Partagez les richesses !

Partagez les richesses !

Adam BOUBEL

Le partage des richesses est l'une des principales revendications des mouvements sociaux au Maroc. Chacun a sa manière d'appréhender ce problème: il y a ceux qui prônent un impôt progressif pour que l'Etat se charge elle-même d'allouer ces fonds à des secteurs vitaux (éducation, santé, logement...), il y a également ceux qui désirent avoir leur part de richesses en nature... Il y a, à ce sujet, plusieurs points de vu. Même la définition des richesses n'est pas la même chez tous: parle-t-on de richesses naturelles telles que les richesses halieutiques ou les richesses sous-terraine? ou parle-t-on plutôt du capital accumulé par les grandes fortunes du pays?

Au Maroc, il y a un tabou instauré qui est de ne pas se demander d'où provient la richesse de l'autre car celui qui se pose cette question est directement pointé du doigt. Or, la norme est de se demander comment est-ce qu'une personne arrive-t-elle à s'enrichir. Je n'accuse personne, il y a des personnes qui luttent toute leur vie et qui arrivent à créer leur propre fortune, toutefois, ce qui dérange un peu, c'est que malheureusement nous n'avons pas les mêmes points de départ. 

Prenons l'exemple de deux filles, toutes deux nées à Casablanca, c'est dire! Sauf que la première a un père chef d'une grande entreprise, qui a étudié en France, et une mère qui est architecte et propriétaire de l'appartement dans lequel la jeune fille a grandi. Tandis que la deuxième fille a un père qui travail dans l'entreprise du père de la première fille en tant qu'ouvrier, qui est rémunéré au SMIG sans pour autant être déclaré à l'inspection du travail. Sa mère, quant à elle, est mère au foyer et vend des gâteaux dans ses heures perdues. Les deux parents sont analphabètes.

C'est de ce départ là dont il est question: dans une société égalitaire, les deux filles iront normalement dans les mêmes écoles, seront soignées dans les mêmes hôpitaux, exerceront les mêmes activités parascolaires... Néanmoins, à Casablanca et ailleurs, la première étudiera dans une école privée jusqu'à ce qu'elle ait son baccalauréat pour ensuite s'envoler vers un pays étranger, et la seconde ira à l'école public et pourra y rester à condition que son père ne tombe pas gravement malade ou ne soit licencié car elle se verra, alors, porter la charge sa famille. Si finalement elle décroche son baccalauréat, elle ira à la faculté ou suivra une formation professionnelle. La suite est connue.

A qui peut-on imputer la faute? Aux parents? Non. Aux filles? Sûrement pas. Mais plutôt à l'Etat qui n'a pas offert les mêmes opportunités aux deux jeunes filles. Malheureusement, celui qui a dit que les gens naissent égaux en droits à l'endroit où ils naissent avait bien raison, et au Maroc, quelques kilomètres pèsent lourd dans la balance de l'égalité! 

Pour illustrer encore plus l'écart social au Maroc, le World Inequality Database nous fournit quelques statistiques sur les inégalités de revenu au Maroc: en 2017, Les 1% les plus aisés percevaient autant que les 50% du bas. Et cela est valable depuis 1985 (il n'y a pas de données avant cette date). Mais le pic de ces inégalités a été atteint en 2007 où les 1% les plus riches gagnaient 5,5% de plus que les 50% les plus pauvres! Les mouvements de protestations du 20 février ont permit de stabiliser les revenus des 1% les plus riches au niveau des 50% les plus pauvres. En lisant cette phrase, on peut ressentir comme une certaine satisfaction, mais c'est au contraire une désolation.

Ce sentiment peut venir du fait que nous ne parlons que de chiffres et de pourcentages, alors voici un exemple: en 2017, au Maroc, nous étions aux alentours de 35 millions d'habitants. Alors 1% équivaut 350 000 habitants et 17 500 000 d’habitants correspond à la moitié de la population (50%). Ce qui veut dire que le revenu mensuel, par exemple, de tous les habitants d'Al Hoceima, Salé, Casablanca, Tanger-Assilah, Kénitra, Agadir-Ida ou Tanane, Laâyoune, Oued Ed-Dahab, Marrakech, Jerada, Nador, Oujda-Angad, Fès, Meknès, Béni Mellal, El Jadida, Safi, Mohammadia, Fquih Ben Salah, Azilal, Taza, Tétouan, Ouarzazate, El Kelâa des Sraghna, Aousserd serait équivalent à celui du nombre d’habitants de deux quartiers de Rabat!

C'est affligeant, mais le constat est là, et le futur n'augure rien de bon. C'est aujourd'hui que l'Etat doit assurer le partage équitable des richesses, mais également aux citoyens les plus fortunés d'accepter de partager.

La logique veut que lorsque l'on partage, on divise: une personne qui partage sa pomme avec une autre personne se verra nécessairement amputé d'une part sans possibilité de retour. Toutefois, le philosophe Mohammed Doukkali avait dit qu'il y a dans ce monde certaines choses qui, plus elles sont partagées, plus elles grandissent, telles que l'amour ou le savoir. Mais la richesse, une fois partagée, se décuple, car l'Histoire a démontré que l'accumulation du capital nuit, à terme, à la croissance économique. Alors, partagez! 

 

Adam BOUBEL, étudiant en droit

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