Perpétuer la pensée de Mehdi Ben Barka : un devoir de mémoire

 

Perpétuer la pensée de Mehdi Ben Barka : 

un devoir de mémoire 

Par : Adam BOUBEL

Le 29 octobre est, chaque année, source de tristesse, de mélancolie, d’amertume et de colère pour la gauche marocaine. 

Cette date coïncide à la fois avec l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka en 1965 à Paris, et avec l’enlèvement de Houcine El Manouzi en 1972 à Tunis.

Les deux affaires n’ont jamais été élucidées et le régime marocain, français (pour l’affaire Ben Barka) et tunisien (pour l’affaire El Manouzi) n’ont toujours pas, jusqu’à aujourd’hui, voulu communiquer et déclassifier l’ensemble des documents relatifs à ces deux affaires politiques dont ils disposent.

En ce 29 Octobre 2020, 55 ans après l’enlèvement de Mehdi Ben Barka et de l’avortement de ses grands projets émancipateurs au niveau national mais également à l’échelle du tiers-monde, 48 ans après l’enlèvement de Houcine El Manouzi, élément dynamique du syndicalisme marocain et arabe en Belgique, en Hollande et en Lybie, il est plus que nécessaire d’être intransigeant et inflexible sur l’une des rares causes pour laquelle la gauche marocaine reste soudée : la vérité ! Pour Ben Barka, pour El Manouzi, pour leurs familles avant tout, pour le peuple de gauche ensuite. 

Les familles n’ont cessé de demander justice, mais rien n’y fait. La « Raison d’Etat » avant tout.

En cette date, je profite de l’occasion pour traiter de la pensée de Mehdi Ben Barka. Plus on lit cet homme, plus on comprend les problèmes qu’il aurait pu causer au pouvoir personnel et à ses féodaux, premiers supports du régime et du néocolonialisme. 

J’ai décidé de ne pas faire référence à l’enlèvement et à ses circonstances pour deux raisons :

  • Premièrement, je ne suis que spectateur et non acteur de cette affaire, et les seuls personnes qui ont la possibilité et la capacité d’en parler sont principalement la famille de Ben Barka, l’avocat de la famille, Me Maurice BUTTIN, et d’autres… ;
  • Deuxièmement, toute l’affaire Ben Barka à fait l’objet d’un livre détaillé de la part de Me Maurice BUTTIN, « Hassan II - De Gaulle - Ben Barka : Ce que je sais d'eux » publié en 2010 et réédité en 2015, en plus de certains articles et interviews qui donnent l’actualité concernant cette affaire d’Etat, la dernière en date étant « Le mépris du pouvoir », parue sur Mediapart le 28 juin 2020.

Le texte que j’entame sera divisé en 5, chaque partie correspondant à une des idées phares du leader de l’opposition marocaine. 

Il faut savoir que rien ne remplacera le fait de lire Ben Barka pour comprendre Ben Barka, car mon travail n’est qu’un travail de vulgarisation, pour faire véhiculer ses idées avant-gardistes, égalitaire, socialistes et internationalistes.

Pour étudier sa pensée en profondeur, il y a lieu de lire « Mehdi Ben Barka, Recueil de Textes Introduit par Bachir Ben Barka » paru en 2013.

Si le corps de Mehdi Ben Barka a disparu, sa pensée ne doit pas l’être. Si liquidation physique il y a eut, alors il ne doit pas y avoir liquidation idéologique. 

Perpétuer sa pensée devient un devoir de mémoire.

1- L'édification d’un Maroc nouveau :

Édifier un Maroc nouveau, ou une « société nouvelle » (toutes les citations mises entre guillemets sont celles de Mehdi Ben Barka, sauf stipulation contraire), est, pour moi, la colonne vertébrale du projet de Ben Barka.

Après l’Indépendance (1956), le Maroc se trouvait devant un fait accompli : le poids de deux héritages. « Le premier qu’on pourrait appeler l’héritage colonial, le second (souvent marqué par le premier et beaucoup plus important) l’héritage d’une situation de stagnation et d’isolement qui a fait que le Maroc doit rattraper un retard de quelques trois siècles. Ce retard apparaît sur le plan économique, sur le plan technique, sur le plan institutionnel ». Nous ne pouvions pas alors rester fidèles à nos mauvaises habitudes ou qualités telles que « l’immobilisme et la fierté ».

