammed IV (1859-1873). 

 

Contrairement à ce qu’on a connu depuis le changement du titre du Chef de l’Etat, de Sultan à Roi, et de ce qui est disposé aujourd’hui dans l’article 43 de la Constitution de 2011, le titre de Sultan n’était pas obligatoirement transmis de père en fils. 

 

En effet, même aujourd’hui le Roi peut choisir un de ses autres fils au lieu de l’aîné, toutefois le fils aîné est le successeur légitime si le Roi ne prend ses dispositions avant sa mort. 

 

En droit musulman, et plus particulièrement en ce qui concerne la Bay’a, rien n’impose que ce soit le fils du Sultan ou du Prince des croyants qui soit son successeur. Néanmoins, et comme le dit Abdallah Laroui, la désignation par le souverain de son successeur de son vivant par un ‘ahd (désignation) ou après sa mort par une wisaya (testament), a permis la consolidation du sultanat dans une seule lignée. Mais le plus important est de trouver un successeur, qui remplit les conditions d'investiture de l’imamat. L’imamat qui, d’après Sa’d al-Din al-Taftazani repris par Akansus, est “l’exercice de l’autorité suprême dans les domaines religieux et profane, héritée du Prophète”, et qui, aux côtés du califat (khilafa) constituent le sultanat. 

 

Être pubère, de sexe masculin, de condition libre, sain de corps et d’esprit, quraichi et enfin ‘adl dans le sens “d’homme honorable, de bonne moeurs, apte à témoigner devant un cadi”. 

 

Ces conditions peuvent paraître comme protocolaires, toutefois, Moulay Sulaïmân les a suivi à la lettre pour choisir son héritier. Après sa mort, son vizir Akansus, lu une lettre faisant office de testament et qui désigne Abd al-Rahmân, neveu de Moulay Sulaïmân, comme nouveau Sultan du Maroc, au détriment de Moulay Ali, fils du défunt Sultan. 

 

Cet acte, qui peut être qualifié de courageux et de responsable, “rappelle le testament d’Abu Bakr à Umar, légalisant ainsi par un précédent glorieux l’acte de Sulaïmân”. D’ailleurs, dans la lettre de Moulay Sulaïmân, ce dernier insiste sur les qualités de son neveu qui lui permette de remplir les conditions précitées. Il décrit son successeur comme un homme qui “ne se livre pas à la boisson, ne commet pas d’adultère, ne ment pas, ne vole pas, ne fait pas couler le sang et ne prend l’argent d’autrui que pour des raisons sérieuses, quand bien même il serait maître du royaume de l’Orient et de l’Occident”, rapporte Zamane dans son article “Le sultan Moulay Slimane a écarté sa lignée directe du pouvoir” du 7 mai 2019.

 

En ce qui concerne Moulay Abd al-Rahmân et Muhammed IV, ils n’ont pas laissé de testament. Néanmoins, ils ont, tacitement, désigné leurs successeurs. Moulay Abd al-Rahmân a fait partager son pouvoir avec son fils Muhammed, tout comme le fera par la suite ce dernier (en tant que Muhammed IV) avec Hasan 1er. Ce dernier occupera d’ailleurs le poste de vice-Roi. Cette tradition d’impliquer le futur souverain est très ancrée dans le pouvoir marocain. Il y a certes des exceptions (Moulay Abd al-Aziz, Moulay Abd al-Hafid, Moulay Youssef, Muhammed V, Mohammed VI), mais qui sont circonstancielles et conjoncturelles.