Mais pourquoi un nouveau Maroc ? Pourquoi une nouvelle société ? 

« Pour permettre à l’homme de s’épanouir, de bénéficier de cet apport scientifique et technique auquel nous-mêmes avons concouru » à travers nos ancêtres, « et faire disparaître toutes formes d’exploitation. Il ne s’agit pas pour nous, quand nous pensons à l’héritage colonial, de faire cesser seulement l’exploitation née de la période du protectorat, mais aussi l’exploitation qui a pu exister de l’homme marocain par l’homme marocain ». 

Mais ce retard est dû à l’obligation de préserver notre indépendance. Pour ce faire, comme l’Inde et la Chine, « les murailles que nous avions dressées contre l’invasion pendant ces siècle depuis la période saâdienne ont été des murailles qui ont empêché également la science de pénétrer chez nous ».

Comment réussir à bâtir une société nouvelle au Maroc ?

Mehdi Ben Barka pose déjà les moyens d’actions en juin 1958 à Tétouan devant les cadres du parti de l’Istiqlal : 

  1. Faire évoluer l’agriculture : après l’indépendance, les ¾ de la population étant rurale, la réforme agraire était donc une nécessité. Que ce soit par la redistribution des terres, la machinisation, l’abolition des frontières entre les terres, les coopératives agricoles… Ben Barka consacra une grande partie de ses travaux au domaine agricole (cette partie sera amplement développée plus bas) ;
  2. L’industrialisation : face au chômage mais également à l’instabilité et le caractère saisonnier de l’agriculture, l’industrialisation était le choix à faire. Mais de quelle industrie était-il question ? « Il s’agit de l’industrie qui nous mettra au rang des nations évoluées, et nous permettra, par exemple, de ne plus importer des marchandises dont nous exportons la matière première et qui reviennent dans notre pays sous la forme industrialisée ». Ici aussi, l’idée de coopératives industrielles est soulevée par Ben Barka, de sorte à empêcher à ce que l’expérience capitaliste européenne, où « les moyens de production sont devenus la propriété privée d’un groupe d’individus », ne se reproduise pas au Maroc.
  3. La répartition juste : après l’indépendance, l’inégalité de répartition des ressources, et donc le bas niveau de vie, se fait toujours ressentir. Après l’indépendance. Les ⅔ du produit national brut étaient répartis entre les ¼ de la population. Comment repartir alors ces richesses ? Pour Mehdi Ben Barka, « la répartition juste ne signifie pas enlever à un propriétaire ses biens pour les donner à ses voisins pauvres, ni prendre aux patrons leurs usines. Elle signifie par exemple, que le gouvernement impose des impôts convenables sur le profit et le revenu individuel, ce qui permettra de renflouer les caisses de l’Etat et d’élargir ainsi les services au profit des citoyens. La gratuité des soins de santé par exemple, pourra être élargie à des couches populaires plus importantes et avec des moyens en constante amélioration. C'est donc une méthode légale et logique pour une diminution relative de la fortune du riche au profit d’une satisfaction relative des besoins des pauvres, selon le proverbe chinois (combien juste) qui dit : « s’il y a de la nourriture, il faut que tout le monde en mange »… La répartition juste ne signifie pas l’abolition de la propriété privée, mais que l’Etat contrôle cette répartition et la préserve contre la féodalité et les monopoles privés ».
  4. Donner de l’importance aux questions de l’enseignement : déjà en 1958, le problème de « négligence de l’enseignement » était soulevé par Ben Barka. En ce temps, on devait « mettre fin à la rareté des enseignants et des cadres pour diriger le pays ». 

2- La Constitution et la démocratie : 

La Constitution va de pair avec la démocratie, dans le sens où la première assure la seconde et ou la seconde suppose la première.

Mais de quelle démocratie parle-t-on ? Même question pour la Constitution.

Pour Mehdi Ben Barka, « la démocratie n’est pas une enseigne qu’on exhibe pour les touristes, c’est une réalité qui doit ouvrir concrètement à chacun des possibilités de progrès ». Concernant la Constitution, ne peut être considérée comme document constitutionnel que celle qui « garantit les libertés publiques, leur permet d’être effectives, par le contrôle et la sanction du pouvoir et où elle permet de contrecarrer les influences étrangères dans les affaires de notre pays ».

Mais pour assurer la démocratisation du pays, il faut de réelles réformes, profondes, économiques, institutionnelles, sociales et culturelles et « non une révision de la Constitution qui se ferait en dehors des représentants authentiques des masses populaires ».

Et démocratiser, c’est rechercher les véritables détenteurs de la puissance publique, de sorte à attribuer à chacun ses responsabilités politiques. En ce sens, ce qui importe pour Ben Barka dans une Constitution, « c’est la définition des pouvoirs et des responsabilités devant le peuple, la mise en place des institutions authentiquement populaires ». Seule donc une Assemblée Constituante pourra assurer cela.

Ben Barka a vécu de près une seule expérience constitutionnelle marocaine, celle de la constitution du 07 Décembre 1962.

Après une proclamation incendiaire du Secrétariat Général de l’UNFP en date du 07 novembre 1962, suite à la promulgation d’un Dahir le 04 novembre 1962 relatif à l’organisation du référendum, qui fixait par exemple la période d’inscription aux listes électorales à une semaine, « sans que la date du référendum soit officiellement annoncée, ni le texte de la Constitution publié », l’UNFP décidait alors, en réunion du Comité Central du 15 novembre 1962, de boycotter le référendum, et cela 3 jours avant sa publication ! Chose qui montre l’attache du parti, principalement de Ben Barka, Bouabid et Basri (qui ont fourni le plus d’efforts dans la campagne pour le boycott du référendum), à la forme et la méthode de rédaction de la Constitution. Il ne faut pas oublier le fond, car cette Constitution avait été écrite par des représentants des intérêts colonialistes au Maroc et institutionnalisait le pouvoir personnel et les privilèges de la féodalité. La thèse de l’UNFP se basait principalement sur une constituante, que ce soit pour le parti ou le bras syndical, l’UMT. « Mais il ne semble pas qu'un accord ait pu être établi entre les différentes tendances au cas où le Roi déciderait de soumettre directement au référendum, comme il l'avait promis et rappelé encore récemment, un texte de constitution préparé par ses soins » souligne Paul Chambergeat. Toujours selon Chambergeat, « les uns [les politiques] étaient prêts à renoncer au moment opportun à la revendication d'une Constituante élue si le parti était invité à participer au gouvernement et obtenait des garanties précises sur le contenu de la Constitution. On pourrait ranger Ben Barka dans cette catégorie. Une autres tendance était favorable à une opposition systématique. Certains éléments de la Résistance ayant à leur tête le Fquih Basri, ainsi que l'ancien Ministre des Finances du gouvernement Ibrahim, Abderrahim Bouabid, étaient partisans de cette dernière solution », mais cela reste à prouver.

La direction par Ben Barka de cette étape importante du parti se termine le 16 novembre, après la tentative d’assassinat perpétrée à son encontre sur la route liant Rabat à Casablanca.

3- Qu’est-ce que la Révolution :

On a, depuis toujours, éviter de reparler de l’Option Révolutionnaire, document qu’a présenté Mehdi Ben Barka au cours du deuxième congrès de l’UNFP en 1962 et qui a été refusé par la direction. Il l’a lui-même rendu public en Juin 1965 suite “aux évènements sanglants du mois de mars (événements du 23 mars 1965 à Casablanca)” et aux “développements politiques qui s’ensuivirent”. 

Par Option Révolutionnaire, je ne fais ni maintenant, ni ne ferait plus tard dans le texte référence au mouvement “Option Révolutionnaire”, né à la veille du Congrès Extraordinaire de 1975 qui clarifie les positions et la tendance du nouvel USFP en tant que parti réformiste et attaché au choix démocratique. Ce qui m’importe c’est de clarifier certaines zones d’ombres, certaines zones qui ont depuis fort longtemps été considérées comme tabou. 

Que veut dire Mehdi Ben Barka par “Révolution” ?