 

L’importance de ce qui précède réside dans la légitimité des Sultans et plus précisément dans celle de Hasan 1er. Cette légitimité est entièrement fondée sur la bay’a. Bien que ce document soit qualifié par Abdallah Laroui de contrat, une analyse juridique contemporaine nous démontre que sa base juridique est contraire aux principes fondamentaux du droit des obligations et des contrats. Cet acte est généralement imposé par la force, sans oublier que le nombre de personnes signataires n’est que symbolique. Elle peut, en effet, n’être signée au début que par une seule personnalité d’autorité, ce qui fait que toutes les autres moubaya’a ne sont plus que “confirmatives”. Ce document viole, juridiquement, le principe de l’Autonomie de la volonté car imposé de force dans certains cas : c’est ainsi que lorsque le gouverneur de Rehamna proposa à l’Assemblée, constituée des sharifs et des caïds les plus importants, d’investir Hasan 1er, il les menaça en voyant que l’opinion est divisée: “je le soutiendrais par la force des armes”. 

 

Abdallah Laroui se pose également une question très importante : est-ce que le contrat de la bay’a est individuel ou collectif? Contrairement à la Constitution, la bay’a n’est pas soumise au référendum, et bien que les citoyennes et citoyens (dans ce cas les sujets) n’ont pas contracté, des droits et des obligations les engageants directement naissent de la bay’a: “le peuple doit la soumission avec ce qui en découle comme servitude touchant les biens et les personnes, en échange du droit de rendre grâce à Dieu”. En ce qui concerne le Sultan, il a également plusieurs obligations, mais les plus importantes, selon Abdallah Laroui, sont: la préservation de l’intégrité territoriale et le maintien de la paix intérieure et extérieure, c’est-à-dire empêcher la fitna.

 

Puisque la bay’a revêt et un aspect religieux et un aspect politique, les principes juridiques sont peu pris en compte, et cela parce que les autorités justifiaient leurs agissement sous couvert du maintien du culte en ce qui concerne le religieux et la préservation de la fitna en matière politique. Abdallah Laroui écrit: “L’imam, quant à lui, est investi de l’autorité en échange de la paix intérieur et extérieure. Le but suprême étant le maintien du culte, est légitime toute autorité sous laquelle ce but est atteint: la plus grande cause d’illégitimité est la fitna, c’est-à-dire une situation qui rend pratiquement impossible la célébration du culte”. On voit bien là la relation d'interdépendance établie entre le religieux et le politique.

 

Cette partie n’a pas traité de la situation sociale, économique, militaire, commerciale et internationale qu’ont connu, pendant la période pré-Hasan 1er,  le Maroc et “les possesseurs du Maghreb”, nom qu’utilisait les étrangers pour désigner les marocains comme le rapporte Germain Ayache, car elle a une relation directe avec le règne de Hasan 1er et constitue une part immense des problèmes qu’il a rencontré

 

 

Deuxième Partie: Hasan 1er, le règne

 

 

Nous en avons parlé précédemment. Tout règne d’un Sultan marocain commence avec l'allégeance des grands notables, des alims, des caïds, de la famille du Sultan… et donc, tout règne d’un Sultan marocain commence avec la Bay’a. Les clauses de la Bay’a varient d’un Sultan à un autre, “mais toutes suivent la même formule et insistent sur deux idées: la conformité à la bay’a d’al-ridwan (celle du Prophète citée dans le Coran) et la célérité à rejoindre le consensus communautaire, ce qui en soi est un acte hautement louable” écrit Abdallah Laroui.

 

Hasan 1er connu une intronisation problématique. Cette situation n’est pas due à l’absence d’un consentement général au profit de ce dernier. Elle est plutôt due à l’ultimatum posé par les tanneurs (Doc (2)) de Fès au futur Sultan : soit Hasan 1er acceptait d’abolir les droits sur les marchés (maks) soit la « classe ouvrière » fassi refuserait de signer la bay’a.