Premièrement, Ben Barka mettait deux forces en contradiction : les forces révolutionnaires (les petits fellahs sans terre, la classe ouvrière, la petite et moyenne bourgeoisie) et les forces réactionnaires (le palais, la féodalité, la grande bourgeoisie, la haute et moyenne administration). Chacun bien sûr avec un potentiel révolutionnaire variable (classe ouvrière élément révolutionnaire par excellence par exemple) et un potentiel réactionnaire variable. Mais il faut savoir que l’élément permettant la variation de chaque force est propre à chaque classe. 

Pour qu’une classe soit plus révolutionnaire, il lui faut réunir deux conditions qui vont de paire : une organisation populaire et démocratique et une clarification idéologique. En gros, il faut que conscientisation se fasse, donc un couple politico-syndical fort. Surtout que la réaction utilisait tous les moyens en sa disposition pour diviser les dirigeants syndicales des dirigeants politiques. 

Pour qu’une classe soit plus réactionnaire, il lui faut des privilèges. Que ce soit le sous-prolétariat (lumpen prolétariat, qui peut être définit de diverses manières mais qui représente pour Ben Barka tout paysan chassé de la campagne vers la ville du fait du chômage et du sous-emploi résultant de l’expropriation de ses terres) qui peut facilement être contrôlé par la réaction juste en lui assurant ses besoins primaires (logement, nourriture, santé… ) ou juste grâce à des promesses ou par peur de représailles de la part des agents d’autorité (un exemple flagrant, et qui remonte au référendum constitutionnel du 7 décembre 1962, montre que ceux qui vote Oui pour la Constitution dans les villes sont les gens qui vivent dans les bidonvilles et donc qui proviennent de la campagne. Pour Jacques Berque, et d’après Paul Chambergeat, ce sont des personnes “qui n’ont pas encore totalement perdu les réflexes sociaux, et politiques des ruraux, en particulier un certain sentiment de crainte et de respect à l’égard du pouvoir et de ses représentants. Ce sentiment est sans doute ravivé par l’état de dépendance dans lequel se trouvent ces habitants qui reçoivent une part non négligeable de leurs ressources par l’intermédiaire de la charité publique”). 

Leur place donc pour ne pas être un appui du Régime est donc qu’ils retrouvent leur place naturelle qui est la campagne et pour ce faire il faut réunir toutes les conditions de vie prospère dans ces régions et notamment par l’application de la réforme agraire, qui sera développée ultérieurement. 

Outre le sous-prolétariat, il y a la féodalité, la grande bourgeoisie, la haute et moyenne administration. Mais le problème, pour Ben Barka, avec ces différentes composante de la réaction, “c’est que les privilèges, par définition, sont limités en nombre et que l’avidité de certains hommes est illimitée”.

Pour revenir à la définition de la “Révolution”, Ben Barka n’en donne pas. Toutefois, et cela est bien plus important, car au lieu de définir la Révolution, il définit et traite de la “perspective révolutionnaire”. Pourquoi “perspective révolutionnaire” et pas simplement “Révolution” ? Parce que la perspective est une technique, une méthode, un point de vue qui permet de cerner une notion de tous les côtés, non seulement au présent mais également pour le futur. Et simplement par la formulation “perspective révolutionnaire”, il devient clair que pour Mehdi Ben Barka, la révolution ne se fait pas du jour au lendemain, c’est une construction de longue haleine. Il écrit d’ailleurs que “ la perspective révolutionnaire nous permet de disposer d'un cadre d’ensemble, dans l’espace et dans le temps. où nous pourrons inscrire les mesures qui correspondent à une conjoncture donnée et que nous nous fixerions comme objectifs partiels jalonnant notre longue marche vers nos buts essentiels”.

Pour lui, “perspective révolutionnaire”, “vocation socialiste” et “programme” signifient la même chose. Mais le problème, encore une fois, est un problème de clarification idéologique. En disant “vocation socialiste”, il ne s’agit “pas de vouloir le socialisme dans l'abstrait, mais de commencer à bâtir réellement les bases de ce système économique et social”. En ce qui concerne le “programme”, “c'est une analyse globale et dynamique qu'on demande inconsciemment lorsqu'on réclame à cor et à cri «un programme», qui n'est pas en l'occurrence l'ensemble des mesures que le Parti s'engage à prendre, au cas où il arriverait au pouvoir, mais bel et bien la ligne directrice qui, en expliquant les luttes et les vicissitudes du passé, esquisse le profil de l'avenir” et non pas de lancer à tort et à travers certains projets ou notions, tel qu’un système fiscal plus juste, une diminution des inégalités sociales, une ouverture du marché sur les petits producteurs. Marx disait d’ailleurs qu’un pas en avant du mouvement vaut mieux qu’une douzaine de programme.