Ici se pose plusieurs problèmes. Premièrement, il faut rappeler que Hasan 1er occupait le poste de Vice-roi à Fès lors du règne de son père le Sultan Muhammed IV, et puisque toutes les villes devait ratifier la bay’a, il serait d’autant plus problématique que les tanneurs de la ville sur laquelle il régnait, déjà depuis quelques années, eussent refusé de le proclamer Sultan. Deuxièmement, les tanneurs ont expressément demandé que l’abolition de cette taxe soit stipulée dans la Bay’a. Certains alims et notables ont promit à ces artisans que la suppression de cet impôt aura effectivement lieu, mais qu’il serait inconcevable que cet accord soit écrit dans la bay’a, compte tenu de la connotation spirituelle et religieuse qu’elle revêt.

 

Ce cas n’est pas inédit, la même situation s’était présenté au Sultan Moulay Sulaïmân (1792) qui accepta de les abolir. Qu’a fait alors Hasan 1er? Il refusa ce marchandage. S’en suivit une révolte à Fès qui fut matée par la force. Il finit malgré cela par les abolir, en 1886, soit treize ans plus tard. 

 

C’est de cet événement, “au seuil de son règne”, qu'apparaît la nature de Hasan 1er. Il “montra ainsi qu’il était un homme d’ordre; il se révéla par la suite être un roi prudent doué d’un grand sens de l’organisation. Moins cultivé mais plus politique que Moulay Sulaïmân (1792-1822), moins entreprenant mais plus habile que Moulay Abd al-Rahmân (1822-1859), moins novateur mais plus méthodique que Muhammed IV (1859-1873), tel fut Hasan 1er”.

 

Doc (2) -Tanneurs de Fès

 

Pour parler du cœur de son règne et de son programme, il y a lieu de parler à la fois de son respect des principales clauses de la Bay’a d’une part, et des réformes ambitieuses entreprises d'autre part. 

 

1-Respect des principales clauses de la Bay’a:

 

En ce qui concerne cette première partie, nous avons énoncé précédemment les deux principales obligations incombant au Sultan et qui puisent leurs sources directement dans la Bay’a: la préservation de l’intégrité territoriale et le maintien de la paix intérieure et extérieure.

 

Quand on parle de préservation de l'intégrité territoriale, il n’est ici question que de la défense des territoires faisant partie intégrante du Maroc à la date de l’intronisation de Hasan 1er. Toutefois, il y a certains faits historiques relevant d’un passé relativement proche qui déteignent sur la carte du Maroc. 

 

C’est le cas, en 1845, du Traité de Lalla Maghnia signé entre le Maroc et la France, et qui fait suite à la défaite du Maroc dans la bataille d’Isly (1844). Bien que ce fut Moulay Abd al-Rahmân qui régnait en cette période, Hasan 1er en subissait également les conséquences : “Au début de 1884, le sultan Hasan 1er envoie une mission, avec à sa tête son frère Mulay Arafa, pour faire une enquête sur place au sujet de l’application de la convention de 1845; le secrétaire de la mission, Ali al-Sussi, donne une description précise de la situation: là où le traité reconnaît au Maroc une vallée, les Français se sont installés sur la rive occidentale, là où il y a un point élevé, les Français l’ont occupé… et ont loué ces terres usurpées à leurs anciens propriétaires. Il énumère treize endroits où ont été constatés semblables empiétements sans que les habitants aient pu rien dire”.

 

Alors même que l’Article Premier de cet accord stipule que “les deux plénipotentiaires sont convenus que les frontières qui existaient autrefois entre la Turquie et le Maroc resteraient les mêmes entre l'Algérie et le Maroc. Aucun des deux empereurs ne dépassera la limite de l'autre : aucun d'eux s'élèvera à l'avenir de nouvelles constructions sur le tracé de la limite ; elle ne sera pas désignée par des pierres. Elle restera, en un mot, telle qu'elle existait entre les deux Pays, avant la conquête de l'Empire d'Algérie par les Français

 

Le cas du Cap de Juby (au nord de Tarfaya) illustre également les problèmes qu’a rencontré Hasan 1er en matière d'intégrité territoriale. Le Sultan écrit: “L’ambassadeur anglais a soutenu que cette région ne faisait pas partie de notre empire. Nous avons rejeté cette présentation en utilisant les mêmes arguments que vous connaissez déjà [les cartes européennes]; nous avons protesté contre le fait qu’il [le marchand Mackenzie] s’est installé là-bas sans autorisation et est entré irrégulièrement en contact avec la population”. Car en plus des Empires coloniaux, même les commerçants étrangers menaçaient l'intégrité territoriale du pays, en plus de son économie. 