Ben Barka ne fait aucunement référence à une quelconque révolution armée. Il utilise le mot “Révolution” à la place de réforme par exemple, car la réforme consiste à changer avec des structures déjà en place, chose qui été impossible en son temps. 

Deux questions se posent alors :

1.Quand la révolution doit-elle avoir lieu ?

Puisqu’on parle ici de perspective révolutionnaire, il faut prévoir un temps long et un temps court. Il faut que les les divers points du “programme” aient tous pour but cette vocation socialiste et non pas la contenir en elles-mêmes. Ben Barka écrit à ce propos : “notre “programme” n’existe et ne se précise que par les programmes immédiats qui lui donnent un contenu réel, de même que chaque point du programme immédiat prend un sens global et ne devient plus un but en soi”, c’est là où il faut établir la relation entre “programme minimum et objectifs immédiats d’une part” et “perspective révolutionnaire et buts ultimes d’autre part”. 

Mais, stricto sensu, la perspective révolutionnaire doit intervenir à un moment où les forces de réactions ont été mis à nu, où leurs agissements deviennent claires à l’ensemble de la population, “il faut que l’Etat apparaisse comme celui de la féodalité et de la bourgeoisie “comprador” (dans le sens où cette bourgeoisie s’enrichit de ses relations commerciales avec l’étranger), et que cette classe dirigeante montre qu’elle ne peut se couper de l’impérialisme étranger”. 

Cela peut prendre du temps, tout comme un incident imprévu peut accélérer ce processus, mais “personne ne peut prévoir avec exactitude la succession des périodes de flux et de reflux de la révolution”.

2.Comment la révolution doit s’opérer ?

Pour établir un “programme à long terme”, il faut que 3 conditions soient remplies :

  1. Il faut que le programme soit “une nécessité absolue pour le développement de toute la nation” : par “développement de toute la nation”, cela ne veut pas dire concilier les intérêts de chaque classe et/ou groupe social, ni même d’un seul, il faut “une vue globale des nécessités du développement économique .
  2. Il faut “définir clairement le but” à atteindre : “il ne s’agit pas de s’affubler d’une étiquette” mais définir avec clarté le résultat à atteindre. Déjà dans l’Option Révolutionnaire, Ben Barka choisissait le socialisme scientifique, qu’il caractérisait comme suit : c’est un choix idéologique qui consiste à établir des “institutions politiques qui permettent un contrôle démocratique des masses sur l’Etat ainsi que sur la répartition des ressources et du produit national”, à fonder les bases d’une économie “qui déracine les fondements de la domination de l’impérialisme allié de la féodalité et de la grande bourgeoisie parasitaire”, et tout cela grâce à une “organisation politique et social qui encadre et éduque les masses en vue de mobiliser toutes les ressources nationales nécessaire à l'accumulation”.
  3. Il faut des moyens précis à la réalisation de nos buts : le socialisme en lui même n’est pas le moyen à utiliser. Mais il faut des outils à même de lui permettre de se réaliser. Ben Barka donne l’exemple de la planification. C’est pour lui “un moyen rationnel de choisir les points d’impact des investissements, les nationalisations dans les domaines agricole, industriel, commercial et bancaire”.

4- La réforme agraire :

Dans un entretien fait par Raymond Jean avec Mehdi Ben Barka en Juin 1959, ce dernier qualifiait l’opération-labour de révolutionnaire. En quoi consiste ce projet ? 

Cette opération est “un élément important du programme de modification des structures de nos campagnes. Elle apporte au système traditionnel de l’agriculture ancestrale un double avantage le tracteur et l’esprit de coopération”.

Le tracteur apporte une aide mécanique et productive au fellah, il ne se substitut pas à lui. Ce “n’est pas ici un luxe qui vient apparemment accroître le sous-emploi” dans le monde rural où après l’indépendance, ¾ de la population y habitait. Le tracteur est aussi “une nécessité climatique”. En effet, “le Maroc agricole est à la merci des pluies d’automne, qui, lorsqu’elles sont tardives, ne permettent pas au laboureur marocain, d’emblayer toute la terre dont il dispose, faute de temps”.

Toutefois, le problème s’est posé “ de la nécessaire coopération entre les petits propriétaires qui doivent bénéficier de l’opération”. Un tracteur ne peut être réellement rentable pour les agriculteurs que si il est utilisé sur une grande surface agricole, or la majorité de ceux qui ont profité de l’opération-labour sont de petits agriculteurs qui ont “moins de 50 hectares”.

Pour que coopération il y a, il faut que les agriculteurs décident d’enlever les barrières qui délimitent les terres de chacun et donc permettre au tracteur de labourer sur une vaste surface. Mais cela n’est pas évident : “pour qui connaît un agriculteur, il est plus facile de lui couper le cou que de lui demander de briser une ligne de son terrain”. Mais grâce à l’effort d’explication et de l’implication personnel du Roi Mohamed V, on a ainsi vu que “des villages convaincus collectivement de la nécessité de supprimer les limites des lopins de terre, du moins momentanément, pendant le passage du tracteur, pour les rétablir immédiatement après. C’est là le germe révolutionnaire que contient cette opération-labour, car les villageois sont obligés de constituer un comité de contrôle des limites, qui, petit à petit se transforme en un comité coopératif qui n’aura plus à s’occuper seulement des problèmes de bornage, mais qui pourra peu à peu s’occuper de programmes de travaux, d’achats de semences, d’achats d’engrais, collectifs. Ainsi, la coopération ne sera pas imposée d’en haut, de façon artificielle, mais sera inspirée par la pratique en liaison avec les centres de travaux dont le réseau s’étend à l’ensemble du Royaume”. 

Ce projet a-t-il donné des résultats satisfaisants ? Tout à fait, puisque sur le plan de la production, il y a eu une augmentation du rendement à hauteur de 60% en moyenne dans les terres qui ont profité de ce plan. Cette augmentation de rendement s’est accompagnée d’une augmentation de consommation, et donc du niveau de vie de ces petits fellahs, plus exactement de 35.000 d’entre eux.

Pourquoi avoir parlé de l’opération-labour ? Simplement parce qu’elle représente les prémisses de la réforme agraire. Et est-ce que cette réforme agraire est si importante que cela ? Le rôle du secteur rural en général est “extrêmement important dans le processus d’édification de la société marocaine nouvelle”.

D’une part parce qu’une immense population vit dans les campagnes, d’autre part parce que c’est grâce à la réforme agraire que l’industrialisation sera possible, car la main d’œuvre se trouve en campagne et qu’un réel marché intérieur ne pourra être créé que grâce à l’élévation du niveau de vie des paysans. 

En quoi consiste cette réforme ? Elle consiste à donner aux “fellahs les moyens de briser la gangue de sa misère et de rompre le cadre qui fige sa vie”. Concrètement, cela se fera par la distribution des moyens de production (la terre et les machines). C’est ce qui est résumé par la célèbre phrase “ la terre à ceux qui la cultivent الأرض لمن يحرثها”. Ben Barka résume les principes de la réforme agraire comme suit : “donner la terre aux paysans qui en ont besoin, rechercher cette terre soit dans les grands domaines confisqués aux anciens traîtres et féodaux ou dans la plus-value des secteurs irrigués ou assainis, la rechercher enfin dans les domaines qui sont le fruit de la spoliation ou d’expropriation de caractère colonial”.

Mais est-ce que Mehdi Ben Barka et l’UNFP sont restés vague dans les mesures à entreprendre pour réaliser la réforme agraire ? Non. Les moyens à utiliser sont tous énumérés et expliqués dans la proposition de loi portant réforme agraire déposée par le groupe parlementaire de l’UNFP et discutée le 14 septembre 1964 au Parlement lors d’une session extraordinaire. 

Que dispose cette proposition de loi ? 

L’article 3 de ce texte dispose que : “La terre marocaine agricole ou à vocation agricole ne peut être possédée que par les nationaux”. Et donc toutes ces terres devront être transférées à l’Etat, et ce transfert concerne également “tous les biens meubles ou immeubles dépendant de l’exploitation”. 