 

Tout ceci pour démontrer que l’intégrité territoriale du Maroc était très menacée et convoitée.

En plus de la féroce défense de l’Angleterre pour l’intégrité territoriale du Maroc et de son indépendance (parce que cela assurait la paix à Gibraltar), Hasan 1er permit de conserver l’unité du Maroc en entreprenant plusieurs expéditions appelées “Harka-s” et cela “pour renforcer les positions marocaines au nord, au nord-est et au sud”.

 

Ces expéditions le menèrent à Oujda (1876), au Sous (1882 et 1886), au Tafilalet (1893). Grâce à ces voyages, “il obtint la reconnaissance explicite de la souveraineté marocaine sur la région de l’oued Noun” et “réussi à empêcher l’annexion par la France des oasis de Touat en 1892”. Contrairement à ce que véhiculait l’écriture coloniale, la Harka visait la sauvegarde de l’unité nationale et non la collecte d'impôts. “En se montrant partout aux frontières, le sultan acquiert un prestige extraordinaire auprès de ses sujets tout en maintenant la paix au cœur du royaume”.

 

2-Réformes entreprises:

 

Au vu de la situation de crise par laquelle passait le Maroc, Hasan 1er envisageait des réformes globales sans “mettre en danger ni l’indépendance de l’État ni l’harmonie de la société”. Il devait concilier entre une population étouffée par les impôts du Makhzen, un makhzen composé essentiellement d’agents corrompus, une économie à l’agonie du fait du commerce extérieur, un Makhzen amputé des cotisations des sujets protégés par les empires impérialistes, des ulémas fidèles au shraa au sens strict…

 

Ces réformes consistait à former une armée moderne, un enseignement modernisé pour avoir une administration honnête, et finalement un régime fiscal permettant le bon fonctionnement des institutions et la bonne marche des réformes car, il ne faut pas l’oublier, ces réformes militaires, culturo-administratives et fiscales entraînent de grosses dépenses.

 

Toutes ces réformes forment un système. Pourquoi forment-ils un système? Parce qu’elles sont interdépendantes. Abdallah Laroui l’explique comme suit: Les réformes nécessitent des fonds dont l’État ne disposait pas. Cet État pouvait recourir à un emprunt extérieur mais il devait avoir au préalable une fiscalité importante et régulière. Et comment avoir une fiscalité importante et régulière sans avoir une force publique capable de l’imposer et de la récolter?

 

A-La réforme militaire:

 

Cette réforme était essentiellement impulsée par deux facteurs: la pression impérialiste d’une part et les tensions internes d’autre part.

 

La réforme de la force publique permettrait donc de préserver l’indépendance du Maroc et donc de la fitna. De plus, ce serait un levier essentiel pour accomplir les devoirs régaliens de l’État, principalement en matière fiscale.

 

Muhammed IV disposait déjà d’un corps d’ingénieurs et d’arpenteurs et de certains sous-officiers entraînés à Gibraltar. Hasan 1er décida de marcher sur la même voie que son père et envoya des troupes se former dans des pays Européens tel que l’Allemagne, la France et la Belgique, “soit pour suivre un cours d’apprentissage de courte durée, soit pour se familiariser avec le nouvel armement acheté en Europe”. En plus de cela, il se tourna vers l’Angleterre pour l’infanterie, et vers la France en ce qui concerne l’artillerie.

“Grâce à ces mesures l’armée marocaine, sans devenir une force capable d’arrêter une invasion par une puissance européenne, pouvait au moins remplir son principal rôle qui était de maintenir l’ordre intérieur; ce qui, dans les conditions de l’époque, était le meilleur moyen de sauvegarder l’indépendance du pays”.

 

B-La réforme culturelle et administrative:

 

La réforme culturelle, ou éducative, est intrinsèquement lié à la réforme administrative dans le sens où ce sont ceux qui ont eu le droit et la possibilité de faire des études qui intègrent l’administration et les hauts rangs du Makhzen.

Malheureusement, la révolution du système d’enseignement traditionnel s’est confrontée aux ulémas traditionalistes. Déjà au XIXe siècle, “les publicistes du temps ne cachait nullement que pour eux réformer le Maroc c’était le “démusulmaniser””. 

 

Face à cette opposition, Hasan 1er se limita à envoyer des missions en Orient musulman et en Europe. 

 

Un exemple, qui fut considéré par la suite comme étant le début de l’industrialisation avortée au Maroc, est donné par Abdallah Laroui: l’envoi de 24 jeunes à Turin suite à l’installation d’une manufacture d’arme (makina) à Fès avec l’aide d’Italiens. 19 d’entre eux retournèrent au Maroc. Une partie d’entre eux fut affectée à des postes techniques de la manufacture, l’autre partie fut, quant à elle, affectée à la fortification des ports de Larache et de Rabat.

 

Cependant, beaucoup ont été marginalisés par les membres du makhzen réactionnaire et traditionaliste. Certains de ces reclus furent même indirectement à l’origine du mouvement constitutionnaliste de 1908.

 

C-La réforme fiscale:

 

Cette réforme est considérée comme la plus difficile à réaliser.

Devant l’absence d’une force publique, une pression impérialiste toujours grandissante et une opinion publique qui avait besoin d’être éduquée sur ces réformes, il était quasiment impossible pour le Sultan Hasan 1er de mener une quelconque réforme révolutionnaire.

 

Il ne faut pas oublier que l’accord anglo-marocain de 1856 a conduit à essouffler et le Makhzen (le trésor) et les commerçants. Cet accord a permis aux commerçants européens de pouvoir exercer leur commerce au Maroc en plus de privilèges fiscaux et judiciaires (régime de capitulation). Or le problème ne réside pas tant en ces privilégiés européens. Le problème est dans les “nombreux sujets marocains, juifs ou musulmans, qui travaillaient avec eux” et qui “avaient évidemment intérêt à jouir des mêmes privilèges ; ils devenaient alors des protégés et échappent ainsi à la justice du Makhzen.” Et cette situation était justifié pour Abdallah Laroui. Car en plus des problèmes que connaissait l’État, il fallait y ajouter la dépression monétaire, qui touchait principalement les campagnards autant en tant que vendeurs (grains, bétail) qu’acheteurs (sucre, bougie). Et au vu de cette situation, cette classe sociale espérait “être déchargées le plus possible des taxes, impôts, cadeaux, amendes, travaux obligatoires que ne cessaient d’exiger d’eux les caïds”, agents qui d’ailleurs n’étaient pas rémunérés par le Makhzen. 

 

Au vu de cette situation, le Sultan Hasan 1er aurait pu, selon l’ambassadeur anglais John Drummond Hay, se réveiller un jour sans sujets. Pour y remédier, le Sultan convoqua une conférence internationale en 1880 à Madrid et qui réunissait treize Etats.

 

Suite à cette conférence, il a été décidé que “la protection n’était pas héréditaire, qu’aucun fonctionnaire du Makhzen ou homme poursuivi par la justice ne pouvait en bénéficier, que les domestiques, agriculteurs ou autres employés au service des commerçants étrangers, n’étaient pas protégés, que chaque pays seul le Consul, le Vice-consul, l’interprète, un mokhazni et deux serviteurs étaient exemptés d’impôts”. 