Par ce texte, l’UNFP délimitée la propriété agricole ou à vocation agricole maximale d’une personne et cela dans l’article 6 : “... - 40 ha dans les terres irriguées ou arbrocultivées ; - 200 ha dans les terres non irriguées”. Le cumul de ces deux superficies est interdite dans les proportions précitées. Que signifie une terre irriguée dans cette proposition de loi ? “Est considérée comme irrigable toute parcelle effectivement irriguée ou disposant de l’équipement externe permettant de l’irriguer, à la suite d'aménagements hydrauliques réalisés par l’Etat”. 

Si une personne possède des terres dont la superficie dépasse les proportions édictées dans l’article 6, “la propriété de toutes les superficies excédant les limitations” précitées, “de même que le Cheptel, outillage et matériel qui n’est strictement indispensable à l’exploitation des superficies non touchées par le transfert” seront transférées à l’Etat. Bien sûr, tout transfert de propriété à l’Etat de terres agricoles ou à vocation agricole sera accompagné d’indemnité, et cela d’après l’article 25 de la présente proposition de loi, à l’exception des transferts relatif à la plus-value. Ces indemnités sont fixées par des commissions provinciales créée par l’Organisme Supérieur de la Réforme Agraire, lui-même institué par l’article 56, et qui (les commission provinciales) sont composées par le Président du tribunal régional ou son délégué, un ingénieur agronome du Ministère de l’Agriculture et de la réforme agraire, un ingénieur civil du Ministère des Travaux Publics, le ou les receveurs des impôts de la province intéressée ou leurs délégués.

Cette réforme agraire ne consiste pas à confisquer des terres, ou d’abolir la propriété privée, loin de là. La preuve étant la redistribution gratuite aux paysans, et en pleine propriété, des terres transférées à l’Etat dans un délai ne dépassant pas une année après le transfert d’après l’article 33. 

Comment distribuer ces terres ? D’après l’article 34, c’est l’Organisme Supérieur de la Réforme Agraire qui a la compétence de distribuer ces terres mais en fonction des propositions des Assemblées des Douars. Ces Assemblées sont composées, dans chaque Douar, des 10 membres paysans dont un président. Ces 10 membres sont élus par des paysans majeurs, résidant dans le Douar depuis plus de six mois, ne possédant pas une superficie de terre supérieure aux limites fixées à l’article 6. 

Pour revenir à la distribution gratuite des terres, sur quels critères se base l’Organisme Supérieur de la Réforme Agraire pour assurer le principe de répartition juste et équitable ?

D’abord, il y a 3 conditions à remplir pour pouvoir profiter de cette distribution. Il faut : 

  • être marocain et majeur ; 
  • être agriculteur de profession ;
  • ne pas posséder une superficie de terre agricole ou à vocation agricole supérieure ou égale à deux hectares en irrigués ou l’équivalent en terre non irriguée. (l’équivalence devait être fixée ultérieurement par l’Organisme Supérieur de la Réforme Agraire)

Parmi les paysans qui remplissent ces conditions, il y a 4 critères qui permettront de déterminer ceux qui sont prioritaire de ceux qui le sont moins.

D’après l’alinéa 2 et 3 de l’article 35 : “La priorité dans la distribution est accordée à celui qui cultive effectivement la terre récupérée par louage association ou métayage, puis à celui qui y travaille comme ouvrier agricole, puis à celui qui est le moins fortuné du douar et enfin aux étrangers au douar suivant le même ordre de graduation. À égalité de qualité, priorité est donnée dans chaque catégorie à celui dont la famille est la plus nombreuse.” 

La superficie distribuée ne pourra dépasser 4 hectares en irriguée et l’équivalent en non irriguée, et chaque bénéficiaire recevra une part selon des “caractéristiques topographiques et agronomiques locales et des us et coutumes”.

Ces terres ne seront pas laissés aux paysans comme cela, le transfert s’accompagne bien évidemment de cahiers de charges comportant notamment “des obligations de culture directe d’installation sur le lot, et de mise en valeur adéquate”.

En plus des terres confisquées et transférées, même “les terres Habous, Guich, et domaine agricole” (propriété de l’Etat) agricoles ou à vocation agricoles devront être transférées gratuitement et en pleine propriété suivant les conditions précitées.

5- La Route de l’Unité :

« Nous devons mobiliser dans le vrai sens du mot les possibilités immenses qui résident, par exemple, dans les centres ruraux, les douars, les ksours les plus reculés, et qui, avec une simple impulsion bien appliquée peuvent mettre au travail tout un peuple, prêt à s’enthousiasmer pour une belle œuvre… ». C’est dans cette optique que s’est basée Mehdi Ben Barka pour concevoir le projet de la Route de l’Unité, une route, construite par les mains de quelque 11.000 jeunes marocains, qui  a relié Taounat à Ketama.  « La "Route de l'Unité" n'est pas une simple route : par cette voie nouvelle, tracée de la main des jeunes, passeront irrésistiblement ceux dont la seule ambition, combien noble, est d'être les véritables" bâtisseurs de l'Indépendance" ». Cette Route ne reliait pas simplement deux patelins, mais elle reliait deux terres séparées pendant un demi-siècle, la terre marocaine sous colonisation française et celle sous colonisation espagnole.

Par ce projet, Ben Barka donnait une nouvelle conception du citoyen marocain : il devenait citoyen-militant, œuvrant au premier plan et à la force de ses mains pour l’édification du Maroc moderne.

Mais l’expérience nationale de la Route de l’Unité ne devait et ne s’était pas arrêtée là. En effet, le but était que les « bâtisseurs » redéploient leurs efforts au niveau local. C’est ce qui a été fait notamment à Marrakech et à Agadir.

Pour décrire ces expériences, Ben Barka fait référence à un article du journal Le Monde où Gabriel Ardant, Commissaire Général de la production en France dans les années 50-60.

Pour Gabriel Ardant, cette expérience est « une nouvelle méthode économique, administrative, sociale, méthode permettant d’atteindre partout l’homme sans travail, de le faire travailleur ». 

Dans l’expérience de Marrakech, il donne la situation initiale, l’opération menée, le coût et le résultat obtenu pour l’un des chantiers de cette région, plus exactement le chantier « du Zemrane à Sidi Rahal :

  • La situation : 6.000 hectares couverts de pierres ou plutôt d’une carapace de cailloux… Au dessous une bonne terre irrigable.
  • L’opération : inciter les deux milles foyers de la tribu - tribu de huit milles personnes - à débarrasser le sol de toutes les pierres… 
  • Le coût : au total chaque foyer, représentant en moyenne deux travailleurs, a touché pour deux mois de travail 7.500 francs, moitié en argent, moitié en blé, soit au total 15 millions.
  • Le résultat : on peut espérer 10 quintaux de plus par hectare, soit 60.000 quintaux de blé ou d’orge, d’une valeur moyenne de 2.500 francs, représentant 150 millions, 150 millions de plus pour cette pauvre collectivité. Le supplément de « tertib » à lui seul, c’est-à-dire de l’impôt foncier marocain proportionnel à la récolte, représente, à 5% taux actuel, 7.500 francs par an : la dépense de l’Etat peut être remboursée en deux ans. »

 

Adam BOUBEL

 

Bibliographie :

  • Option Révolutionnaire, Mehdi Ben Barka, 1er mai 1962.
  • Proclamation du Secrétariat Général de l’UNFP au sujet du Référendum pour la Constitution préfabriquée, 7 novembre 1962.
  • Le Référendum Constitutionnel du 7 décembre 1962 au Maroc, Paul Chambergeat.
  • Problèmes d’édification du Maroc et du Maghreb, quatre entretiens avec El Mehdi Ben Barka, propos recueillis par Raymond Jean, juin 1959.
  • Conditions de la Réforme agraire au Maroc, M.Ben Barka, Polish Scientific Publishers, Varsovie 1964.
  • Proposition de loi portant réforme agraire déposée par le groupe parlementaire de l’UNFP et discutée par le parlement lors de la session extraordinaire du 14 septembre 1964.
  • Déclaration de M. Mehdi Ben Barka, Président de l’Association, à la Conférence Nationale des « BATISSEURS DE L’INDEPENDANCE ».
  • « Hassan II - De Gaulle - Ben Barka : Ce que je sais d'eux », Maurice BUTTIN.
  • « Mehdi Ben Barka, Recueil de Textes Introduit par Bachir Ben Barka ».

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