 

Puisque cette clause était conditionné par l’article 11 de la convention, qui stipulait que les commerçants étrangers pouvaient acheter des immeubles après obtention d’une autorisation par le Sultan, et que ce dernier n’y consentait pas au vu des pressions des ulémas, les forces étrangères n’ont donc pas appliqué les accords de la convention de Madrid comme l’aurait voulu Hasan 1er. Il faut savoir que “les ulémas exigeaient la stricte application du shra’, donc l’interdiction d’exporter les grains et de vendre des immeubles aux étrangers”.

 

Hasan 1er dû abolir le maks, qui lui avaient fait défaut lors de son intronisation. Il  instaura alors le tertib, l’impôt sur les terres agricoles, mais qui ne dura pas bien qu'il fut bien reçu “au dire d’un historiographe du temps”. Pourquoi le supprimer? on ne le sait pas avec exactitude mais Abdallah Laroui pense “que les ulémas n'y furent pas favorables, estimant qu'il n’y avait pas de base juridique solide, et que les caïds, qui voyaient tarir la source de leurs revenus, ne mirent aucun empressement à l’appliquer”.

 

C’est malheureusement l’histoire de Hasan 1er: pression des puissances étrangères et refus de changement des ulémas. Pour qui penchait-il? Aucun d’eux. Il était soumis à sa propre conscience et son jugement du Mieux. Pour Abdallah Laroui, “il fut un grand roi précisément parce qu’il ne se laissa pas entraîner ni d’un côté ni de l’autre. Il tient tête aux puissances tout en maintenant la population dans l’obéissance”.

 

Il dut bien sûr pencher d’un côté plutôt que de l’autre dans certains cas extrêmes, tel en ce qui concerne la construction des ponts et de chemins de fer demandée par les puissances étrangères. Devant cette pression, “Hasan 1er demande une consultation des alims qui fut négative”. En plus, “pour ne pas faciliter “l’ouverture” du pays aux Européens, les sultans s’opposèrent jusqu’au bout à la construction de chemins de fer”. La création de la poste (Doc (3) et (4)) aussi fut son oeuvre et faisait suite à une pression étrangère diplomatique. Les diplomates avaient déjà créé leur propre système postal au Maroc. Pour prendre de vitesse une initiative privée, qui sera vendue deux années plus tard à la France, “Hasan 1er met sur pied une poste marocaine à la fin de 1892”.

La période qui suivit la mort de Hasan 1er a connu plusieurs déstabilisations surtout après la mort du chambellan de Feu Hasaan 1er, Ahmed b.Mûsâ, qui avait batailler pour pouvoir continuer les réformes entreprises par le défunt Sultan contre le vizir et le ministre de la Guerre qui voulaient faire introniser le fils aîné Mhammad "qui n'était pas particulièrement pieux". Le chambellan réussi tant bien que mal à imposer le Sultan Moulay 'Abd al-'Aziz, qui, malgré sa bonne intention, n'arriva pas à gouverner par manque d'experience. Se succedèrent les fils inexpérimentés de Hasan 1er au pouvoir jusqu’à l’abdication de Moulay Abd al-Hafid et la signature du traité de Fès le 30 mars 1912.

 

En conclusion, “Les résultats de son règne ne furent pas toujours à la hauteur de ses ambitions”, et ce n’est pas faute d’avoir essayé.

 

Adam BOUBEL

 

 

Bibliographie:

  • Abdallah Laroui, Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain, (1830-1912), Centre Culturel Arabe, 3ème édition - 2009.
  • Abdallah Laroui, Esquisses historiques, Centre Culturel Arabe, 3ème édition - 2011.
  • Kaddouri Abdelmajid, Abdallah Laroui le Penseur Marocain Contemporain, Institut du Monde Arabe, King Faisal prize, Centre Culturel du livre, 2019.
  • Zamane, “Le sultan Moulay Slimane a écarté sa lignée directe du pouvoir”, 7 mai 2019.

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